La fusillade du Champ-de-Mars est un évènement de la Révolution française, survenu le dimanche .
Après l’arrestation du roi à Varennes, l’Assemblée constituante suspend Louis XVI, puis le rétablit dans ses prérogatives. Mais la question du sort du roi et du droit constitutionnel reste entière : l'idée d'une régence du duc d'Orléans est évoquée, mais ne fait pas l'unanimité. Des pétitions organisées par le club des cordeliers circulent pour exiger la déchéance du roi et la proclamation d'une république. Refusant toute participation populaire directe au processus de décision politique, les Constituants et la Commune de Paris font tirer par la garde nationale sur des milliers de pétitionnaires rassemblés sur le Champ-de-Mars, provoquant plusieurs dizaines de morts.
Montée des tensions (21 juin-16 juillet)
Après le cortège des femmes de Paris à Versailles les et et le retour contraint du roi dans la capitale, le vote de la loi martiale en interdit les regroupements de plus de vingt personnes, et permet leur dispersion par la force armée. L’Assemblée constituante adopte le projet de l'abbé Sieyès de suffrage censitaire qui restreint le nombre d'électeurs aux citoyens actifs obligés d'avoir un revenu important et un brevet de patriotisme décerné par les comités révolutionnaires et de citoyens éligiblesDécret du marc d'argent : seuls pouvaient être candidats à la députation ceux dont les contributions directes étaient au moins égales à la valeur d'un marc d'argent.. Enfin le droit de pétition est sérieusement limité en , malgré la vigoureuse opposition des clubs.
Après la fuite du roi des et , l’opinion publique présente désormais Louis XVI Selon Lamartine cité par Mona Ozouf., un parjure, un déserteur et l'accuse de collusion avec l’étranger. Le mot « roi » est effacé des drapeaux de certaines gardes nationales de la région parisienne et de l’autel de la patrie situé sur le Champ-de-Mars, les symboles de la monarchie sont effacés, détruits, enlevés. De son côté, la Constituante, elle, tente d'excuser cette fuite en la présentant comme un « enlèvement » afin de sauver son projet de monarchie constitutionnelle. Dans ce contexte tendu, le mot même de « république » devient interdit dans les débats à l’Assemblée.
Une partie de la gauche, Robespierre en tête, demande le procès du roi, mais les Jacobins sont minoritaires à l’Assemblée et celle-ci décide finalement de suspendre les pouvoirs du roi jusqu’à ce qu’il accepte la Constitution. L’idée de l’abolition de la monarchie et de l’instauration d'une république apparaît à ce moment-là, mais hors de l’assemblée. Parallèlement, l’idée surgit qu’en démocratie réelle, la loi ne peut s’imposer qu’après un contrôle de la constitutionnalité des lois et son acceptation populaire, d’où la campagne de pétitions de juillet. Le , le club des cordeliers publie un Appel à la Nation rédigé par Chaumette, qui appelle à la création d’un gouvernement nouveau. Cet appel est relayé par les sociétés populaires. La plus importante d’entre elles, le club des jacobins, qui dispose de centaines de clubs affiliés en province, fait une proclamation allant dans ce sens, voire évoquant une nouvelle insurrection. La presse de gauche est plus radicale dans ses termes, et fustige les modérés et les députés qui refusent le procès du roi. Une pétition est portée à l’Assemblée, qui la reçoit tout en se préparant à résister : de nombreuses arrestations de manifestants ont lieu, les gardes aux abords de l’Assemblée sont renforcées.
Le , les Cordeliers, de tendance radicale populaire, se rassemblent au Champ-de-Mars avec 3 à . Ils rédigent sur l’autel de la patrie une pétition contre les projets de décrets qui redonnaient au roi tous ses droits : cette pétition, dite Massoulard, sans formellement exiger la fin de la monarchie, menace l’Assemblée d’une nouvelle insurrection et propose de Frédéric Braesch, "Les pétitions du Champ-de-Mars (15, 16, 17 juillet 1791)", Revue historique, CXLII-CXLIII, 1923, p. 195.. La pétition est portée à l’Assemblée par six commissaires soutenus par une manifestation : celle-ci est dispersée par la cavalerie, des manifestants arrêtés ainsi qu’un des commissaires. Quand les commissaires arrivent à l’Assemblée, les décrets viennent d’être votés. Les quelques milliers de manifestants se retirent alors et rejoignent au Palais-Royal l’assemblée des Jacobins pour rendre compte de leur démarche.
Les Jacobins, de leur côté, ont déjà voté une proposition de Laclos pour rédiger, sur le Champ-de-Mars, une pétition qui serait envoyée dans les départements pour s’opposer au rétablissement de Louis XVI dans ses droits constitutionnels. Cinq commissaires sont nommés pour la rédaction : Lanthenas, Sergent, Danton, Ducancel et Brissot. Robespierre s’oppose à la pétition, bien qu’il la reconnaisse comme légitime, craignant qu’elle soit le prétexte d’une nouvelle répression. Tournon fait lui aussi part de son opposition.
Le , les Cordeliers se rendent en cortège derrière leur bannière La liberté ou la mort au Champ-de-Mars pour signer la pétition des Jacobins : malgré quelques discussions sur certains termes de la pétition, ils appellent le soir du 16 à se rassembler le matin du 17 sur les ruines de la Bastille pour aller la signer en cortège pacifique. Tenant compte du contexte tendu, les Jacobins adoptent une approche légaliste, les appels à la manifestation restant dans des termes mesurés, pacifiques (on demande de ne prendre ni bâton, ni couteau, par exemple). Le lieu choisi est également particulièrement symbolique : il est le , fête qui a consacré la réconciliation de toute la nation après les violences de 1789Nicolas Righi « Un objet pour tous : la fête », Le philosophoire 2/2002 (), ., nation rassemblée autour du projet contenu dans la Déclaration des droits de l'homme. C’est aussi un lieu de promenade du dimanche particulièrement populaire (le est un dimancheJour de la semaine correspondant à une date, Ephemeride.com).
L’Assemblée vote le soir du 16 un décret mettant hors de cause le roi dans la fuite du 20 : légalement, l’affaire de Varennes est close et le roi est rétabli dans ses fonctions. L’Assemblée prévoit d’empêcher le mouvement populaire du lendemain, et de fermer les accès à la place de la Bastille.
La journée du 17 juillet
vignette|Le Champ-de-Mars tel qu’aménagé pour la Fête de la Fédération, un an avant la fusillade, musée de la Révolution française.vignette|Le Champ-de-Mars actuellement, avec l’École militaire au premier plan (la Tour Eiffel n’existait pas). La Garde nationale et Bailly arrivèrent de la droite.
Le matin, la Commune de Paris a interdit tout rassemblement. Pour faire appliquer sa décision, elle ordonne à La Fayette de proclamer la loi martiale en déployant le drapeau rouge et à la garde nationale de disperser toute manifestation. En fin de matinée, Lameth, président de l’Assemblée, conseille à Danton, Desmoulins et Fréron de s’éloigner de Paris : ils partent à la campagne pour la journée. De son côté, Robespierre se rend aux Jacobins pour faire annuler le projet de pétition : le club la fait retirer, craignant lui aussi une répression sanglante, et annonce qu'il retire son soutien à la pétition, devenue inutile depuis le vote du décret du 16. Cependant, la décision arrive trop tard. Les manifestants se rendent au lieu de rendez-vous annoncé, et trouvant la place de la Bastille fermée, se rendent au Champ-de-Mars. Dans la matinée, la foule débusque deux hommes cachés sous l’autel de la patrie, les transfère au comité du quartier du Gros-Caillou, où ils finissent lynchés.
Les pétitionnaires se rassemblent cependant : de 300 vers 11 heures, ils sont plusieurs milliers en fin d’après-midi et jusqu’à . Entre onze heures et midi, des élus sont commis par la municipalité pour enquêter sur les meurtres du Gros-Caillou : ils constatent le calme de la foule rassemblée au Champ-de-Mars. Comme à midi des délégués des Jacobins annoncent que la pétition est retirée, des Cordeliers proposent d’en rédiger une nouvelle. Quatre commissaires sont nommés : François Robert, Peyre, Vachard et Demoy. La participation de Louise de Keralio-Robert est souvent évoquée, à la suite de Michelet. Toutefois, si sa présence n'est pas tenue pour avéréeAnnie Geffroy, « Louise de Kéralio-Robert, pionnière du républicanisme sexiste », Annales historiques de la Révolution française, , 2006. La prise de parole publique des femmes sous la Révolution française, ., son mari François Robert, député à la Convention, évoque ce fait dans son discours du appelant à la condamnation à mort de Louis XVI devant l'assemblée élue : La nouvelle pétition, qui appelle à une nouvelle constitution, n’utilise pas le mot de « république » mais appelle à la convocation d'un nouveau corps constituant. L'idéal républicain apparaît néanmoins en creux. Elle est immédiatement signée par , dont Robespierre, Chaumette, Momoro, Meusnier, Hébert, Hanriot, Santerre, David, Chrétien, etc.. Cette revendication, faite sur l’autel de la patrie, a lieu au milieu des danses dans une ambiance de fête pacifique encensée par Marat.
Mais alors même que la signature de la pétition se déroule pacifiquement, l’Assemblée constituante invite la municipalité de Paris à rétablir l’ordre par tous les moyens. Le seul désordre signalé n'est encore que les deux meurtres du Gros-Caillou. vignette|left|Malheureuse journée du : des hommes, des femmes, des enfants ont été massacrés sur l'autel de la patrie au Champ de la Fédération,estampe anonyme, Bureau des Révolutions de Paris, 1791,Paris, BnF, département des estampes et de la photographie. Vers 15 heures, deux cavaliers de la garde nationale sont la cible de jets de pierre par des individus participant au rassemblement. La tension monte entre la foule et la garde nationale qui se rapproche du Champ-de-Mars, avec des canons, sur ordre de La Fayette. Les commissaires enquêteurs de la municipalité sont invités par les Cordeliers à constater le calme des pétitionnaires, ce qu'ils font en écoutant la pétition et en discutant avec les manifestants. Par mesure de conciliation et afin d’afficher leur respect de la loi, les organisateurs de la manifestation annoncent que les participants devront se disperser à la première sommation.
Les commissaires enquêteurs acceptent d’accompagner les délégués porteurs de la pétition à l’hôtel de ville, mais arrivent un instant après que le conseil municipal a décidé la proclamation de la loi martiale, à la suite des lynchages du matin et aux incidents de l’après-midi. Alors que les commissaires enquêteurs décident de rédiger sur le champ un rapport attestant du calme régnant au Champ-de-Mars, le conseil municipal envoie Bailly disperser les pétitionnaires du Champ-de-Mars. Il quitte l’hôtel de ville à 18 h 30 avec un fort détachement de gardes nationaux, drapeau rouge en tête et arrive aux abords du Champ-de-Mars une heure plus tard. Celui-ci était entouré de talus depuis la fête de la Fédération de 1790, et formait donc une arène fermée.
Le chemin suivi par la garde nationale et la délégation de la municipalité passe devant le comité de quartier du Gros-Caillou. Bailly et les gardes nationaux entrent sur le Champ-de-Mars, précédés par les tambours de la garde nationale jouant le pas de charge, sans que les sommations légales, commandant à la manifestation de se disperser, soient prononcéesFlorence Devenne, « La garde Nationale ; création et évolution (1789-août 1792) », Annales historiques de la Révolution française, , 1990. p. 61.. Un coup de feu est tiré, d’origine discutée. La garde nationale ouvre un feu nourri, la foule proche du talus par où est entrée la garde nationale fuit à la fois vers la Seine où l’attend la cavalerie, et vers l’École militaire, mais un deuxième détachement de la garde nationale entre de ce côté.