Le racisme scientifique, parfois nommé racisme biologique ou assimilé au racialisme, est une idéologie pseudoscientifique postulant l'existence de races humaines distinctes et hiérarchisées. L'expression a notamment été popularisée en 1981 par le paléontologue Stephen Jay Gould pour décrire le rôle historique de la science dans la légitimation d'une prétendue supériorité raciale.

Ses prémices apparaissent dès le et, à l'époque moderne, les premières classifications naturalistes tentent d'apporter une caution biologique à la traite atlantique et à l'esclavage. Au et au début du , cette idéologie se structure et se généralise au sein de la communauté scientifique, s'appuyant sur un mésusage de disciplines comme l'anthropologie physique, la craniométrie ou la biologie évolutionniste. Elle sert alors de fondement théorique pour justifier le suprémacisme blanc, l'expansion coloniale et les politiques de ségrégation ou de discrimination.

Le racisme scientifique a fortement influencé l'eugénisme et a trouvé son application la plus meurtrière au avec l'idéologie nazie et les génocides qui y sont associés. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, il est formellement dénoncé par la communauté internationale, notamment via la déclaration de l'UNESCO de 1950 (La Question des races), qui consacre le consensus selon lequel les races humaines sont une construction socio-politique et non une réalité biologique.

Bien qu'il soit aujourd'hui totalement réfuté par la génétique moderne, le racisme scientifique continue d'être ponctuellement mobilisé par des mouvances marginales ou des publications controversées (à l'instar de l'ouvrage The Bell Curve ou des travaux de J. Philippe Rushton à la fin du ).

Terminologie Origine et emploi de l'expression

Le racisme scientifique désigne la démarche consistant à mobiliser les méthodes et l'autorité de la science pour établir l'existence de races humaines distinctes et leur hiérarchisation.. L'expression a été popularisée en 1981 par le paléontologue Stephen Jay Gould dans La Mal-mesure de l'homme..

Pierre-André Taguieff a établi la généalogie de ce racisme, qu'il qualifie, conformément à des critères de scientificité plus rigoureux, de « pseudo-scientifique » : ..

Carole Reynaud-Paligot désigne du terme de « raciologues » les spécialistes de l'étude des races humaines.

Racisme scientifique, racialisme et raciologie

Le terme « racialisme » recouvre plusieurs acceptions. Pour l'anthropologue Bernard Formoso, .. Pour l'historien des sciences Benoît Massin, il s'agit de l'ensemble des ., définition que reprend Laurent Dornel en 1995.. L'anthropologue Denis Blondin y voit une , laquelle constituerait une structure de la cosmologie sociale occidentale plutôt que son antithèse.. Taguieff le définit pour sa part comme toute construction idéologique fondée sur l'idée de race humaine et faisant appel, à un degré variable, à une conceptualité supposée scientifique..

L'articulation entre les deux notions fait débat. Dans Nous et les autres (1989), le philosophe et historien Tzvetan Todorov distingue le racialisme — une idéologie, une doctrine relative aux races humaines — du racisme, qui relève du comportement.. Il caractérise la doctrine racialiste par cinq propositions : la réalité des races humaines ; la continuité entre le physique et le moral ; l'action déterminante du groupe sur l'individu ; l'existence d'une hiérarchie unique de valeurs, qui fonde un ethnocentrisme ; et une action politique se réclamant de ce savoir.

Cette distinction est largement contestée. Elle est « spécieuse » pour Ama Mazama : qu'un raciste soit incapable d'exposer une doctrine n'implique pas que son comportement n'en soit pas influencé, et l'on voit mal un théoricien des races échapper dans sa conduite à ses propres thèses.. Gérard Lenclud la juge de peu d'intérêt.. Michel Fievet estime la marge entre les deux notions fort étroite, la conception racialiste se gardant d'interroger les capacités d'évolution et d'ouverture à l'autre des populations en présence.. L'historien Jean-Frédéric Schaub y voit une « scission malheureuse » entre racisme et antisémitisme. Pour Bernard Maro, directeur de recherche au CNRS, la distinction présente un avantage politique pour les tenants du rejet de l'autre, le racialisme n'étant pas juridiquement condamnable là où le racisme l'est. L'universitaire Markus Arnold observe enfin que la langue courante subsume la distinction sous le seul terme de « racisme ».. Les deux termes sont de ce fait fréquemment employés comme synonymes.

L'Unesco traduit le mot anglais « racialism » par le concept de « racisme » en françaispar exemple, . Ainsi, la résolution 9.12 adoptée par la conférence générale de l'Unesco en 1968, réitère l'objectif de l'Unesco d'aider à éradiquer le colonialisme et le racisme. La résolution 12.1 adoptée par la conférence générale de l'Unesco en 1976, proclame que ..

Utilisation du terme pour critiquer les approches décoloniales

qualifient les théories critiques de la race de racialistes car elles mettent en évidence le rôle de la race comme construction sociale. Mais cette qualification est basée sur une définition non consensuelle du racialisme comme approche qui accorde une place explicite et assumée à la race dans l’analyse et l’action juridique ou politique. Plus tard, en France, dans les années 2010, de nombreux critiques de la pensée « décoloniale » voient en elle le retour du racialisme. Cette qualification ignore le contexte historique et l'évolution linguistique de la notion de race ainsi que la hiérarchie qui différencie racialisme (races sans hiérarchisation), et racisme (races et hiérarchisation avec domination). Elle est rejetée par ceux qu'elle vise, car ils étudient la race comme une construction sociale et non pas comme une réalité biologique.. .

Dans Les Nouveaux Rouge-Brun : le racisme qui vient (2014). l'anthropologue Jean-Loup Amselle parle d'avènement d'une nouvelle société raciale, et relève ce qui est selon lui une dérive de la pensée postcoloniale :

Les éditions Libertalia publient le livre La Fabrique du musulman, dans lequel le docteur en sciences politiques Nedjib Sidi Moussa fustige représentée par les positions d'Houria Bouteldja., accusée de véhiculer une rhétorique identitaire et racialiste plus en phase avec les idées de l'extrême droite que de la gauche.

À l'inverse, l'historienne Ludivine Bantigny conteste cette utilisation du terme « racialisme » pour qualifier le décolonialisme :

Histoire

Avant la racialisation

La xénophobie et l'idée suprémaciste sont des phénomènes anciens, qui remontent à l'Antiquité, mais qui ne procèdent pas encore d'une racialisation. Selon l'historien George M. Fredrickson, la distinction s'opère longtemps sur des fondements religieux — entre chrétiens et non-chrétiens — plutôt que physiques ou héréditaires : le préjugé cesse en principe d'être fondé dès lors que l'individu se convertit et reçoit le baptême..

Ce principe se rompt dans la péninsule Ibérique à la fin du Moyen Âge. Après les conversions massives de Juifs consécutives aux violences de 1391, les « nouveaux chrétiens », ou conversos, demeurent suspects en dépit de leur baptême : les statuts de limpieza de sangre (« pureté de sang »), dont le premier est promulgué à Tolède en 1449, réservent l'accès aux charges à ceux qui justifient d'une ascendance dépourvue d'aïeul juif ou maure.. Le critère cesse d'être la foi de l'individu pour devenir son ascendance ; la différence religieuse se transmet désormais par le sang. Fredrickson voit dans ce dispositif la transition entre l'intolérance religieuse médiévale et le racisme naturaliste de l'époque moderne.

Prémices : les premières échelles et classifications (1676-1721)

Les premières échelles raciales apparaissent à la fin du . L'économiste et statisticien anglais William Petty (1623-1687) rédige à partir de 1676 un traité inachevé et resté inédit, Of the Scale of Creatures, qui refond la scala naturae et avance l'idée de races humaines équivalentes aux races des animaux d'élevage.. L'anatomiste anglais Edward Tyson (1650-1708) publie en 1699 Orang-Outang, sive Homo Sylvestris, où il compare l'anatomie d'un chimpanzé à celle d'un singe, d'un grand singe et d'un homme, fondant l'anatomie comparée et installant un degré intermédiaire entre le singe et l'homme dans la chaîne des êtres.

En avril 1684, le médecin et voyageur français François Bernier (1620-1688) fait paraître anonymement dans le Journal des savants, première revue scientifique publiée en Europe, un article intitulé « Nouvelle division de la terre par les différentes espèces ou races d'hommes qui l'habitent ».. S'appuyant sur ses années de voyage en Inde, il rompt avec la logique géographique qui prévalait jusqu'alors et propose de répartir les hommes selon leurs caractères physiques, en quatre groupes... Il distingue les différences essentielles de celles, accidentelles, qui dépendent du milieu, et n'établit pas de hiérarchie culturelle entre les groupes qu'il conçoit — même s'il place clairement l'Européen blanc comme la norme dont les autres s'écartent.. La portée de son geste est débattue : Siep Stuurman y voit l'invention de la classification raciale et le commencement de la pensée raciale moderne, quand Joan-Pau Rubiés la juge moins décisive dès lors qu'on considère l'ensemble de sa vision de l'humanité.

La question est alors dans l'air, et abordée depuis des points de départ étrangers les uns aux autres. Le chimiste et physicien anglo-irlandais Robert Boyle (1627-1691) y vient par l'optique et la théorie des couleurs. Monogéniste, il tient toutes les populations pour issues d'Adam et Ève, qu'il suppose originellement blancs, et s'appuie sur des cas rapportés d'albinos nés de parents de couleur différente pour soutenir que des Blancs peuvent engendrer des variétés colorées.. Boyle note par ailleurs qu'aux yeux européens de son temps, la beauté se mesure moins à la couleur qu'à la stature, à la symétrie du corps et aux traits du visage..

Le naturaliste anglais Richard Bradley (1688-1732) énonce quant à lui en 1721, dans son Philosophical Account of the Works of Nature, l'existence de « cinq sortes d'hommes » distinguées par la couleur de peau et d'autres caractères physiques ; certains auteurs estiment que cette classification a inspiré celle de Linné.. La démarche de Bradley s'inscrit dans une tradition de naturalisation de la diversité humaine, qui la traite comme une question d'histoire naturelle et non plus de théologie, et qui s'ouvre en Grande-Bretagne avec John Locke, n. 25, renvoyant à ..

La taxinomie linnéenne (XVIIIe siècle)

Dans son Systema naturae, le naturaliste suédois Carl von Linné place l'être humain au sein du règne animal, de manière controversée pour ses contemporains même si Aristote l'avait déjà fait.. Dans la première édition, en 1735, le genre Homo est subdivisé en variétés (varietates) fondées sur la couleur de peau et l'origine géographique :

Africanus nigr[iculus] : noir et d'Afrique Americanus rubesc[ens] : rouge et d'Amérique Asiaticus fuscus : jaune et d'Asie Europaeus albesc[ens] : blanc et d'Europe.