Eugène Rouher, né le à Riom, et mort le à Paris, est un homme de loi et un homme politique français. Il fut l'un des principaux personnages du Second Empire.

Sa position prééminente au sommet de l'État dans les années 1860, lorsqu'il occupa notamment les fonctions de ministre présidant le conseil d'État puis de ministre d'État de 1863 à 1869, lui valut d'être qualifié de « Vice-Empereur ». Il fut, entre la mort de Napoléon III (1873) et celle du prince Impérial (1879), le principal chef du parti bonapartiste.

Biographie Du barreau de Riom à la scène politique Fils de Pierre Rouher (1770-1817), avoué près le tribunal de première instance de RiomLe musée de la Chartreuse de Douai possède un portrait du père de Rouher par Camille Corot (1847)., petit-fils de Louis Rouher (1735-1812), notaire royal et bailli d'Artonne, Eugène Rouher est né à Riom, le . Après avoir envisagé une carrière dans la marine, il suivit des études de droit à Paris et devint avocat au barreau de Riom (1836), où il eut Esquirou de Parieu pour collègue.

Il se fit bientôt connaître en plaidant certains procès politiques et devint en 1842 le gendre de l'un de ses collègues, Hippolyte Conchon, maire de Clermont-FerrandÀ la suite de son mariage avec Léontine Conchon (1822-1890), Rouher accola à son nom celui de son épouse. Cela explique pourquoi Le Charivari l'affubla, sous la Seconde République, du sobriquet de « Chonchon » (fait relevé par Béranger dans une lettre à M. Gilhard datée du 6 novembre 1850 ; cf. Paul Boiteau (dir.), Correspondance de Béranger, Paris, Perrotin, 1860, , )..

Orléaniste conservateur, partisan d'une monarchie autoritaire, Rouher se présenta aux élections de 1846 en tant que candidat guizotin (il avait rencontré Guizot par l'entremise de Morny). Malgré son échec lors de ce dernier scrutin, il se représenta en 1848 et fut élu représentant à la Constituante sous une étiquette d'« indépendant » entretenant volontairement un certain flou sur ses sentiments à l'égard de la Deuxième République qui venait d'être proclamée.

Sous la Seconde République vignette|left|Rouher, vers 1850. En effet, bien qu'il ait publiquement qualifié ce dernier régime d' et qu'il ait tenu - à l'instar d'autres « républicains du lendemain » - des propos plutôt progressistes durant la campagne électorale, il devait bientôt manifester ses idées conservatrices en siégeant à droite, en votant contre le droit au travail et en préparant la loi qui organisait la déportation des insurgés des journées de Juin. Il rejoignit d'ailleurs le parti de l'Ordre en 1849 et, quelques mois plus tard, s'adressant aux représentants de la Gauche, il déclara : .

Réélu à l'Assemblée législative (), son opportun ralliement à Louis-Napoléon BonaparteSelon Émile Ollivier (L'Empire libéral, Paris, Garnier frères, 1897, , ), Rouher, , aurait surtout agi par opportunisme, offrant successivement ses services à Lamartine puis Cavaignac avant de rallier Louis-Napoléon Bonaparte. lui rapporta le portefeuille de la Justice dans le Gouvernement Hautpoul, ce « ministère des Commis » formé le . Le , il présente à l'Assemblée un projet de loi sur la déportation politique, qui, en accord avec l'article 5 de la Constitution de 1848 ayant abrogé la peine de mort pour les délits politiques, substitue à celle-ci la peine de déportation.

Rouher, qui soutint la loi du 31 mai 1850 restreignant le suffrage universelŒuvre des partisans de l'Ordre soucieux de soustraire les classes populaires du suffrage universel, cette loi fut ensuite rejetée et utilisée comme argument par les bonapartistes afin de démontrer l'inadéquation entre la République et le Peuple. Or, en mai 1850, la rupture entre le prince-président et le parti de l'Ordre n'était pas encore consommée, et Rouher pouvait encore laisser libre cours à ses conceptions antidémocratiques., conserva ce poste de garde des sceaux au sein du gouvernement nommé le mais qui prit fin dès le 24 du même mois.

À nouveau membre du ministère formé le (cabinet Baroche-Fould), il fit partie du petit cercle de fidèles informés dès le mois d'août du projet de coup d'État. Le même mois, il assure l'intérim de Crouseilhes en tant que ministre de l'Instruction publique et des Cultes.

Malgré son refus de participer directement au 2 décembre, il accepta de reprendre le portefeuille de la Justice dans le ministère formé dès le lendemain du coup d'État.

Un pilier de l'Empire autoritaire vignette|right|Caricature par Paul Hadol (1870).

Principal artisan, avec Troplong, de la Constitution du 14 janvier 1852, et instigateur, avec Persigny, du décret relatif au régime de la presse instituant un système de censure rigoureux, Eugène Rouher contribua efficacement à l'établissement de l'Empire autoritaire. gauche|vignette|Caricature de la démission d'Eugène Rouher à la suite de l'affaire des biens de la famille d'Orléans dans l'Histoire tintamarresque de Napoléon III, Touchatout, 1877.

Bien qu'il ait démissionné en même temps que Fould, Magne et Morny pour protester contre la spoliation des princes de la maison d'Orléans (), il fut nommé vice-président du Conseil d'État au mois de décembre suivant.

Napoléon III ne pouvait en effet se passer des services de ce technocrate habile et dévoué. Nommé à la tête d'un grand ministère de l'Agriculture, du Commerce et des Travaux publics (1855 - 1863), il contribua à la mise en place du réseau ferroviaire et, en tant que partisan du libre-échange, il joua un rôle de premier plan dans la négociation du traité de commerce avec l'Angleterre ().

Entré au Sénat en 1856, il fut nommé président du Conseil d'État en puis ministre d'État en octobre de la même année. Cette dernière fonction faisant de lui le représentant officiel de Napoléon III auprès du Sénat et du corps législatif, Rouher put alors être qualifié – selon une expression d'Émile Ollivier – de « Vice-Empereur ». Cette place prédominante au sommet de l'État s'explique autant par la fidélité sans borne de cet homme de loi froid et méthodique que par la relative faiblesse d'un souverain amoindri par de graves problèmes de santé.

La libéralisation du régime menée à la fin des années 1860 mit cependant fin à la position prééminente de Rouher, le conservatisme autoritaire de ce dernier ayant été inconciliable avec les réformes conduites à cette époque. Il fut ainsi démis de ses fonctions en mais obtint toutefois la présidence du Sénat.

Si Rouher avait de nombreuses fois prouvé son habileté en matière de politique intérieure, il fut nettement moins avisé en conseillant l'empereur sur sa politique extérieure : partisan de l'expédition mexicaine qu'il considérait comme la et favorable à un rapprochement avec le régime sudiste pendant la guerre de Sécession, il ne put empêcher ni la montée en puissance de la Prusse, ni l'écrasement par cette dernière d'une France isolée et mal préparée, ni la chute du régime entraînée par ce désastre (1870).

Le , tout le monde est réuni au château de Saint-Cloud pour décider de la conduite à tenir face à la Prusse dans la guerre face à l'Autriche. Dans un premier temps, Napoléon III accepte la proposition de Édouard Drouyn de Lhuys, ministre des affaires étrangères, d'être ferme vis-à-vis de Bismarck pour mieux négocier. Il va changer d'avis et suivre les conseils de Eugène Rouher d'être accommodant et faire alliance avec la Prusse. Bismarck saura profiter de l'affaiblissement de la France. Il faut dire que l'occasion était bonne pour Rouher d'évincer Drouyn de Lhuys.

Sous la Troisième république vignette|gauche|Eugène Rouher. Resté fidèle à Napoléon III, Rouher lui rendit souvent visite dans son exil anglais pour le tenir informé des affaires de la France. Après avoir été battu dans deux circonscriptions lors des élections complémentaires de , il fut élu représentant de la Corse en et rejoignit le groupe bonapartiste de l'Appel au peuple à l'Assemblée nationale.

Il réorganisa alors le parti bonapartiste avec l'aide de Jules Amigues et de Paul de Cassagnac et en prit la direction après la mort de Napoléon III (1873).

Opposant à la république, il vota contre l'amendement Wallon et les lois constitutionnelles (1875).

Malgré un certain retour en force attesté par des résultats plus qu'encourageants aux élections de 1876 et 1877, le parti bonapartiste souffrit de son tiraillement entre le conservatisme autoritaire de Rouher et le libéralisme démocrate de Napoléon Jérôme. La rivalité entre les deux hommes (et leurs conceptions respectives) culmina d'ailleurs lors de leur duel pour la circonscription d'Ajaccio (1876)Rouher remporta le scrutin avec plus de 700 voix d'avance mais, également élu à Bastia et à Riom, il opta pour cette dernière circonscription, laissant ainsi Jérôme Napoléon siéger pour la Corse..

Réélu député de Riom en 1877, Rouher conserva son rôle d'apologiste de l'Empire jusqu'à la mort du prince Eugène (1879). Politiquement affaibli par cet événement (qui plaçait son rival, Napoléon Jérôme, à la tête d'un mouvement bonapartiste déjà condamné par l'irrésistible ascension des républicains), Eugène Rouher se retira alors progressivement de l'arène politique et ne se représenta pas aux élections législatives de 1881.

Foudroyé par une attaque en 1883, il mourut, le , à son domicile parisien (37, rue de la Bienfaisance) et fut inhumé, en 1885, à Broût-Vernet (Allier)Le beau-père de Rouher, Hippolyte Conchon, possédait, dans cette commune de l'Allier, le château du Pointet. Rouher en hérita après 1865., dans un mausolée néoclassique bâti en pierre de Volvic par l'architecte Coulomb.

Décorations en 1860 Cavaliere_di_gran_Croce_Regno_SSML_BAR|49x49px Grand-croix de l’ordre des Saints Maurice et Lazare en 1863

Synthèse des fonctions ministérielles Chronologie des fonctions gouvernementalesexercées par Eugène Rouhercf Dictionnaire des Ministres (1789 - 1989), . Début Fin Fonction Gouvernement 31 octobre1849 24 janvier1851 Ministre de la Justice Gouvernement Hautpoul 10 avril1851 26 octobre1851 Ministre de la Justice Ministère Léon Faucher 3 décembre1851 22 janvier1852 Ministre de la Justice Gouvernement Louis-Napoléon Bonaparte (1) 3 février1855 23 juin1863 Ministre de l'Agriculture, du Commerce et des Travaux publics Gouvernement Louis-Napoléon Bonaparte (3) 7 mars1859 24 mars1859 Ministre de l'Algérie et des Coloniespar intérim Gouvernement Louis-Napoléon Bonaparte (3) 23 juin1863 18 octobre1863 Ministre présidant le Conseil d'État Gouvernement Louis-Napoléon Bonaparte (3) 18 octobre1863 17 juillet1869 Ministre d'État Gouvernement Louis-Napoléon Bonaparte (3) 20 janvier1867 13 novembre1867 Ministre des Finances Gouvernement Louis-Napoléon Bonaparte (3)

Jugement des contemporains Victor Hugo, en traitant Rouher de « catin » dans ses Châtiments (Nox, IV, vers 29), insistait sur l'opportunisme du personnage. Émile Ollivier l'a décrit ainsi : Émile Ollivier, L'Empire libéral, Paris, Garnier frères, 1897, , .. Horace de Viel-Castel a dit de lui : Mémoires du comte Horace de Viel-Castel sur le règne de Napoléon III (1851-1864), Paris, 1883-1884, vol. VI, (octobre 1860)..

Rouher, modèle de Son Excellence Eugène Rougon de Zola Dans Son Excellence Eugène Rougon, sixième volume de la suite romanesque des Rougon-Macquart, publié en 1876, Zola s'attache à pénétrer les coulisses politique du Second Empire. Eugène Rougon est député des Deux-Sèvres sous la Deuxième République, il contribue au coup d'État du 2 décembre 1851 de Louis Napoléon Bonaparte, puis entre au Sénat. Au début de Son Excellence Eugène Rougon, il est président du Conseil d'État, fonction occupée par Rouher en 1863. Le roman de Zola n'est pas une étude historique mais un Robert Schnerb, Rouher et le Second Empire, Paris, Armand Colin, 1949, in-8°, 351..

Caricatures de Daumier Rouher fut à plusieurs reprises la cible du caricaturiste républicain Honoré Daumier.