Les Études (CD 143) constituent le dernier recueil pour piano de Claude Debussy, comprenant douze pièces composées entre le et le . Réparties en deux « livres » et dédiées à la mémoire de Frédéric Chopin, elles ont fait l'objet de créations partielles par les pianistes George Copeland, le à New York, Walter Rummel, le dans le cadre des concerts au profit de « l'aide affectueuse aux musiciens », à Paris, et Marguerite Long, le à la Société nationale de musique.
Composée dans la tourmente de la Première Guerre mondiale, cette œuvre est caractéristique de la « dernière manière » de Debussy qu'illustrent également les deux premières Sonates et la suite pour deux pianos En blanc et noir, qui en sont exactement contemporaines.
Dans le prolongement des Études de Chopin et des Études d'exécution transcendante de Liszt, l'ouvrage aborde différents aspects de la technique pianistique, des intervalles (tierce, quarte, sixte, octave) au mécanisme digital, dans le premier cahier, jusqu'à des recherches de sonorités nouvelles dans le second.
Moins célèbres que les Préludes du même auteur, mais non moins représentatives de ses recherches dans le domaine des structures harmoniques, de la liberté de la forme et des timbres pour le piano, les Études ont longtemps souffert d'une réputation de « froideur » et de « sécheresse », avant d'être admises parmi les chefs-d'œuvre du répertoire des pianistes. Le compositeur et musicologue Guy Sacre estime que .
À partir des années 1950, une nouvelle génération de compositeurs, dont Olivier Messiaen, Maurice Ohana, André Boucourechliev et Pierre Boulez, s'inspire du langage développé dans les Études de Debussy. Le musicologue Harry Halbreich considère que l'.
Contexte vignette|left|upright=1|Debussy et Stravinsky, en 1910.|alt=Photographie en noir et blanc montrant Debussy debout et Stravinsky assis. Dans les années qui précèdent la Première Guerre mondiale et la composition de ses Études, la situation de Debussy est difficile sur plusieurs plans, même si son œuvre est généralement reconnue, applaudie partout en Europe et aux États-Unis : Pelléas et Mélisande est représenté à Bruxelles, Berlin, Francfort, Milan, Munich et New York. Si les directeurs de théâtre et les organisateurs de concerts l'invitent à présenter lui-même ses œuvres, à partir de 1907, la carrière du compositeur présente de nouvelles difficultés.
En effet, la création du Martyre de saint Sébastien, le , se solde par un échec. Selon Jean Barraqué, devant le de D'Annunzio. Jeux, créés par les Ballets russes de Diaghilev, le , rencontre encore . Ce même public devait porter Stravinsky sur le devant de la scène musicale avec le scandale du Sacre du printemps, créé quinze jours après Jeux.
Pour les critiques et le public musical, il semble donc que Debussy alors que Ravel et Stravinsky . Même si, selon Vladimir Jankélévitch, dans la recherche de nouveaux accords, la rivalité entre les deux compositeurs français culmine en 1913, lorsque Ravel compose ses Trois poèmes de Mallarmé en même temps que Debussy ses Trois poèmes de Stéphane Mallarmé. Stravinsky se souvient qu'. Ainsi, Jankélévitch reconnaît qu'.
D'autre part, la situation familiale et financière du compositeur se dégrade brusquement à la suite du décès, en , d'un oncle très riche de son épouse Emma, qui se trouve déshéritée : ce parent . Il avait donc préféré léguer toute sa fortune à l'Institut Pasteur. C'est pour cette raison que Debussy accepte alors toutes les invitations d'interpréter son œuvre en concerts, malgré son peu de goût pour les apparitions en public et son inexpérience de chef d'orchestre.
La guerre La déclaration de guerre du surprend Debussy, qui a consacré les six premiers mois de l'année à des voyages et à des concerts incessants, dans un effort frénétique pour faire face à ses obligations financières. Au cours des semaines qui précèdent, durant la crise de juillet, l'attitude du compositeur oscille violemment de l'exaltation au désespoir. Dans une lettre à un de ses amis, où il parle , il se confie en des termes qui laissent paraître sa :
Le déclenchement des hostilités a pour effet immédiat d'imposer silence à toutes ses activités musicales. Dans une lettre du à son éditeur Durand, il se considère comme . Ainsi, jusqu'à la fin de l', Debussy reste inactif.
L'état dépressif du compositeur s'aggrave encore avec la poursuite des combats, lorsqu'il avait espéré en une résolution du conflit pour Noël. Sa correspondance est alors marquée par un chauvinisme que ses biographes n'ont pas manqué de lui reprocher. Le , il écrit dans L'Intransigeant un article patriotique sur le même ton, intitulé « Enfin, seuls !… » où la rivalité entre la France et l'Allemagne est portée sur le plan musical :
L'année 1915 vignette|upright=1.3|« La tranchée », gravure sur bois de Félix Vallotton (C'est la guerre I, 1915).|alt=Gravure en noir et blanc montrant une explosion sur des tranchées avec des soldats. Durant les premiers mois de cette année, Debussy travaille à une nouvelle édition des œuvres de Chopin pour le compte des Éditions Durand, lettre de Debussy à Jacques Durand, 27 janvier 1915.. En effet, depuis le début de la guerre, les éditions allemandes ont été retirées du commerce. Debussy collabore donc à une publication originale, obtenant notamment de consulter le manuscrit de la Deuxième Ballade en fa majeur, , appartenant à Camille Saint-Saëns.
Ce travail de révision le fait réfléchir très profondément sur la technique pianistique, en le détournant de sa maladie, qui ne cesse de progresser. Depuis 1909, Debussy souffrait par intermittences d'un cancer du rectum, dont les symptômes se sont aggravés au point où les médecins conseillent une opération, tout en reconnaissant que le mal est mortel. Debussy se considère .
Debussy commence à esquisser des études dès le début de la guerre : quittant Paris pour Angers, son laisser-passer daté du comporte des esquisses au crayon noir de deux des futures Études (« Pour les arpèges composés » et « Pour les notes répétées ») ainsi que du deuxième mouvement de la Sonate pour violoncelle et piano, partitions qu'il enverra dès que possible à André Caplet, sergent de liaison dans l'infanterie toujours en déplacements sur le front.
En achevant son travail, le compositeur reçoit un choc personnel en apprenant la mort de sa mère, le . Très affecté, Debussy s'interroge sur la signification de la mort dans sa correspondance avec ses amis, dont Paul Dukas, André Caplet, Gabriel Fauré, Gabriel Pierné et le jeune compositeur Edgard Varèse, mobilisé et affecté à l'École de guerre à partir du mois d'avril.
Dans ce contexte de combats extérieurs et intérieurs, le compositeur sort enfin du silence en affirmant des choix esthétiques personnels, radicaux même. Signées , les œuvres qu'il compose sont, selon Gilles Macassar et Benoit Mérigaud, , réalisant un projet qu'il nourrissait depuis 1908, lorsqu'il confiait au Harper's Weekly :
Composition Les douze Études comptent parmi les dernières pièces écrites par le compositeur, en 1915. Malade, il passe l'été à Pourville, en Normandie, lettre de Debussy à Jacques Durand, 14 juillet 1915., où il retrouve un entrain passager. Dans son recueil de souvenirs Au piano avec Claude Debussy, Marguerite Long rappelle combien, .
Debussy compose alors la suite pour deux pianos En blanc et noir en juin-juillet, la Sonate pour violoncelle et piano fin juillet et début août, puis la Sonate pour flûte, alto et harpe dans les derniers jours de septembre et au début d'octobre. Toutes ces œuvres témoignent, selon Harry Halbreich, .
C'est entre les deux Sonates et en réponse, selon Antoine Goléa, , que les Études ont été composées, entre le et le . Le compositeur et pianiste André Boucourechliev ne peut s'empêcher de songer : .
La correspondance du compositeur permet de dater précisément certaines pièces, telle l'étude pour les agréments () ou l'étude pour les sixtes (, jour de son cinquante-troisième anniversaire). Le musicologue Heinrich Strobel le voit . Le , Debussy peut écrire à son éditeur : .
Le , Debussy subit une opération chirurgicale pour son cancer, qui l'affaiblit considérablement, lettre de Debussy à Jacques Durand, 26 décembre 1915.. Selon Jean Barraqué, . Durand publie les deux livres dÉtudes au cours de l', lettre de Debussy à Jacques Durand, 9 février 1916..
Aperçu de l’œuvre Présentation Selon Jean Barraqué, les deux livres traitent d'aspects différents de la technique pianistique : aboutissant, selon son expression, à une .
André Boucourechliev propose une approche plus subtile encore : .
En étudiant les manuscrits du compositeur, Paul Roberts observe que . vignette|upright=2.2|Modification de l'ordre des Études pour piano.|alt=Tableau montrant l'ordre initial et l'ordre final des études. Dans le contrat signé le avec les éditions Durand, l'ordre annoncé pour les Études présentait encore des titres différents pour deux des douze pièces :
1. pour le Gradus ad Parnassum 2. pour les sonorités opposées 3. pour les accords 4. pour les arpèges mélangés 5. pour les huit doigts 6. pour les sixtes 7. pour les octaves 8. pour les quartes 9. pour les degrés chromatiques 10. pour les notes répétées 11. pour les tierces 12. pour les agréments
Pédagogie et liberté
Les Études de Debussy s'inscrivent naturellement dans une tradition musicale marquée par des considérations de technique pianistique. Or, selon Jean Barraqué, .
Plus proches des Vingt-quatre études de Chopin que des Douze études d'exécution transcendante de Liszt, dans leur souci de , les Études de Debussy offrent de redoutables défis techniques sans jamais cesser d'être parfaitement musicales. Dans ses lettres à son éditeur, le compositeur déclare que . Le , il ajoute qu'.
Cependant, les musicologues s'accordent à reconnaître que . Comme ses prédécesseurs, il assigne à chaque étude une difficulté particulière : avec, dans le second Livre, . Selon le pianiste Paul Crossley, Debussy .
Antoine Goléa considère qu'. Cependant, pour Alfred Cortot, .
Autour des Études Dédicace Les Études sont dédiées à la mémoire de Frédéric Chopin — , observe André Boucourechliev, . Le compositeur avait d'abord songé à François Couperin, retrouvant dans ces Études selon le pianiste Philippe Cassard.. Le 15 août, il fait part à son éditeur de ses hésitations : . Ce serait ainsi que les douze pièces paraissent en hommage à Chopin, Debussy redoutant que la comparaison se fasse à son désavantage.
Selon Émile Vuillermoz, . André Boucourechliev considère, malgré tout, que ces douze Études . Heinrich Strobel souligne combien des problèmes proposés par Études .
Dans ses souvenirs, Marguerite Long témoigne de la grande admiration que Debussy portait envers la musique de Chopin et confirme que, plutôt qu'à Couperin, il avait préféré lui dédier son œuvre :
Comparant les Études de Chopin et celles de Debussy, Philippe Cassard retrouve des .
Le philosophe et musicologue Vladimir Jankélévitch considère autrement la nécessité du projet des Études, répondant à : .
Préface L'édition imprimée est précédée d'un :
Ces derniers mots inspirent à Vladimir Jankélévitch le commentaire suivant : .
André Boucourechliev y voit tout de même une mise en garde : . De fait, dans ses Études, .
Études commentées Selon Jean Barraqué, . Ce dernier recueil a suscité de nombreux commentaires, en marge des biographies ou des monographies consacrées à Debussy, avant de faire l'objet d'études plus approfondies.
Livre I 1. Pour les « cinq doigts » d'après monsieur Czerny vignette|upright=1.2|Pour les cinq doigts,Walter Gieseking (1954).
Vladimir Jankélévitch commente la de ces premières mesures : . La première étude pour les cinq doigts débute :
vignette|center|upright=3.5|alt=partition|Pour les cinq doigts, mes.3-6.
.
Marguerite Long, travaillant cette étude avec le compositeur, relève cette des premières mesures où la main droite enlève le
Ainsi, Harry Halbreich estime que .