L'esclavage en Tunisie est un phénomène particulier de la traite orientale.

La Tunisie se trouve dans une situation semblable à celle de l'Algérie quant à sa position géographique qui la maintient à l'écart des grands courants transsahariens. Elle reçoit cependant des caravanes du Fezzan et de Ghadamès dont l'apport au consiste uniquement, d'après des observateurs de l'époque, en poudre d'or et en esclaves. Ces derniers, au début du siècle suivant, arrivent à un rythme annuel oscillant entre 500 et dont une partie est réexpédiée vers les ports du Levant.

Il est aboli le par Ahmed Bey, faisant de la Tunisie l'un des premiers États au monde à abolir l'esclavage, avant les États-Unis (1865) et la France dans ses colonies (1848). Cette abolition repose sur une double légitimation religieuse : une fatwa du mufti malikite Sidi Brahim Riahi et l'assentiment du mufti hanafite Mohamed Bayram IV, conférant à ce décret une autorité sans précédent dans le monde arabo-musulman. L'esclavage est ensuite définitivement interdit par la France en 1890, après l'instauration du protectorat français de Tunisie.

Historique L'esclavage fait partie intégrante de l'histoire de la Tunisie depuis l'Antiquité. En effet, le modèle économique de l'empire carthaginois est basé en grande partie dessus au niveau sociétal et économique..

Provenance

vignette|Routes de la traite orientale au Moyen Âge.

Les esclaves de Tunisie proviennent de deux zones principales d'approvisionnement : l'Europe et une large zone allant de l'Afrique de l'Ouest au lac Tchad. Les royaumes de Bornou et la région du Fezzan fournissent l'essentiel des détachements. La plupart des groupes sont réduits en esclavage à la suite de guerres locales entre les tribus rivales ou aux opérations d'enlèvements. Les routes caravanières aboutissant à Tunis proviennent de plusieurs centres sahariens. En plus de Ghadamès ou Tripoli qui relient la régence à la Tripolitaine puis au Fezzan, puis à Zawila, à Mourzouq et enfin au royaume de Bornou. Tombouctou est aussi en liaison régulière avec la régence par la route caravanière qui passe par le Mzab, le Jérid et qui met le pays en contact avec les groupes et ethnies africaines d'une large zone touchant le pays Bambara, la ville de Djenné et plusieurs régions du centre-ouest africain. Les noms des esclaves ou affranchis relevés dans les documents d'archives confirment cette origine multiple et diversifiée : à côté des noms fréquents comme « Burnaoui », « Ghdamsi » et « Ouargli », on rencontre des noms indiquant une origine d'autres centres de l'Afrique de l'Ouest comme « Jennaoui » ou « Tombouctaoui »..

Les esclaves européens sont pour leur part capturés au cours de razzias sur les côtes des pays européens, principalement l'Italie, la France, l'Espagne et le Portugal, ou lors de la capture de navires européens. Les hommes sont utilisés pour divers travaux (galères, chiourmes, travaux publics, etc.) alors que les femmes sont utilisées comme domestiques ou dans les harems. Contrairement aux hommes, il est très rare qu'une femme fasse l'objet d'un rachat car les femmes sont souvent converties à l'islam.

Appellation

Pour désigner les esclaves en Tunisie, la terminologie choisie dépend de la couleur et des origines de l'esclave : l'esclave noir est appelé Abd ou Chouchen, l'esclave blanc Mamluk ou Saqlabi et l'esclave berbère Akli.

Esclaves blancs et les mamelouks

À côté des esclaves noirs d'origine subsaharienne, la Tunisie connaît un autre système d'esclavage spécifique : celui des esclaves blancs, ou mamelouks (de l'arabe mamlūk, littéralement ou ), recrutés principalement parmi les populations caucasiennes et méditerranéennes orientales.

Origines et recrutement Les mamelouks du beylicat de Tunis proviennent essentiellement des marchés ottomans de la Méditerranée orientale. Achetés par le beylicat sur ces marchés, ces jeunes garçons viennent en majorité d'Asie centrale ou d'Europe de l'Est — notamment de Circassie, de Géorgie et des Balkans. Dans les années 1830, un navire en provenance d'Orient amène encore à Tunis plusieurs enfants esclaves originaires du Caucase, qui seront les derniers mamelouks de l'histoire tunisienne..

Les janissaires ottomans constituent une autre source d'esclaves blancs recrutés via le système du devchirmé (littéralement ) : des garçons chrétiens — souvent albanais, grecs ou slaves — enlevés dans les populations des Balkans, circoncis, convertis de force à l'islam, puis intégrés dans les corps militaires d'élite de l'Empire ottoman dont les garnisons se déploient jusqu'en Tunisie. Les Kouloughlis, nés d'unions entre ces janissaires et des femmes maghrébines locales, forment un groupe social intermédiaire dont le nom (du turc kul oğlu, ) témoigne de cette origine servile..

Dernier mamelouk de Tunis : le général Husseïn Le destin du général Husseïn illustre de façon exemplaire la trajectoire des mamelouks caucasiens en Tunisie. Né dans le Caucase, dans les marges ottomano-russes, probablement vers 1820, il est capturé et mis en esclavage puis vendu sur les marchés de l'Empire ottoman. L'agent du bey de Tunis qui l'achète le destine à une carrière militaire et bureaucratique : il reçoit une éducation moderne à l'École militaire du Bardo sous la houlette d'instructeurs français, complétée par une formation islamique classique dispensée par des savants de la mosquée-université de la Zitouna...

Grâce à son intelligence et au patronage de l'influent mamelouk Kheireddine Pacha, Husayn accède à la charge de Cheikh El Médina et participe à plusieurs missions diplomatiques représentant les intérêts tunisiens à l'étranger. Malgré son statut théorique d'esclave, il possède et loue des biens immobiliers à Tunis et dans sa région, certains obtenus via des donations légales islamiques (habous).. Des années 1850 aux années 1870, il vit et travaille en Toscane, où il représente les intérêts du gouvernement tunisien dans les procès visant deux anciens directeurs des finances accusés d'avoir dilapidé le Trésor (dont le caïd Nessim Samama mort à Livourne en 1873), des affaires aux ramifications étendues de Tunis aux marchands de Livourne et aux banques parisiennes, qui le mettent en contact avec des systèmes juridiques très différents du droit musulman... Tombé en disgrâce après la chute de Kheireddine et désapprouvant l'établissement du protectorat français en 1881, il finit sa vie en exil à Florence, où il meurt en 1887..

Son cas illustre la thèse centrale de M'hamed Oualdi : le statut servile n'est pas un enfermement définitif mais une forme particulière de dépendance dont les privations constituent la condition et la promesse d'une ascension sociale rapide. Il témoigne aussi de la persistance des réseaux d'élites tunisiens bien au-delà de l'instauration du protectorat, à travers toute la Méditerranée, jusqu'en Égypte et dans l'Empire ottoman..

Fonctions administratives et politiques Les mamelouks blancs sont destinés, une fois adultes et instruits, à exercer de hautes fonctions administratives ou militaires au service du bey. Mariés à des descendantes des beys et intégrés aux réseaux de notables du pays, ces dignitaires permettent à la fois de distinguer et d'associer leurs maîtres aux différents groupes sociaux de la régence. Plusieurs figures majeures de l'histoire tunisienne sont issues de ce système : Kheireddine Pacha, capturé par des corsaires et vendu sur les marchés d'Istanbul, devient ainsi un grand vizir réformateur. Cet usage dynastique des mamelouks prend fin avec l'abolition de la traite des esclaves, les beys leur substituant progressivement des fonctionnaires tunisiens dans la seconde moitié du ..

Perceptions européennes et résistances La présence des mamelouks aux plus hautes fonctions suscite une perception hostile chez les diplomates européens. Dès les années 1780, des observateurs français se méfient de ce . Cette méfiance se radicalise dans les années 1860 : le lieutenant-colonel Campenon, instructeur militaire à l'École militaire du Bardo, et le consul de Beauval dénoncent dans leurs rapports ce qu'ils présentent comme une tyrannie servile, décrivant les ministres du bey comme un et estimant que . M'hamed Oualdi démontre cependant que ces jugements relèvent avant tout d'une grille de lecture coloniale, amplifiée par des intérêts personnels déçus, et qu'ils déforment la réalité : des dignitaires qualifiés de par les populations révoltées étaient en réalité circassiens..

Lors de la grande révolte de 1864 — dite (rabī' al-'urbān) —, les soulèvements sont d'abord motivés par le refus du doublement de l'impôt de capitation (mejba), qui devait passer de 36 à 72 piastres par adulte, et par l'hostilité aux réformes modernisatrices. La révolte n'est donc pas dirigée principalement contre les mamelouks en tant que groupe, mais contre un pouvoir fiscal jugé oppressif. Comme le note Hachmi Karoui, cité par Oualdi : . Des chefs rebelles distinguent entre mamelouks appréciés et détestés selon leur comportement local et non selon leur origine ; certains meneurs s'identifient même eux-mêmes comme serviteurs du bey dans leur correspondance. Près de vingt ans après l'abolition de 1846, certains notables tribaux réclament cependant encore le rétablissement du commerce des esclaves noirs, revendication à laquelle il est répondu que cette abolition est universelle et irrévocable.

Élite servile : quelques figures connues Loin de constituer nécessairement un destin malheureux, le statut de mamelouk fonctionne à Tunis comme un puissant accélérateur social, comparable à celui de l'affranchi dans la Rome antique. Le makhzen beylical réserve en effet aux mamelouks les charges les plus élevées de l'État — grand vizir, trésorier (khaznadar), garde des sceaux (saheb ettabaâ) et, après la dissolution de la milice turque vers 1828, le ministère de la Guerre — tandis que le ministère de la Marine revient aux dignitaires de souche ottomane.. Mariés à des princesses de la dynastie et faisant souche, ces affranchis transmettent fréquemment à leurs descendants un patronyme tiré de leur charge, signe d'une intégration durable aux réseaux du pouvoir.

Mamelouks au commandement militaire Slimane Kahia (mort sous Ahmed Bey) — mamelouk d'origine caucasienne ou criméenne, agha de Béja et artisan de la victoire d'Hammouda Pacha à Constantine (1807), puis commandant en chef de l'armée beylicale ; gendre de Mahmoud Bey, il réprime l'ultime révolte de la milice turque. Ahmed Zarrouk (début – 1881) — mamelouk affranchi en 1822, gendre d'Hussein II Bey, chef de la sanglante répression du Sahel en 1864, ministre de la Guerre (1865-1870) puis de la Marine (1877-1881). Général Rustum (Circassie – Constantinople, 1886) — mamelouk élevé au Bardo, commandant de la garde beylicale, ministre de l'Intérieur (1865) puis de la Guerre (1870-1878), gendre de Kheireddine Pacha. Général Husseïn (Caucase – Florence, 1887) : mamelouk circassien, premier Cheikh El Médina (1858).

Mamelouks dans l'administration et les finances Rejeb Khaznadar (mort en 1797) — mamelouk d'origine grecque, gendre du fondateur Hussein Bey, trésorier puis premier titulaire de la charge de principal ministre sous Ali II Bey (1759). Youssef Saheb Ettabaâ (v. 1765 – 1815) — mamelouk d'origine moldave réduit en esclavage à treize ans, garde des sceaux dès 1782 puis principal ministre et trésorier, il concentre l'essentiel du pouvoir économique de la régence avant d'être assassiné peu après la mort de son protecteur Hammouda Pacha. Chakir Saheb Ettabaâ (mort en 1837) — mamelouk d'origine circassienne, gendre de Hussein II Bey, garde des sceaux et secrétaire du prince dès 1815 puis principal ministre à partir de 1829 ; il redresse un temps les finances de la régence au prix de lourdes exactions sur les producteurs d'huile d'olive et met sur pied les premiers régiments de l'armée régulière, avant d'être étranglé au palais du Bardo sur ordre de Moustapha Bey.