Le blockhaus d'Éperlecques (également appelé bunker de Watten) est un bunker de la Seconde Guerre mondiale situé dans la forêt d'Éperlecques appartenant à la commune du même nom dans le département français du Pas-de-Calais. De nom de code (KNW), il fut construit par l'Allemagne nazie de 1943 à 1944 pour servir de base de lancement aux missiles V2 visant Londres et le Sud de l'Angleterre.

Construit pour accueillir plus de à la fois et en lancer 36 par jour, le blockhaus aurait abrité une usine d'oxygène liquide et une gare protégée des bombes permettant d'approvisionner le site en fusées et en ravitaillement depuis les usines de production en Allemagne. Il fut construit par des travailleurs forcés issus des camps de concentration ou de travail ainsi que par des Français enrôlés de force.

Le blockhaus ne fut jamais achevé du fait des bombardements répétés des Britanniques et des Américains dans le cadre de l'opération . Les attaques causèrent des dégâts importants et l'empêchèrent d'être utilisé dans son rôle initial ; une partie du bâtiment fut transformée en usine de production d'oxygène liquide. Le site fut capturé par les Alliés au début du mois de même si son but réel ne fut découvert qu'après la fin de la guerre. Le blockhaus est inscrit à l'inventaire des monuments historiques depuis 1986.. En 2014, le musée présente le site et le programme balistique allemand.

Contexte historique Le missile balistique A4 (appelé V2 à partir de ) fut développé par les Allemands entre 1939 et 1944. Il était considéré par Adolf Hitler comme une (« arme miracle ») pouvant changer le cours de la guerre. Son déploiement était cependant limité par plusieurs facteurs. Pour alimenter les fusées, de grandes quantités d'oxygène liquide étaient nécessaires, mais ce composé chimique est volatil et s'évapore très vite. Sa production devait donc se faire à proximité des sites de lancement. L'Allemagne et les pays occupés ne disposaient pas à ce moment de capacités suffisantes de production d'oxygène liquide pour permettre une campagne de tirs à grande échelle ; la capacité de production totale entre 1941 et 1942 était d'environ par jour alors que chaque lancement d'un A4 consommait . De plus, comme le missile devait être utilisé contre Londres et le Sud de l'Angleterre. et que sa portée opérationnelle était de , les sites de lancement devaient se trouver dans le Nord de la France, en Belgique ou dans l'Ouest des Pays-Bas. Cela les plaçait dans le rayon d'action des bombardiers alliés, impliquant donc que les sites devaient être capables de résister aux probables attaques aériennes..

Plusieurs concepts furent proposés pour le déploiement des A4 en par Walter Dornberger, le directeur du centre balistique de Peenemünde. Il suggéra la construction de sites très fortifiés similaires aux bases de sous-marins construites en FrancePar exemple, la base sous-marine de Lorient. et en Norvège, où les fusées pourraient être entreposées, armées et ravitaillées avec une usine de production d'oxygène liquide présente sur place. Les avantages étaient significatifs car les pertes en oxygène liquide pourraient être réduites au minimum et cela faciliterait la réalisation des nombreux tests nécessaires avant le lancement. Il serait également possible de lancer les fusées à un rythme élevé car le site fonctionnerait comme une ligne de production envoyant un flux rapide de missiles sur les pas de tirs.

Les bases pour sous-marins et autres fortifications importantes du mur de l'Atlantique avaient cependant été construites en 1940 et 1942, même si les travaux sur les bases continuèrent jusqu'en 1944, lorsque les Allemands disposaient de la supériorité aérienne et pouvaient empêcher les attaques aériennes alliées. À partir de 1942, cet avantage avait été acquis par l’United States Army Air Forces dont le déploiement en Angleterre avait commencé en et par la Royal Air Force. L'armée allemande privilégiait donc une approche alternative consistant à utiliser des plates-formes de lancement mobiles appelées Meillerwagens pouvant être accompagnés par les équipements de test et d'approvisionnement montés sur camion ou sur train. Cette proposition était bien moins efficace et obligeait à un rythme de tir très inférieur mais avait l'immense avantage d'être plus difficile à cibler par l'aviation alliée. Les chefs de l'armée n'étaient pas convaincus de la résistance des bunkers à des attaques aériennes répétées et s'inquiétaient particulièrement de la vulnérabilité des routes et des voies ferrées menant aux sites, pourtant essentiels au ravitaillement en fusées et en équipements.

En , Adolf Hitler et le ministre de l'armement, Albert Speer, examinèrent les différentes propositions et les plans des bunkers et des lanceurs mobiles. Hitler opta rapidement pour la construction de bunkers mais il accepta également la production de lanceurs mobiles. Deux concepts avaient été proposés : le B.III-2a prévoyait la préparation du missile dans le bunker puis son transport à l'extérieur sur un pas de tir tandis que dans le B.III-2b, le missile serait transporté par ascenseur depuis l'intérieur du bunker jusque sur un pas de tir sur le toit.. Albert Speer ordonna à l'Organisation Todt de construire deux bunkers avec un toit en béton armé de d'épaisseur et des murs de de large. Ils seraient construits sur les côtes françaises face à l'Angleterre, le premier sur la Côte d'Opale près de Boulogne-sur-Mer et le second dans le Cotentin près de Cherbourg. Les deux seraient capables de lancer par jour, abriteraient suffisamment de missiles et de carburant pour tirer pendant trois jours et seraient exploités par .

Emplacement gauche|vignette|Photographie aérienne de la région de Watten en septembre 1944. En , Albert Speer ordonna aux officiers et ingénieurs de Peenemünde (dont le colonel Gerhard Stegmair, Ernst Steinhoff et le lieutenant-colonel Georg Thom) de se rendre dans l'Artois dans le Nord de la France pour y trouver un site convenable pour un complexe de lancement de missiles A4. Le site choisi se trouvait juste à l'ouest de la petite ville de Watten. dans la forêt d'Éperlecques dans le département du Pas-de-Calais.. Il reçut le nom de code de (« Centrale électrique du Nord-Ouest.. »). De nos jours, il est également appelé « bunker de Watten » ou simplement « Watten ».

L'emplacement avait l'avantage de se trouver à proximité de la voie ferrée reliant Calais à Saint-Omer, du fleuve Aa, de routes importantes et du réseau électrique.. Situé à de Londres et à de la côte, il se trouvait hors de portée des canons des navires de guerre et était en partie abrité par une crête haute de au nord.. La ville voisine de Saint-Omer abritait une importante base de la Luftwaffe pouvant défendre la zone. Plusieurs carrières de sable et de gravier ainsi que des cimenteries se trouvaient à proximité du site et pourraient fournir l'immense quantité de matériaux nécessaire aux travaux de construction. Les plans prévoyaient en effet l'utilisation de de béton et de d'acier.. Lorsque le major-général américain Lewis H. Brereton inspecta le site après sa capture, il décrivit le blockhaus comme une .

Conception

upright=2|vignette|centre|Plan prévu du site d'Éperlecques 1. Gare fortifiée pour le déchargement des missiles et des équipements 2. Stockage de l'oxygène liquide 3. Stockage des fusées 4. Salle de préparation des missiles 5. Usine de production d'oxygène liquide 6. Couloirs de sortie des missiles 7. Pas de tir 8. Centre de contrôle des lancements 9. Voie ferrée rattachée à la ligne Calais-Saint-Omer thumb|Couloir de sortie des V2 ⑥. Au fond la partie murée qui devait donner sur l'extérieur. Le blockhaus était composé de trois principales parties. Le plan du site fut conçu en janvier et par des ingénieurs du centre de recherche de Peenemünde et de l'organisation Todt.. Le , les plans furent présentés à Hitler, qui les accepta immédiatementHitler envisageait que si le blockhaus ne pouvait effectivement pas servir son but originel, il pourrait alors abriter des « troupes d'une importance spéciale » (Hitler, cité par )., écrit le 29 mars 1943 comme date où Speer aurait présenté le projet à Hitler.. Il fut envisagé que la structure serait achevée à la fin du mois de juillet et que le site serait entièrement opérationnel le .

Le blockhaus d'Éperlecques devait être construit suivant le concept B.III-2aVoir section Contexte historique. mais en plus grand. Les Allemands avaient initialement envisagé de construire une usine de production d'oxygène liquide séparée à Stenay mais cette option fut abandonnée en faveur d'une usine au sein du blockhaus.

La partie sud (en haut du schéma) était une immense structure d'environ de large sur de haut devant abriter l'usine de production d'oxygène liquide ⑤ et les chambres de préparation &#x2463. Ses murs avaient d'épaisseur et les installations s'étendaient sous la surface du sol. La structure devait abriter cinq compresseurs HeylandtL'Allemand Paul Heylandt est le concepteur de cette technologie. Voir par exemple

., capables chacun de produire d'oxygène liquide par jour, et devaient être entreposées sur place.

La partie centrale du complexe était conçue pour stocker jusqu'à ③ et suffisamment de carburant pour organiser trois jours de lancement ②. Les Allemands envisageaient de tirer jusqu'à par jour.. thumb|Vue de la face nord de l'usine ⑤, avec au premier plan une partie de la gare ① non détruite. Le côté nord de la structure devait s'étendre au-dessus d'une gare ① reliée à la ligne Calais-Saint-Omer par un embranchement de depuis Watten. Les missiles, les ogives et les autres équipements seraient acheminés jusque dans la gare et transportés sur des chariots jusqu'au cœur du bunker. Les fusées y seraient assemblées, placées à la verticale, approvisionnées en carburant et armées ④. Elles seraient ensuite déplacées vers la face sud de la structure où elles seraient déployées sur un pas de tir ⑦. Ces couloirs vers l'extérieur ⑥ n'avaient pas de portes et des chicanes étaient prévues pour atténuer le souffle du lancement des fusées.. Les tirs seraient surveillés depuis une tour de contrôle située au centre de la face sud du bâtiment ⑧ et surplombant les pas de tir.

Construction vignette|Photographie des travaux de construction sur le site d'Éperlecques prise par un avion de reconnaissance britannique le 23 juillet 1944.

du bataillon de construction 434 commencèrent les travaux en d'après des plans de Franz Xaver Dorsch, le directeur de la construction de l'organisation Todt.. La main d'œuvre se composait de spécialistes allemands, de civils français recrutés de force dans le cadre du service du travail obligatoire et de prisonniers de guerre belges, français, hollandais, polonais, soviétiques et tchécoslovaques. De nombreux travailleurs étaient des prisonniers politiques français et des républicains espagnols qui avaient fui en France après leur défaite durant la guerre d'Espagne.. Les ouvriers non allemands étaient logés dans deux camps officiellement appelés Organisation Todt Watten Zwangsarbeitslager 62 (camp de travail forcé 62.) à environ du site près du village d'Éperlecques. Ces camps étaient surveillés par la police française soutenue par des nazis belges et hollandais et des prisonniers de guerre soviétiques qui s'étaient portés volontaires. Même si les tentatives d'évasions étaient punies de mort, jusqu'à trois personnes s'échappaient chaque jour avec une aide extérieure. Le commandant du camp se serait plaint qu'il aurait été plus facile de . Plus de étrangers travaillèrent sur le site durant les six mois de sa construction..