Le naufrage du Droits de l'Homme (en ) est la conclusion d'une bataille navale opposant un vaisseau de ligne français à deux frégates britanniques au large des côtes de Bretagne pendant les guerres de la Révolution française. Lors de ce combat qui s'est déroulé par gros temps, le vaisseau français s'échoue sur des hauts-fonds, conduisant à la mort de 250 à 400 marins parmi les . La frégate anglaise est également perdue au cours du combat, s'échouant sur un banc de sable.
Le Droits de l'Homme, vaisseau de 74 canons, avait pris part à l'expédition d'Irlande, une tentative avortée d'envoyer un corps expéditionnaire français envahir l'Irlande. Pendant cette expédition, la flotte française, qui doit faire face à un manque de coordination de ses chefs et à des conditions météorologiques défavorables, est finalement contrainte de rentrer en France sans avoir pu débarquer un seul soldat. Deux frégates britanniques, le , de 44 canons, et le , 36 canons, reçoivent l'ordre de patrouiller dans la Manche au large d'Ouessant avec pour mission d'intercepter la flotte française rentrant d'Irlande. Elles aperçoivent le Droits de l'Homme dans l'après-midi du 13 janvier.
Le combat dure plus de quinze heures, malgré les violents coups de vent et la proximité de la côte rocailleuse bretonne. La mer est si forte que le vaisseau français ne peut ouvrir sa batterie inférieure, la plus puissante, et ne peut donc tirer qu'avec les canons situés sur les ponts supérieurs, réduisant significativement l'avantage qu'un vaisseau de ligne a sur des frégates de plus petite taille. Les dégâts infligés par les bâtiments anglais, plus manœuvrables, sont tels que, la force du vent augmentant, l'équipage français perd le contrôle du Droits de l'Homme qui est poussé en direction d'un banc de sable sur lequel il se désagrège.
Contexte Tentative d'invasion française de l'Irlande
En , pendant les guerres de la Révolution française, une force expéditionnaire française est envoyée depuis Brest afin d'envahir l'Irlande. Cette armée, forte de , devait être renforcée par les membres d'une organisation secrète de nationalistes irlandais connus sous le nom d’United Irishmen et provoquer un soulèvement généralisé dans l'île. On espérait alors en France que la guerre qui en résulterait obligerait la Grande-Bretagne à faire la paix avec la République française. Conduite par le vice-amiral Morard de Galles, le général Lazare Hoche et le chef des United Irishmen Wolfe Tone, la flotte d'invasion comprenait 17 vaisseaux de ligne, 27 bâtiments de guerre de moindre importance et de transports et acheminant de nombreuses pièces d'artillerie de campagne, ainsi que des équipements pour les forces irlandaises qu'ils espéraient soulever.
Départ de Brest Morard de Galles prévoyait de faire voguer sa flotte depuis l'arsenal de Brest en profitant de l'obscurité, pendant la nuit du 15 au . La Channel Fleet britannique maintenait habituellement une escadre au large de Brest afin de réaliser le blocus du port, mais son commandant le Rear-Admiral John Colpoys, avait alors retiré ses forces de à au nord-ouest de Brest en raison des violentes tempêtes hivernales qui balayaient l'Atlantique. Les seuls vaisseaux britanniques en vue de Brest faisaient partie d'une escadre côtière de frégates sous les ordres d'Edward Pellew sur l', accompagné du , du , du et du lougre . Pellew était déjà célèbre pour avoir été le premier officier de marine britannique à capturer une frégate française, Cléopâtre en 1793. Il capturera par la suite la Pomone et Virginie en 1794 et 1796, et il permet de sauver 500 vies après le naufrage du Dutton, un East Indiaman en . Pour ces actions, il est fait Knight Bachelor avant d'être créé baronnet. L’Indefatigable était un vaisseau rasé, une des plus grandes frégates en service dans la Royal Navy, construit à l'origine comme un vaisseau de 64 canons de troisième rang et réduit à 44 canons en 1795 afin de lui permettre d'être assez rapide et manœuvrable pour affronter les plus grosses frégates françaises. Armé de canons de 24 livres sur le pont principal et de canons de 42 livres sur le bastingage, elle disposait d'un armement supérieur aux frégates françaises.
thumb|left|Sir Edward Pellew par James Northcote. Observant le départ de la flotte française du port à la tombée de la nuit, Pellew envoie immédiatement le Phoebe à Colpoys et l’Amazon auprès de la flotte principale basée à Portsmouth afin de l'avertir. Puis il se dirige vers la rade de Brest à bord de l’Indefatigable avec l'intention de contrarier la sortie des Français. Croyant que les frégates présentes dans la baie étaient l'avant-garde d'une flotte britannique plus importante, Morard de Galles tente de faire passer sa flotte à travers le raz de Sein. Ce chenal est un passage étroit, rocheux et dangereux, et de Galles envoie des corvettes en éclaireurs leur demandant de lancer des feux éclairants afin de guider le reste de la flotte dans la nuit. Pellew observe ce mouvement, et conduit l’Indefatigable droit sur la flotte française, tirant à son tour des bombes et des feux éclairants dans des directions aléatoires. Cette manœuvre destinée à confondre les officiers français, cause la perte du Séduisant qui s’abîme sur le Grand Stevenent, nom donné à un rocher du Raz, avant de couler, emportant avec lui 680 hommes sur les qu'il a à son bord. Les fusées de détresse envoyées par Le Séduisant ajoutent de la confusion et retardent le passage de la flotte jusqu'à l'aube. Sa mission d'observation remplie, Pellew conduit son escadre à Falmouth, et envoie un rapport à l’Admiralty par sémaphore, et fait remettre en état ses navires.
Échec de l'expédition d'Irlande thumb|upright|Jean-Baptiste Raymond de Lacrosse.|alt= En décembre 1796 et début janvier 1797, la flotte française essaye à plusieurs reprises de débarquer ses troupes en Irlande. Au début de l'expédition, la frégate Fraternité, transportant de Galles et Hoche, est séparée du reste de la flotte et manque le ralliement à Mizen Head. L'amiral Bouvet et le général Grouchy décident de tenter un débarquement dans la baie de Bantry sans leurs commandants, mais les conditions climatiques rendent alors tout débarquement impossible. Pendant plus d'une semaine, la flotte patiente dans l'attente d'une accalmie, jusqu'à ce que Bouvet décide l'abandon de l'invasion le et, après une dernière tentative avortée à l'entrée du Shannon, il donne l'ordre à ses vaisseaux de rentrer à BrestRegan, .. Pendant l'expédition et la retraite qui suivent, onze bâtiments sont, soit capturés, soit échoués, entraînant la perte de milliers de soldats et de marins.
Le , la plupart des survivants de la flotte sont rentrés en France. Seul un vaisseau de ligne reste en mer, le Droits de l'Homme, un vaisseau de 74 canons de classe Téméraire construit et lancé à Lorient le , commandé par le capitaine de vaisseau Jean-Baptiste Raymond de Lacrosse. Il a à son bord, dont 549 soldats de la légion des Francs, commandés par le général HumbertParkinson, .. Détaché du reste de la flotte depuis la retraite de Bantry Bay, Lacrosse se dirige seul vers l'embouchure du Shannon. Constatant que les conditions sont toujours trop mauvaises pour permettre un débarquement, Lacrosse ordonne à son vaisseau de rentrer en France. Il est pris dans la tempête qui détruit ou disperse une partie de la flotte française.
Ne voulant pas s'éloigner sans s'être assuré qu'aucun des navires français n'a été jeté sur les côtes, Lacrosse patrouille huit jours, capturant les bricks Cumberland et Calypso, deux corsaires britanniques puis il se décide alors à rallier les côtes de France.
Bataille La chasse Pellew, lui aussi, se dirige vers Brest sur l’Indefatigable, accompagné par l’Amazon commandé par le capitaine Robert Carthew Reynolds. Pendant que le reste de la flotte britannique de la Manche poursuit sans résultat le reste de la flotte française, Pellew a fait radouber ses frégates à Falmouth, et ses navires sont armés et préparés au combat. À le , an V dans le calendrier républicain, les frégates britanniques approchent des îles d'Ouessant dans un épais brouillard lorsqu'ils aperçoivent un vaisseau français. Ce bâtiment, plus important que les deux frégates britanniques, c'est le Droits de l'Homme. Au même moment, des vigies sur le vaisseau français signalent les Britanniques, et Lacrosse doit faire face à un dilemme, doit-il ou non engager le combat avec cet ennemi ? Il sait son vaisseau plus puissant que ses deux adversaires, mais il avait aperçu plus tôt des voiles à l'ouest qu'il pense être des vaisseaux anglais et se considère donc en infériorité numérique et probablement encerclé. Les archives britanniques montrent qu'il n'y avait en réalité aucun autre vaisseau dans les environs et il est possible que Lacrosse ait vu en réalité le Révolution et La Fraternité rentrant à Brest depuis la baie de Bantry. De plus, Lacrosse doit composer avec un temps qui se dégrade de plus en plus et une côte rocheuse sur laquelle il peut s'échouer, et qui menace son vaisseau déjà endommagé. Enfin, il transporte des troupes et ne peut pas se lancer dans un affrontement naval inconsidéré. Il pense alors être à un degré (25 lieues) de Penmarch.
Déterminé à éviter le combat, Lacrosse met le cap au sud-est, espérant tirer parti de son imposante voilure pour distancer ses ennemis. Pellew, cependant, manœuvre pour couper au Droits de l'Homme la route vers les côtes de France. Alors que la chasse débute vers , le temps, qui avait déjà été mauvais depuis un mois, empire encore. Un vent venant de l'Atlantique balaye Ouessant, fouettant la mer, rendant la manœuvre et les tirs d'artillerie plus compliqués.
À , l'un des bras du grand hunier du Droits de l'Homme casse en raison du vent, emportant avec lui deux des trois mâts de hune. Cette avarie ralentit considérablement le vaisseau français et permet à Pellew, qui reconnaît alors son adversaire comme étant un vaisseau de ligne français, d'engager le combat avec le Droits de l'Homme.
Le combat
Pellew est conscient que ses frégates sont surclassées par un opposant bien plus fort, et que lAmazon, qui était distante de , n'était pas assez importante pour rétablir l'équilibre des forces à son arrivée. En revanche, il eut raison de penser que l'océan était trop agité pour permettre à Lacrosse d'ouvrir ses batteries inférieures sans prendre le risque que de grosses vagues n'y pénètrent, causant la perte du Droits de l'Homme. En réalité, le vaisseau français était dans l'incapacité totale d'ouvrir ses batteries inférieures pendant le combat : une conception inhabituelle pour l'époque avait placé les ouvertures plus bas que sur les vaisseaux classiques, et en conséquence l'eau menaçait d'entrer à chaque tentative de les ouvrir, empêchant l'artillerie située sur le pont inférieur d'être utilisée et réduisant la puissance de feu du vaisseau. Quoi qu'il en soit, Lacrosse possédait toujours un avantage en termes de taille, de tonnage et de nombre de membres d'équipage. La situation pour lui s'était cependant assombrie avec la perte de ses deux mâts de hune : réduisant la stabilité du vaisseau, soumis à un roulis si important qu'il lui était impossible de procéder à des tirs d'artillerie précis en direction des frégates britanniques.
thumb|alt=Gravure montrant deux navires endommagés poussés loin de la côte, alors qu'au second plan un troisième navire, lui aussi endommagé, est submergé par une vague.|, gravure de John Fairburn.