L'Aleph (en espagnol : ) est un recueil de dix-sept nouvelles écrit par Jorge Luis Borges, éditées séparément entre 1944 et 1952 dans différents périodiques de Buenos Aires. Le titre du livre est celui de la dernière nouvelle.

On retrouve dans ce livre les thèmes de prédilection de Borges : les nombreuses références littéraires (parfois volontairement fantaisistes), la métaphysique, les labyrinthes, l'infini. Plusieurs nouvelles ont pour sujet la mort ou l'immortalité. Plusieurs ont pour cadre l'Antiquité gréco-latine ou l'Orient médiéval.

Éditions Les nouvelles de ce recueil ont été écrites (en espagnol) et publiées sur un intervalle de presque dix ans. Le recueil lui-même a connu plusieurs éditions différentes. La première, en 1949, ne comportait pas Abenhacan el Bokhari mort dans son labyrinthe, Les deux rois et les deux labyrinthes, L'attente, et L'homme sur le seuil, incorporées en 1952.

En français, Roger Caillois a traduit et publié quatre d'entre elles en 1953 dans un petit volume, intitulé Labyrinthes : L'immortel, Histoire du guerrier et de la captive, L'écriture du dieu, et La quête d'Averroès. Il justifie ce choix par une « inspiration commune » et présente ainsi ces quatre nouvellesL'Aleph, collection “L'imaginaire”, op. cit., :

« Les présents récits placent dans des symétries abstraites presque vertigineuses, des images à la fois antinomiques et interchangeables de la mort et de l'immortalité, de la barbarie et de la civilisation, du Tout et de la partie. Par là, ils illustrent la préoccupation essentielle d'un écrivain obsédé par les rapports du fini et de l'infini. »

Il traduisit et publia trois autres contes en 1957 : La demeure d'Astérion, Abenhacan el Bokhari mort dans son labyrinthe, et Les deux rois et les deux labyrinthes.

Les dix nouvelles restantes furent traduites pour la première édition complète en français, en 1967, par René L.-F. Durand.

Les nouvelles L'Immortel

Première parution : revue Los Anales de Buenos Aires, vol. 2, , , sous le titre les immortels. Titre original :

Le texte est présenté comme un manuscrit trouvé dans un exemplaire de L'Iliade traduite par Pope, acheté à un vieux libraire.

Marcus Flaminius Rufus, tribun d'une garnison reculée d'Égypte, entend parler d'une cité d'immortels et décide de la découvrir. Ayant perdu tous ses hommes, il finit par arriver en un lieu désolé où des Troglodytes amorphes, nus et sales, contemplent sans la voir la Cité des Immortels, terrible labyrinthe désert où il manque de devenir fou.

Marcus tente de survivre parmi les Troglodytes ; en buvant à leur ruisseau, il se rend compte que c'est là la source d'immortalité. Il rejoint alors les ermites immortels, qui négligent leurs corps au profit de la recherche de vérités universelles. L'un d'eux, le grand Homère, se targue d'avoir suggéré la démolition et la reconstruction aberrante de la cité afin de couper leurs attaches matérielles.

Après de nombreuses années, tous se lassent de l'immortalité : ils partent alors, séparément, quérir une source qui leur rendrait leur condition de mortels. Le narrateur vit de nombreuses existences, avant d’enfin trouver cette eau près d'une ville d'Érythrée.

La fin de l'histoire montre que le narrateur est alors Homère, qui, au fil du temps, était devenu le reflet du Romain.

Le Mort

Première parution : revue Sur, , . Titre original : Cette nouvelle raconte la destinée de Benjamin Otalora, agé de 19 ans en 1891, un homme des faubourgs de Buenos Aires qui est devenu capitaine de contrebandiers. Le chef de sa commune lui remet une lettre à donner à un certain Azevedo Bandeira d’Uruguay. Après l’avoir trouvé, une altercation éclate entre les deux hommes et se termine sans gravité. Le lendemain, les deux hommes se retrouvent dans un bureau et Bandeira propose à Otalora d’amener un troupeau de chevaux au Nord. Celui-ci accepte et part en direction de Tacuacembo. Commence alors pour Otalora une nouvelle vie« une vie emplie d’aubes vastes et des journées qui sentent le cheval ».. Un an de cette vie à peine et Otalora devint Gaucho. Il est à présent un homme de Bandeira et est craint pour cette raison. Otalora comprend que Bandeira est un contrebandier et, qu’en tant que gardien de chevaux, il est son serviteur. Otalora souhaite monter l’échelon supérieur et prendre la place de Bandeira. Une autre année s’écoule avant qu’il ne revienne à Montevideo. Otalora n’a pas revu Bandeira depuis un an et la rumeur raconte que Bandeira est mourant. Un « nègre » est chargé de lui apporter le Mate. Un soir, on confie cette tâche à Otalora. Il remarque que Bandeira est faible, grisonnant et malade et qu’il ne lui faudrait qu’un simple coup pour s’en débarrasser mais qu’il est accompagné d’une femme aux cheveux roux qui pourrait l’en empêcher. Otalora reçoit l’ordre de repartir vers le nord. Il échoue dans une estancia appelée « le soupir ». Il rencontre Ulpiano Suarez, le garde du corps de Bandeira. Otalora nourrit le désir de tuer Bandeira. Il gagne l’amitié de Suarez qui lui promet de l’aider.

Un jour, au milieu de la campagne de Tacuarembo, lors d’un échange de coups de feu avec des gens du Rio Grande, Otalora se substitue à Bandeira et prend la tête des Uruguayens. Ce soir-là, Otalora rentre avec le cheval et la femme aux cheveux roux de Bandeira. L’ultime scène de cette histoire se passe pendant la dernière nuit de 1894. Otalora savoure le fait d’être devenu le chef face à Bandeira taciturne qui Ulpiano saisit son révolver, Otalora comprend, avant de mourir, qu’il a été trahi depuis le début, qu’il a été condamné à mort, qu’on lui a permis d’aimer, d’être le chef, de triompher, parce qu’on le tenait déjà pour mort, parce que, pour Bandeira, il était déjà mort. Les Théologiens

Première parution : revue Los Anales de Buenos Aires, vol. 2, , . Titre original :

Au , le théologien Aurélien a pour rival Jean de Pannonie qui excelle dans les controverses théologiques des débuts de l'Église. Jean pourfend aisément l'hérésie des monotones, pour qui le Temps est circulaire et tout se répète à l'infini. Aurélien ravale sa fierté.

Quelques années plus tard, Aurélien doit réfuter l'hérésie des histrions, pour qui le Monde prendra fin lorsque tous les actes possibles, y compris les pires, auront été accomplis. Pour cela, il lui faut d'abord exprimer la doctrine adverse. Or il réalise que le meilleur exposé en est une des déclarations de Jean contre les « monotones ». Par l'intermédiaire d'Aurélien, Jean devient donc hérétique. Sûr d'avoir toujours raison, il n'arrive pas à faire montre de repentir ; il est mis à mort.

Aurélien a vaincu, mais il n'en conçoit guère de joie. Il passe le reste de sa vie à tenter d'expier cette infamie.

Cependant, lorsqu'il meurt et monte au Paradis, il apprend que tout cela n'avait aucune importance car pour Dieu, les différences entre les hommes, entre Aurélien et Jean, sont absolument insignifiantes.

Histoire du guerrier et de la captive

Première parution : revue Sur, , . Titre original :

Le récit est une réflexion de Borges narrateur sur le destin de Droctulf un général Byzantin lombard d’origine barbare de la seconde moitié du siècle qui, lors de l’assaut de Ravenne, abandonna les siens et mourut en défendant la ville qu’il avait d’abord attaquée. Une épitaphe a été rédigée en son honneur par les habitants de Ravenne.

Edward Gibbon reprend ces vers dans The History of the Decline and Fall of the Roman Empire.

Borges explique que la décision de Droctulf de trahir sa patrie est due au fait qu’il était d’origine barbare, des forêts et fondrières de Germanie. Il n’avait jamais vu une cité comme Ravenne et elle dut lui paraitre comme une « machine complexe dont nous ignorons la destination, mais dans le dessin de laquelle on devine une intelligence immortelle » et ainsi lui donner l’envie irrépressible de la défendre. Il ne juge pas cet acte comme de la trahison car, plus tard, les Lombards des générations suivantes firent comme lui : ils se firent Italiens.

Borges compare ce destin avec celui d’une femme qu’a rencontrée sa grand-mère anglaise en 1872. Une autre anglaise originaire du Yorkshire exilée à Junín dans le désert depuis 15 ans et qui était maintenant la femme d’un cacique. La femme vivait une vie difficile et sanglante, cependant elle refusa l’aide proposée par la grand-mère de Borges et retourna vivre dans le désert.

Borges exprime qu’un élan secret plus profond que la raison lie ces deux personnages, le barbare qui embrasse la cause de Ravenne et l’européenne qui choisit le désert sont l’avers et le revers d’une médaille et sont, pour Dieu, identiques.

Biographie de Tadeo Isidoro Cruz

Première parution : revue Sur, , . Titre original :

Fils posthume d'un guérillero défait, Tadeo Isidoro Cruz mène une vie violente, sauvage, instable, à l'image des marais et de son temps. Un jour, il tue un péon soûl qui s'est par trop moqué de lui ; en cavale dans les marais, le cri d'un oiseau kamichi l'avertit de la venue de la police. Malgré sa violente résistance, Cruz, saisi et jugé, est envoyé dans un régiment pénal. Le voici soldat des guerres civiles, héros des guerres indiennes, citoyen, propriétaire, sergent de la milice rurale. À son tour il mène la traque d'un homme dans les marais, et il le trouve alors que chante un kamichi de nouveau fatidique. Dans l'impitoyable lutte nocturne qui suit, Tadeo Isidoro Cruz « comprit son ultime destin de loup, et non de chien grégaire ; il comprit que l'autre était lui ». Il arrache son uniforme et se joint au hors-la-loi, son alter ego.

Emma Zunz

Première parution : revue Sur, , . Titre original :

Le , Emma Zunz, ouvrière chez Tarbuch et Loewenthal, apprend par lettre que son père s'est empoisonné au Brésil. Emma sait bien que c'est un suicide : son père était en fuite, injustement accusé d'un détournement de fonds en réalité perpétré par Aaron Loewenthal.

Emma continue sa vie sage et discrète, entre travail, discussions avec ses amies, et débats à propos de la grève imminente. Cherchant en fait à s'approcher de Loewenthal, elle s'abaisse à lui servir d'espionne, allant jusqu'à jouer le rôle d'une prostituée. Enfin elle peut aller faire son rapport chez Loewenthal. Usant d'un prétexte, elle s'empare d'une arme et l'abat.

Emma espère triompher de Loewenthal et échapper à la justice corrompue des hommes. Mais Loewenthal meurt salement : il saigne et crie des injures. Écœurée, Emma doit maquiller son acte en auto-défense. Tout le monde accepte sa version des faits, mais Emma ne peut plus croire elle-même qu'elle a su éviter de se salir.

La Demeure d'Astérion

thumb|La demeure d'Astérion ? (vue du palais de Cnossos)

Première parution : revue Los Anales de Buenos Aires, vol. 2, -16, . Titre original :

Astérion, personnage solitaire et innocent, décrit sa demeure et sa vie, faite de jeux et de rêveries, mais aussi d'ennui ; à la fin de la nouvelle, Thésée le tue. C'est le mythe du Minotaure, mais du point de vue du monstre.

Cette nouvelle a été inspirée à Borges par une toile de George Frederic WattsSite de la Tate Gallery.

La construction de la nouvelle est progressive. Borges laisse des indices qui, peu à peu, laissent entrevoir la réalité de ce personnage. Pour le lecteur dubitatif ou qui n'aurait pas compris, la fin est abrupte :

« Le soleil du matin resplendissait sur l'épée de bronze, où il n'y avait déjà plus trace de sang. “Le croiras-tu Ariane ? dit Thésée, le Minotaure s'est à peine défendu.” »

Ce paragraphe est le seul dont le narrateur ne soit pas Astérion.

L'Autre mort

Première parution : journal La nación, . Titre original :

Don Pedro Damian s’est conduit lâchement pendant une bataille et voudra toute sa vie se racheter. Dieu lui offre cette opportunité au moment de sa mort, en lui faisant revivre cette bataille dans laquelle il meurt courageusement. L'histoire retient donc qu’il y a eu deux Damian sur le champ de bataille : celui qui y est mort courageusement et le lâche.