Une agence de notation financière est un organisme chargé d'évaluer le risque de non-remboursement de la dette ou d'un emprunt d'un État, d'une entreprise ou d'une collectivité locale, et jamais d'un particulier. Rémunérée par le demandeur de notation financière, elle produit, à titre indicatif, des outils qui estiment les risques d'insolvabilité.
Le marché des agences est oligopolistique : trois agences seulement se partagent 95 % des demandes de notations dans le monde Christopher Alessi, « The Credit Rating Controversy », Council on Foreign Relations, article révisé en 2015..
Contrairement à une agence de notation sociétale, ce type d'agence n'inclut aucun critère environnemental ou social dans ses notations. Les seuls critères d'évaluation pris en compte sont financiers. Par conséquent, elle évalue les risques financiers, et non des risques plus globaux notamment en rapport avec des critères de développement durable.
Les notations de ces agences sont étudiées attentivement par les marchés financiers internationaux, qui leur formulent parfois des reproches comme lors de la crise financière de 2007-2010 ou lors de la crise grecque de 2010.
Les avis qualitatifs produits par une agence sont à titre consultatif et indicatif : étant donné que les trois plus grosses agences sont de droit privé et américaines, elles se placent sous la protection du premier amendement de la Constitution des États-Unis et font jouer la concurrence entre elles.
Histoire des agences de notation
Extension de territoire, investissements et risques de crédit vignette|Publicité pour la Mercantile Agency publiée à Paris en avril 1877 montrant l'étendue du réseau de cette agence internationale (source : BnF). La notion de risque-client et comment essayer de le prévenir apparaissent sous la forme de société de service financier au moment de la révolution industrielle américaine : plus la distance géographique entre le prêteur et l'emprunteur augmente, plus le risque de défaut de paiement devient élevé. Le cas américain est pour ainsi dire exemplaire : établi à l'Est, l'expansion croît vers l'Ouest, mais les infrastructures bancaires traditionnelles mettent plusieurs décennies à l'accompagner et la sécuriser ; conséquemment, émergent de nouveaux outils prudentiels Richard Cantor et Frank Packer, « The credit rating industry », in: Federal Reserve Bank of New York Quarterly Review, été-automne 1994, Federal Reserve Bank of New York, ..
Une première forme de notation apparaît à la fin de la première moitié du aux États-Unis et concerne des entreprises et des banques dans un contexte fragilisé par la crise financière de 1837. En 1841, Lewis Tappan établit à New York, sur Wall Street, , qui va ouvrir, grâce à un associé, Robert Dun, au cours des vingt années suivantes de nombreuses filiales sur le territoire américain puis en Europe, et devenir l'une des toutes premières sociétés d'analyse financière de crédit. Dun publie le premier indicateur de notation financière (en anglais, ratings) sous la forme d'une brochure en 1851. Une autre agence, fondée à New York par John Bradstreet en 1849, publie également des notations en 1859 — deux structures qui mèneront à la formation de Dun & Bradstreet. La Mercantile Agency, connue à Paris sous le nom de L'Agence commerciale, Dun, Barlow et CieLa Presse, 18 février 1874, — sur Gallica., possédant bientôt près de 70 comptoirsPublicité parue dans la Revue des vins et liqueurs et des produits alimentaires pour l'exportation, Paris, avril 1877, — sur Gallica., prend de l'importance après la crise bancaire de mai 1873, sur un marché international où les dettes souveraines commencent à peser sur les échanges et les règlements ; d'autre part, le développement du chemin de fer nécessite d'importants investissements par les compagnies ferroviaires, qui font de plus en plus appel au marché obligataire auprès du grand public et des investisseurs institutionnels.
Premières notations analytiques Dans un contexte global non régulé, les lignes de crédit engagées sur le sol américain sont sans commune mesure : la masse de capitaux levés au profit du financement de son immense réseau de chemins de fer est supérieure à ce qui se pratique en Europe de l'Ouest ; mis à part le cas du chantier du canal de Suez qui nécessita plusieurs emprunts colossaux (placement qui s'avéra plus que risqué), ce sont les obligations ferroviaires américaines qui dominent le marché dans les années 1870-1890. Durant ces années de ralentissement économique, les investisseurs cherchent à être rassurés, mais la grande majorité des porteurs constitue des portefeuilles dans le seul souci d'une rente. Les choses évoluent à partir des années 1880, quand le capital des entreprises s'ouvre massivement : celles-ci fabriquent alors un bilan qui reflète leurs propres intérêts et non la réalité. Dans les années 1890, les Britanniques mettent au point le modern financial reporting (MFR), un modèle comptable et financier qui permet de donner une vue plus juste de la situation d'une compagnie. Ce modèle va faire école. Il se répand essentiellement parce que, désormais, les entreprises, pauvres en capitaux, n'ont que le marché comme ressource : elles doivent, si elles veulent séduire les investisseurs, présenter des comptes lisibles, honnêtes (a true and fair view) et standardisés ; d'autre part, devenant dépendante du marché, elles passent aux mains d'actionnaires qui, désormais, vont leur demander des comptes. Ainsi, après 1900, émerge des sociétés de service spécialisées en qualification financière et capables de calculer des ratios, de produire des projections David F. Hawkins, « The Development of Modern Financial Reporting Practices among American Manufacturing Corporations », The Business History Review, 37, 3, automne 1963, . R.A. Bryer, « The late nineteenth-century revolution in financial reporting: Accounting for the rise of investor or managerial capitalism? », Accounting, Organizations and Society, 18, 7–8, octobre-novembre 1993, — résumé en ligne.. Entre 1890 et 1900, les calculs de risque commencent à s'appliquer aux actions et à la Bourse, dans l'espoir d'en rationaliser la dimension spéculative. Analyste financier, (1812-1905), longtemps commissionné par le gouvernement américain au développement des chemins de fer de l'Ouest, publie des rapports annuels très attendus, qui incluent tous les aspects de l'industrie (canaux, mines, acier, bâtiment, etc.) « Gregory Karp, Ratings game: Power of S&P, other top credit agencies, grew from government action », in: The Chicago Tribune, 14 août 2011..
L'émergence d'agences référentes Après la crise bancaire de 1907 et le refus du gouvernement américain de mettre en place une autorité centrale de régulation, le marché en appelle à des indicateurs indépendants, mais surtout compétents. En Europe, notamment à Paris, pèse de plus en plus la masse des emprunts russes, émis par un pays politiquement instable. En 1909, l'analyste financier John Moody (1868-1958) facture les premières notations contre demande, lesquelles circulent sur l'ensemble des marchés ; en 1913, la Moody's Investors Services Incorporation, applique désormais ses outils analytiques à l'ensemble des valeurs et des entreprises emprunteuses, évaluant l'insolvabilité sur un plus large spectre. L'activité des compagnies ferroviaires est notée de A pour les firmes jugées les plus solvables à F pour celles qui sont en défaut de paiement Dossier « Mondialisation et crises financières. Les agences de notation au cœur du système financier... et des critiques », in: Questions internationales, 34, novembre-décembre 2008.. Dans la foulée, trois autres agences de services financiers s'imposent : Poor's en 1916, Standard Statistics Company en 1922, et Fitch Publishing Company en 1924, spécialisée dans la notation du secteur bancaire régional et communal.
Double choc : l'après guerre et 1929 L'immédiate après-guerre repose la question de la dette souveraine et surtout des dettes intergouvernementales, principalement entre les États-Unis, ses alliés et les pays vaincus. L'Allemagne, entre autres, fait défaut de paiement dès 1920. Le marché de la reconstruction belge et française est source de dépenses et d'endettements qui dopent les émissions obligataires et d’actions, ainsi que le nombre de fonds de pension et d’investisseurs individuels, tous demandeurs de notations de la part des agences. Le taux d'endettement des États, des entreprises et des particuliers atteint en 1927 des niveaux records Priscilla Roberts, « Benjamin Strong, the Federal Reserve, and the Limits to Interwar American Nationalism Part I: Intellectual Profile of a Central Banker Part II: Strong and the Federal Reserve System in the 1920s », in: Research Gate, avril 2000..
La dépression de 1929-1932 suscite en réponse une série de réglementations : sur le plan international, la Banque des règlements internationaux (1930) gère à la fois le problème de la dette allemande et les créances de banques centrales ; le Glass-Steagall Act voté au Congrès en 1933 régule l'ensemble du tissu bancaire américain et plafonne les taux d'intérêt ; la Securities and Exchange Commission (SEC) fondée en 1934 devient le gendarme de la bourse américaine et impose aux banques de s'appuyer sur les notations produites par des agences indépendantes pour constituer leurs portefeuilles et fonds d'investissement spéculatifs, seules les valeurs notées Aaa, Aa, A ou Baa sont recommandées.
Années 1970-1980 : où l'on reparle des agences La banqueroute de la Penn Central Transportation Company (1970) fait à nouveau réviser le métier de ces agences : elles notent plus sévèrement, elles analysent plus clairement les créances à long terme (obligations) mais aussi à court terme (billets de trésorerie). Jusqu’aux années 1970, ces agences, en dépit de leur importance, ne subissaient aucun contrôle spécifique et demeuraient sans obligation réglementaire. À partir de 1975, avec les effets du premier choc pétrolier, elles commencent à être régulées, d'abord aux États-Unis, par la SEC, quand, à la même époque, les deux principales agences américaines Standard and Poor's et Moody's ouvrent leurs services au marché international.
En France, l'Agence d'évaluation financière (ADEF) ouvre en 1986 à Paris et ne travaille qu'à l'échelon hexagonalPhilippe Mabille, « La notation des créances négociables: une culture du risque », Les Échos, 11 mai 1992. : la notation des créances négociables devient peu à peu une réalité incontournable du marché financier français.
Sur le plan international, pèsent sur les marchés en 1986-1988 le taux d'endettement des entreprises et particuliers japonais ainsi que la fragilité des pays latino-américains.
Passage du siècle : entre secousses et légitimité questionnée Standard and Poor's, Moody's et Fitch Ratings sont avant 2000 les trois agences de notation leaders sur le plan mondial. En 2001, éclate le scandale d'Enron qui jette un voile de suspicion sur l'audit comptable et financier des grosses entreprises. Le climat s'alourdit, tandis que les attentats du 11 septembre mettent Wall Street en deuil.
En 1994, face à la domination de fait des agences américaines, une agence chinoise, la Dagong Global Credit Rating est instituée, mais reste à ce jour moins influente que ses concurrentes occidentales, en dépit d'une forte croissance.