Annie Le Brun, née à Rennes le et morte à Rijeka (Croatie) le , est une écrivaine, poétesse surréaliste et critique littéraire française.
Biographie Formation Annie Le Brun naît en à Rennes.. Alors qu'elle est encore étudiante en lettres, Annie Le Brun découvre ce qui changera et déterminera le cours de son existence : le surréalismeAvec comme point de départ la découverte des textes d'André Breton, dont elle dira qu'ils font partie des « rares livres […] qui ont changé ma vie, je veux dire détourné le cours de ma vie », dans « La main à plume vaut la main à charrue », À distance, Paris, Jean-Jacques Pauvert aux éd. Carrère, 1984, p. 188.. En 1963, Hervé Delabarre lui présente André Breton, qu'elle retrouve à Paris, et à Saint-Cirq-Lapopie l'été. Dès lors, elle prend part aux activités du mouvement surréaliste jusqu'en 1969, année de l'autodissolution du groupeJean-Paul Clébert, Dictionnaire du surréalisme, Paris, Éditions du Seuil, 1996, p. 332.. En 1967, Toyen illustre son premier recueil poétique, Sur le champVoir Fannie Morin et Caroline Hogue, Cerner le désir infiniment : Sur le champ d’Annie Le Brun et Toyen »...
Engagement Elle prend part à la révolte étudiante de mai 68 et signe avec Vincent Bounoure et Claude Courtot un texte intitulé Vivent les Aventurisques ! qui paraît dans la revue surréaliste L'Archibras ( de ), numéro censuré et saisi pour « offense au président de la République, apologie du crime, atteinte au moral des armées et diffamation envers la police ». L’amnistie générale qui suivra les événements permet aux auteurs (notamment Gérard Legrand, José Pierre, Jean Schuster, Georges Sebbag et Jean-Claude Silbermann) d'éviter le procèsAlain Joubert, Le Mouvement des surréalistes ou le fin mot de l’histoire : fin d’un groupe - naissance d’un mythe, Paris, Maurice Nadeau, 2001, et Boris Gobille, Le Mai 68 des écrivains. Crise politique et avant-gardes littéraires, Paris, CNRS Éditions, , 2018, . Le texte Vivent les Aventurisques ! est reproduit in extenso par Jean-Jacques Pauvert dans La Traversée du livre, Paris, Viviane Hamy, 2004, ..
Après cette époque, fidèle à l'insurrection lyrique du surréalismeDans leur essai, Alain et Odette Virmaux la désignent comme « rebelle définitive, un des visages les plus marquants de la dernière génération du surréalisme », Les Grandes Figures du surréalisme, Paris, Bordas, 1994, p. 114., elle confie qu'
Carrière En 1972, elle retrouve une activité collective autour des éditions Maintenant fondées par son époux, le poète et auteur dramatique croate Radovan Ivšić, avec Georges Goldfayn, Gérard Legrand, Pierre Peuchmaurd et Toyen. Elle publie plusieurs recueils, qui seront rassemblés en 2004 en un seul volume, sous le titre Ombre pour ombreNote de lecture d'Ombre pour ombre sur Poezibao.. Elle cosigne trois œuvres hybrides au sein desquelles son écriture se marie aux illustrations — à la fois photographiques et plastiques — de différents artistes : La Traversée des Alpes, coécrit en 1972 avec Radovan Ivšić et illustré par les photographies du sculpteur italien Fabio De Sanctis ; Tout près les nomades, recueil poétique illustré par Toyen en 1972 ; et enfin Annulaire de lune, récit poétique également illustré par Toyen en 1977Sur la collaboration entre Annie Le Brun et Toyen, voir Le Livre surréaliste au féminin… faire œuvre à deux, sous la direction de Andrea Oberhuber, université de Montréal..
En 1977, avec son essai Lâchez tout, puis en 1988 avec Vagit-prop, Annie Le Brun fait polémique en critiquant violemment ce qu'elle considère comme l'imposture de l'idéologie dite « néo-féministe »Voir par exemple l'historienne de la littérature Audrey Lasserre, « Des féministes qui ne sont pas féministes ? Écrivaines et lutte des femmes en France des années 1970 aux années 1980 », Glad ! Revue sur le langage, le genre, les sexualités, juillet 2018.Lors de sa première apparition médiatique, elle fait scandale, notamment face à Gisèle Halimi, en présentant son pamphlet Lâchez tout, dans l'émission de télévision Apostrophes du 10 février 1978, sur le thème « Femmes, femmes, femmes » - voir sur le site de l'INA., une logique identitaire, « caricature du totalitarisme bien-pensant ». Dans ce qu'elle regroupe sous le terme de « stalinisme en jupons »« Un stalinisme en jupons », Le Nouvel Observateur, n° 694, 27 février 1978, repris dans Vagit-prop, Lâchez tout et autres textes, Paris, éd. Ramsay/Jean-Jacques Pauvert, 1990, p. 219-224., sont nommément visés le livre d'Évelyne Sullerot Le Fait féminin (1978) et celui de Marie-Françoise Hans et Gilles Lapouge Les Femmes, la pornographie, l'érotisme (1978), mais aussi de grandes inspiratrices et figures du féminisme, Simone de Beauvoir, Marguerite Duras, Benoîte Groult, Germaine Greer, Gisèle Halimi, Élisabeth Badinter, Annie Leclerc, Xavière Gauthier, Luce Irigaray, Hélène Cixous, etc.
Elle rencontre l'éditeur Jean-Jacques Pauvert en 1978C'est Pauvert qui la contacte et lui envoie des fleurs, à la suite de son passage à Apostrophes. Voir « La mécontemporaine », portrait de Annie Le Brun par Judith Perrignon, Libération, 26 mars 2001., et s'intéresse à SadeRaphaël Sorin déclare à ce sujet : , dont elle devient une spécialiste Elle est présentée comme une exégète de Sade, la plus sauvage, la plus fine », dans « La dame en noir », Le Nouvel Observateur, 13-19 mai 2010, p. 56 ; ou encore dans le hors-série du Monde consacré à Sade l'insupportable, comme « celle qui restitue à Sade sa vérité et sa complexité », novembre 2014 - janvier 2015, p. 112.. Elle rédige ainsi une longue préface à l'édition de ses œuvres complètes, laquelle préface prend la forme d'un livre, et est rééditée en volume séparé sous le titre Soudain un bloc d'abîme, Sade (1986)Dans sa biographie Sade vivant, Jean-Jacques Pauvert, outre les multiples lectures suscitées par l'œuvre de Sade, cite en premier lieu le travail et l'éclairage inédit apporté par Annie Le Brun, écrivant qu'avec .
Dans Les Châteaux de la subversion (1982), Annie Le Brun se penche sur le roman gothique et le roman noir fantastiqueEntre autres recensions : Bertrand Poirot-Delpech, « Les Châteaux de la subversion d'Annie Le Brun. Brûlante inactualité du roman noir », Le Monde, 26 novembre 1982.. Elle lit notamment dans ces ouvrages, à une époque dominée par le discours de la Raison, le surgissement d'une violence poétique et l'émergence, dans la littérature comme dans les arts plastiques, d'un romantisme noirExpression forgée par Mario Praz, dans La Carne, la morte et il diavolo nella litteratura romantica (1930), trad. en français : La Chair, la Mort et le Diable dans la littérature du . Le romantisme noir, Paris, Denoël, 1977. qui apparaît comme « l'envers des LumièresEmmanuelle Amiot-Saulnier, « L'Âge romantique. L'envers des Lumières », Dossier de l'Art, hors-série Le Romantisme noir. De Goya à Max Ernst, n° 20, mars 2013, p. 19. ». Mais c'est en misant sur les ténèbres, et non sur la lumière, qu'elle pense pouvoir trouver des antidotes aux ténèbres, dans le chaos même de la forêt, lieu emblématique de ces « appels d'air » qu'Émilie Frémond a identifié comme une « écologie passionnelle« Appels d’air. Annie Le Brun ou l’invention de l’écologie passionnelle », ELFe, Études de la littérature française des s, 11, 2022. ».
En 1989, Annie Le Brun organise l'exposition Petits et grands théâtres du marquis de SadeExposition au Paris Art Center, rue Falguière, dont elle signe le catalogue Petits et grands théâtres du Marquis de Sade, Paris Art Center, 1989. Compte-rendu par Michel Delon, Dix-Huitième Siècle, , 1990, p. 470.. Selon elle, le génie de Sade réside dans sa folle tentative de repenser le monde à partir de la singularité de sa « façon de penser », avec la volonté de tout dire, tout voir, tout imaginer. Sade lui apparaît ainsi, selon l'expression reprise par Pierre Peuchmaurd, comme le « philosophe des lumières de la nuit »Pierre Peuchmaurd, Le Pied à l'encrier, Paris, Les Loups sont fâchés, 2009, p. 121. Voir On n’enchaîne pas les volcans, Paris, Gallimard, 2006, p. 21., révélant les excès du désir comme manifestation physique de l'infini en nous : Soudain un bloc d'abîme, Sade, Paris, Jean-Jacques Pauvert, 1986, p. 81..
Comme le souligne Isabelle Rüf, , ce dont témoignent ses multiples essais, articles, préfaces ou postfaces, notamment sur Aimé CésairePour Aimé Césaire, Paris, Jean-Michel Place, 1994., Alfred JarryComme c'est petit un éléphant !, postface au Surmâle d'Alfred Jarry, Paris, éd. Ramsay/Jean-Jacques Pauvert, 1990 ; De l’éperdu, Paris, Stock, 2000 ; « Toujours plus vivant que les vivants », « Un théâtre intranquille », « Une leçon de ténèbres », « Une grandeur qui laisse grandir », dans Ailleurs et autrement, Paris, Gallimard, , 2011, pp. 143-157, 199-208., Raymond Roussel (dont elle exhume plusieurs textes inédits)Vingt Mille Lieues sous les mots, Raymond Roussel, Paris, Jean-Jacques Pauvert, 1994 ; Michel Leiris, Roussel & Co., édition établie avec Jean Jamin, Paris, Fata Morgana/Fayard, 1998 ; De l’éperdu, Paris, Stock, 2000 ; « Un contenant invisible », dans Ailleurs et autrement, Paris, Gallimard, , 2011, p. 2018-229., Victor HugoLes Arcs-en-ciel du noir : Victor Hugo, Paris, Gallimard, , 2012 ; « La nuit, à prendre ou à laisser », préface à Victor Hugo, Le Promontoire du songe, Paris, Gallimard, , 2012., Charles FourierDe l’éperdu, Paris, Stock, 2000., Pierre Louÿs, Georges Bataille« Sade, Bataille et la représentation maudite », dans On n’enchaîne pas les volcans, Paris, Gallimard, 2006, p. 105-123., Robert Desnos« Voici venir l'amour du fin fond des ténèbres », préface à Robert Desnos, De l'érotisme, Paris, Gallimard, , 2013., Suzanne Lilar« Une souveraine impudeur », dans À distance, Paris, Jean-Jacques Pauvert aux éditions Carrère, 1984, 198-205., Hans Bellmer « Brûleront-elles Hans Bellmer ? » dans À distance, Paris, Jean-Jacques Pauvert aux éditions Carrère, 1984, 104-110 ; « La splendide nécessité du sabotage », dans Ailleurs et autrement, Paris, Gallimard, , 2011, p. 117-125., Radovan Ivsic« Entre le vide et l'écho », dans À distance, Paris, Jean-Jacques Pauvert aux éditions Carrère, 1984, 60-70. ou Jean BenoîtJean Benoît, monographie, Paris, Filippachi, 1996 ; « Éclipse de liberté », dans Ailleurs et autrement, Paris, Gallimard, , 2011, p. 269-278.. Par ailleurs, outre l'œuvre de Sade, avec Jean-Jacques PauvertElle lui rend un hommage dans un texte intitulé « Pour Jean-Jacques Pauvert », inséré à la fin de son essai sur Sade et dans lequel elle s'adresse directement à lui : , elle participe, en écrivant articles ou préfaces, à l'exhumation et la connaissance de textes dits érotiques, méconnus ou publiés d'abord clandestinement, tel Le Supplice d'une queue (1931) ou Le Fils de Loth de François-Paul Alibert, Roger ou les à-côtés de l'ombrelle (1926) de Jean Lurçat (sous le pseudonyme de Jean Bruyère), etc. — qu'elle oppose à l'essentiel de la production contemporaineCitant notamment Annie Ernaux, Catherine Millet ou Catherine Breillat, elle évoque « l'actuelle et pléthorique production “érotique” » qu'on pourrait regrouper dans « une même collection intitulée “Beaucoup de baise pour rien” », « De la noblesse d'amour », La Quinzaine littéraire, n° 824, 1-15 février 2002, repris dans Ailleurs et autrement, Paris, Gallimard, , 2011, p. 66..
En 1996, elle préface Manifeste : l'avenir de la société industrielle de Theodore Kaczynski, surnommé Unabomber, et le soutient malgré son parcours terroriste.