Nikolaï Fiodorovitch Fiodorov (en , ), né le à Klioutchi (Gouvernement de Tambov, Empire russe) et mort le à Moscou, est un philosophe russe orthodoxe, précurseur du mouvement cosmiste russe, ayant exercé comme géographe et bibliothécaire. Il croyait en la possibilité du prolongement de la vie, en celle de l'immortalité physique et de la résurrection des morts par des moyens scientifiques.
Biographie
Nikolaï Fiodorov est le fils illégitime de Pavel Ivanovich Gagarine, un prince (knèze) de la dynastie Riourikide et d'Elisaveta Ivanova, qui appartenait à la petite noblesse. Son véritable nom patronymique est donc Gagarine (ce qui est parfois vu comme un clin d'œil de l'histoire), Fiodorov étant le nom de son parrain.
C'est au lycée Richelieu d'Odessa qu'il fait ses études. À partir de 1854, il enseigne l'histoire et la géographie dans des établissements scolaires de différents villages ou petites villes de Russie. En , il intègre la bibliothèque du musée Roumiantsev de Moscou dont il devient responsable. Il bénéficie durant cette période d'une grande audience au sein de l'intelligentsia scientifique, philosophique, artistique et littéraire de Moscou, et est admiré de Soloviev, Dostoïevski et Tolstoï.
Fiodorov était opposé à l'idée de propriété intellectuelle et n'a jamais publié à son nom de son vivant, laissant sa pensée se diffuser de façon fragmentaire, principalement au travers de manuscrits, ou oralement. Bien qu'il ait été en relation avec Tolstoï, Soloviev, Dostoïevski et Tsiolkovski (son héritier sur le plan philosophique), son nom et ses idées sont restés inconnus d'une large frange de l'intelligentsia, et il est demeuré jusqu'à la fin de sa vie dans une solitude spirituelle quasi compète. Ce n'est qu'à partir de l'année 1901 que sa pensée a commencé à faire l'objet de discussions approfondies en Russie.
Ayant volontairement renoncé à toute carrière universitaire ou journalistique, ainsi qu'à toute augmentation de salaire, Fiodorov a toujours vécu pauvrement et d'une façon ascétique. À la fin de sa vie, sa pension étant trop faible pour lui assurer sa subsistance, on lui trouva un emploi aux Archives du ministère des Affaires étrangères de Moscou. Il meurt en , pendant les dures gelées de l'hiver moscovite, dans un hôpital pour indigents, probablement d'une pneumonie.
Philosophie La philosophie de Fiodorov occupe une place à part dans l’histoire de la philosophie russe. Bien qu’elle s’inscrive dans une certaine tradition philosophique et religieuse associée au christianisme orthodoxe, elle ne développe pas tant une conception du monde qu’un programme d’action à l’échelle cosmique, en vue d’une véritable délivrance de l’humanité. L’homme, selon Fiodorov, doit pouvoir vaincre les forces de la nature et dépasser sa qualité de mortel, à laquelle il a été réduit par le péché et la discorde.
L’« œuvre commune »
Toute la philosophie de Fiodorov s’appuie sur la notion de l’« œuvre commune », ou du « grand œuvre », qui n’est rien moins que la lutte collective des hommes contre la mort, le plus grand des maux selon luiA. Papadopoulo, Introduction à la philosophie russe – des origines à nos jours, Paris, Éditions du Seuil, 1995, p. 185-190.. La réussite d’une telle entreprise passe nécessairement par la domination de la nature. Après avoir appris à gouverner la nature, l’humanité pourra alors dominer la mort. C’est par la connaissance et l’action que l’homme peut transformer les forces encore aveugles de la nature, qui lui sont le plus souvent hostiles, en pouvoirs au service de l’œuvre commune. Celle-ci ne peut se limiter à la simple prolongation de longévité des personnes vivantes : elle doit avoir pour ambition ultime l’immortalité et la résurrection de tous les géniteurs de l’humanité par le développement technologiqueN. O. Losski, Histoire de la philosophie russe – des origines à 1950, Paris, Payot, 1954, p. 73-81.. Les vivants ont en effet une dette à l’égard de leurs ancêtres et les générations successives doivent être solidaires des précédentes.
À travers l’impératif de l’œuvre commune, Fiodorov prône une solidarité humaine véritablement universelle, à l’opposé de l’individualisme existant dans les sociétés modernes. Il qualifie de « zoomorphe » l’ordre social naturel qui résulte de l’individualisme, car il est assujetti à l’ordre conflictuel de la nature, fondé sur l’égoïsme. C’est par suite de cet individualisme que les forces des hommes, étant fractionnées, deviennent impuissantes à résoudre le problème de la mort. L’anti-individualisme de Fiodorov repose sur cette conviction anthropologique et eschatologique, et non sur une théorie sociale. Il rattache d’ailleurs sa conception de l’œuvre commune non pas à une quelconque forme de socialisme utopique, mais à la religion chrétienne et, plus spécifiquement, à l’orthodoxie chrétienne. D’après lui, le christianisme orthodoxe accorde une importance toute particulière aux idées de résurrection (la fête de Pâques) et de vie éternelle.
Le programme technologique de l’œuvre commune consiste en une série de projets toujours plus ambitieux au fur et à mesure de l’avancée technique. Fiodorov parle de diriger les processus météorologiques en vue d’assurer de bonnes récoltes, d’utiliser l’énergie solaire au lieu de l’énergie du carbone, de capter l’énergie électromagnétique du globe terrestre, ce qui rendrait possible le contrôle des mouvements de la Terre dans l’espace pour en faire une sorte de grand vaisseau voyageant à travers l’univers. Il entrevoit également la possibilité de coloniser d’autres planètes et corps célestes. Mais le but suprême vers lequel doit être dirigée la technologie humaine est la résurrection de nos ancêtres par le rassemblement de tous leurs atomes : « assemblez une machine – déclare Fiodorov en ce sens – et la conscience lui reviendra. »
Le projet de résurrection universelle de l’humanité s’inscrit dans une perspective à très long terme (plusieurs milliers d’années au moins) et s’appuie lui-même sur un projet technoscientifique extrêmement ambitieux consistant à restaurer la vie dans son unité originelle (apocatastase) N. G. Bykh, « Fiodorov », in F. Lesourd (dir.), Dictionnaire de la philosophie russe (1995, 2007), Lausanne, L'Âge d'Homme, 2010, p. 270-272., ce qui doit revenir à rétablir, par l’action collective, l’unité individuelle des corps humains en état de dispersion. Pour Fiodorov, la décomposition du corps et la dispersion complète de ses parcelles ne peuvent présenter d’obstacle insurmontable à sa reconstitution, car les parcelles du corps ne peuvent sortir des limites de l’espace. Même d’un point de vue strictement matérialiste, il est selon Fiodorov impossible de prouver que la tâche de résurrection des ancêtres soit impossible, et l’on ne peut par conséquent la décliner.
La doctrine « projectiviste »
Fiodorov défend une conception philosophique qu'il qualifie lui-même de « projectivisme » et qui s’appuie sur la notion de projet. Il condamne la pensée théorique pure telle qu'elle peut se présenter dans les traités de philosophie ou de théologie et proclame la nécessité de se mettre à la pratique, en agissant utilement. L'évaluation de l'utilité de l'action dépend de son niveau de contribution à la réalisation ultime de l'humanité que constitue sa victoire sur la mort.
Connaissance et action
La pensée de Fiodorov se présente comme une alternative à l'opposition traditionnelle entre idéalisme et matérialisme, ou encore entre « subjectivisme » et « objectivisme ». Elle part du principe que « l'idée n'est pas subjective, et n'est pas non plus objective, elle est projective »Fiodorov 1908, repris dans Papadopoulo 1995, p. 189.. Alors que le philosophe (idéaliste) et le savant (matérialiste) sont tous deux absorbés par l'étude de l'être, qu'ils isolent du devoir être dans la notion de « représentation », Fiodorov établit leur identité dans la notion de « projection » (projet de réalisation). Il établit également l'identité de la pensée et de l'être dans le devoir-être. En effet, lorsque « la pensée et l'être ne sont pas identiques » dans la réalité, c'est que « la pensée n'est pas réalisée, mais qu'elle doit être réalisée »Papadopoulo 1995.. C'est donc qu'il faut y travailler en commun et ne pas se contenter de la pensée contemplative.
Fiodorov est ainsi convaincu que si nous possédons une connaissance, nous devons pouvoir réaliser en action le contenu de cette connaissance, qui est un « projet », autrement dit, une réalité en attente, un être à venir. C'est pourquoi il est persuadé qu'à la suite du développement des savoirs concernant les planètes, les étoiles et l'univers tout entier, l'homme devra « non seulement visiter mais peupler tous les mondes de l'univers ». Par ailleurs, la connaissance par l’homme de la nature doit le conduire à en dompter les forces, et à faire de lui le maître de la nature. Mais les forces naturelles ainsi domptées doivent être dirigées vers le but moral suprême que constitue l’immortalité et la résurrection de tous nos ancêtres.
Le projectivisme de Fiodorov ne semble pas avoir d'implications sur l'organisation pratique de la société, à part d'exclure les modes d'organisation sociale incompatibles avec l' « œuvre commune », qu'il envisage comme la tâche essentielle de l'humanité. C’est principalement pour cette raison d’incompatibilité que le capitalisme, mais aussi le socialisme et le nationalisme (y compris slavophile), y sont critiqués, même si Fiodorov prête un rôle important à l’État russe dans la réalisation de l’œuvre commune.
Justification théologique
Fiodorov voit dans le péché originel le mauvais fruit de « l'arbre de la connaissance » – celui du savoir purement théorique ou spéculatif – mais il y voit aussi la cause principale de la division du monde. Celle-ci opère aux différents niveaux de l’existence (théologique, cosmologique et social) avec :
la séparation entre Dieu et l’homme, source de perdition pour ce dernier la séparation entre la nature et l’homme, cause de l’action agressive de la nature sur l’homme la division entre tous les hommes, à l’origine des innombrables conflits au sein de l’humanité, mais aussi la raison de l’impuissance de l’homme à dominer la nature
Avant sa Chute, l'homme avait été créé immortel, mais son péché originel l'a séparé de Dieu et abaissé à sa condition actuelle d'être mortel et limité. Ce péché a été racheté par le Christ, dont toute la vie est action et qui est mort sur « l'arbre de la croix » (associé chez Fiodorov à l’arbre de la connaissance théorique), mais les conséquences de ce péché ne seront véritablement annulées que si l'humanité travaille ensemble à l’œuvre commune. Fiodorov considère l'Évangile dans cette perspective comme un véritable programme d'action, prescrivant à toute l'humanité de se réunir en vue de renverser le cours de la nature elle-même, et réussir le prodige de vaincre la mort, qui continue d'être la régulation fondamentale de la nature. Dieu a introduit à cette fin au sein même du monde physique une force transcendante que l'humanité seule peut mobiliser. La promesse évangélique de la résurrection devient ainsi une possibilité physique effective, à condition toutefois que l'humanité s'unisse dans cette tâche.