La philosophie de l'esprit est une branche de la philosophie qui se propose d'étudier la nature de l'esprit, ainsi que sa relation avec le monde physique. Le problème corps-esprit entendu au sens large – problème de la relation des états mentaux au corps –, est communément considéré comme la question centrale de la philosophie de l'esprit, bien que d'autres interrogations sur la nature des états mentaux ne concernent pas le corps, ou fassent directement référence à l'environnement (physique ou social) des individus. La philosophie de l'esprit peut aussi questionner la réalité même des phénomènes mentaux, acceptant alors la possibilité que l'esprit n'existe pas tel que nous le concevons ou tel que nous en faisons l'expérience « de l'intérieur ». Historiquement, le dualisme corps-esprit et le matérialisme sont les deux principales écoles de pensée qui ont donné une réponse à la question de la nature de l'esprit et de sa relation avec le monde physique.

La philosophie de l'esprit vise à comprendre la nature des phénomènes mentaux, non pas directement sur des bases empiriques, mais principalement par le biais d'une analyse des concepts mentaux. En ce sens, elle se distingue de la psychologie cognitive, qui est une étude empirique des phénomènes mentaux concernant les organismes où ils apparaissent. Elle se distingue également de la philosophie de la psychologie, qui est une étude des méthodes, concepts et résultats de la psychologie empirique. Sa spécificité majeure, d'où vient aussi sa principale difficulté, réside dans le fait de devoir expliquer comment les mêmes phénomènes mentaux peuvent être visés au travers des deux perspectives, exclusives l'une de l'autre, que sont le point de vue « en première personne » (subjectif) qui semble nous les faire connaître directement « de l'intérieur », et le point de vue « en troisième personne » (objectif) fondé sur l'observation du comportement « extérieur » ou du cerveauJérôme Dokic, « Philosophie de l’esprit », dans P. Engel (dir.), Précis de philosophie analytique, Paris, Presses Universitaires de France, 2000, . Article en ligne..

Une façon de comprendre le projet de la philosophie de l'esprit est de l'envisager comme la recherche d'une troisième voie entre les paradigmes cartésien et béhavioriste. Tandis que l'attitude cartésienne accorde la priorité à l'introspection, c'est-à-dire à la perspective en première personne – l'autre perspective ne permettant qu'un accès indirect aux phénomènes mentaux – l'attitude béhavioriste, au contraire, insiste sur la nécessité de s'en tenir à la perspective en troisième personne, celle qu'adopte un observateur extérieur. Face aux nombreuses difficultés qu'impliquent ces deux attitudes antagonistes, la philosophie de l'esprit présente aujourd'hui un panel de théories qui tentent de concilier les approches subjective et objective. Toutefois, ces théories accordent le plus souvent la priorité au second type d'approche, épousant le point de vue des sciences de la nature dans le cadre de ce qu'il est désormais convenu d'appeler le naturalisme. L'ontologie physicaliste, pour laquelle n'existe véritablement que le monde physique décrit par les sciences de la nature, est de ce fait apparue comme l'ontologie dominante dès les premiers développements de la philosophie de l'esprit.

En philosophie de l'esprit, l'expression « matérialisme » (materialism en anglais) désigne généralement les conceptions physicalistes de type réductionniste et éliminativiste, et plus particulièrement la théorie dite de l'identité esprit-cerveau. En effet, le physicalisme peut être non-réductionniste, et en ce sens non assimilable au matérialisme stricto sensu. L'approche non-réductionniste correspond pour l'essentiel au fonctionnalisme, bien que celui-ci puisse être aussi défendu dans un cadre réductionniste. En dehors même du dualisme cartésien, il existe bien sûr des alternatives au physicalisme, dont les principales sont l'émergentisme (dans sa version forte) et le panpsychisme. D'autres courants ne se prononcent pas sur la nature des états mentaux, ou s'inscrivent dans une perspective purement axiologique.

Parfois sources de malentendus, les notions de normativité et de rationalité partagent en philosophie de l'esprit un même sens qui ne recouvre que partiellement les significations qui leur sont données dans la philosophie traditionnelle.

Aperçu historique

À partir du , avec le développement des sciences de la nature, un certain nombre de philosophes comme Descartes ou Spinoza ont proposé différentes manières de comprendre la place que l'esprit occupe dans le monde physique. Mais c'est seulement avec l'émergence des sciences cognitives dans les années 1950 que va s'opérer un « tournant naturaliste » en philosophie.. Celle-ci, depuis la fin du , avec d'une part Edmund Husserl comme fondateur du mouvement phénoménologique, et d'autre part Gottlob Frege comme précurseur de la philosophie analytique, se caractérisait plutôt par son approche antinaturaliste (« La philosophie de l'esprit au »).. Aussi bien Husserl que Frege, en effet, ont établi leur philosophie sur une critique du psychologisme logique, sorte de positivisme qui envisageait les relations logiques comme des processus naturels de pensée. Contre cette conception de l'esprit qui menaçait de réduire la philosophie à une psychologie empirique modelée sur les sciences de la nature, la phénoménologie et la philosophie analytique ont insisté, chacune avec des approches très différentes, sur la nécessité de distinguer de la méthode empirique des sciences la démarche proprement conceptuelle de la philosophie. Dans le contexte post-frégéen, Willard Quine fut le premier à réagir contre cet antinaturalisme, partant d'une critique de l'idée d'une division radicale entre les énoncés analytiques et les énoncés empiriques (« Le programme de naturalisation de Quine »).. Cette critique le conduisit à remettre en cause la spécificité de la philosophie de l'esprit par rapport aux sciences de la nature et à envisager un « programme de naturalisation » de l'esprit.

À la suite de Quine, de nombreuses tentatives philosophiques pour expliquer les processus mentaux en termes de processus naturels ont été effectuées. Une solution courante dans les années 1960 consistait à identifier les états psychologiques (perceptions, sensations, désirs, croyances, etc.) à des états ou processus neurophysiologiques du cerveau. Cette conception fortement naturaliste et réductionniste s'est fait connaître sous le nom de théorie de l'identité esprit-cerveau et a été défendue notamment par les philosophes John J. C. Smart« Tout comme j'ai affirmé que les expériences sont des processus physiques dans le cerveau, j'asserte aussi que les croyances et les désirs sont des états physiques du cerveau », John J. C. Smart, « Mind and brain » (1959), in R. Warner and T. Szubka (dir.), The Mind-Body Problem: A Guide to the Current Debate, Oxford, Blackwell, 1994. et Ullin Place Ullin Place, « Is consciousness a brain process ? », British Journal of psychology, vol. 47, Oxford, Blackwell, 1957, .. Elle prétend que les neurosciences peuvent nous permettre de comprendre en quoi certaines structures et certains processus neurophysiologiques du cerveau s'apparentent pour nous à une vie mentale. La théorie de l'identité esprit-cerveau fut largement critiquée dans les années 1960 et 1970 en raison de son incapacité à rendre compte de la réalisation multiple des phénomènes mentaux, qui peuvent être engendrés par une variété de mécanismes différentsSi, par exemple, nous reconnaissons qu'un animal dépourvu des fibres nerveuses C du cortex sensitif (associées chez l'homme et les mammifères à la douleur) peut souffrir, comme c'est le cas semble-t-il du poulpe ou d'autres invertébrés, alors nous devons reconnaitre qu'il est faux de considérer que les concepts de douleur et de fibres C renvoient véritablement à la même chose.. Cette critique de la théorie de l'identité a constitué un point d'accord pour rechercher d'autres solutions au problème corps-esprit dans un cadre naturaliste mais non-réductionniste. Parmi elles, on peut citer le computationnalisme (Jerry Fodor, Hilary Putnam), le monisme « anomal » (Donald Davidson) et l'instrumentalisme (Daniel Dennett). Cette recherche a conduit également à un véritable foisonnement d'objets d'étude ainsi qu'à diverses spécialisations au sein de la discipline. À partir des années 1980, le thème de la conscience y est devenu l'un des plus importants.

Problématiques spécifiques Le problème corps-esprit

Dans le contexte de la philosophie de l'esprit, le problème corps-esprit désigne un type de questionnement portant sur la nature des relations que l'esprit entretient avec le corps, en particulier avec le cerveau. Ce problème tient à un obstacle théorique qui consiste essentiellement dans le fait qu'il y a de bonnes raisons d'admettre certaines thèses jugées pourtant contradictoires lorsqu'elles sont considérées conjointement. On peut résumer ces thèses par les trois propositions ou principes suivants, chap. 1, sect. 5 : « Le problème de la philosophie de l'esprit ». :

Les états mentaux ne sont pas des états physiques : principe de dualité corps-esprit (1) Des états mentaux causent des états physiques, et réciproquement : principe d'interaction corps-esprit (2) Tout état physique a des causes physiques complètes : principe de complétude physique (3)

Les deux premières propositions s'appuient sur l'expérience que nous avons de nous-mêmes – il nous semble que nous avons un corps sur lequel notre esprit peut agir et dont il dépend également – tandis que la troisième proposition se fonde sur les résultats des sciences modernes de la nature. Le succès de ces sciences paraît en effet indiquer que pour tout état physique, il n'est jamais nécessaire de chercher une cause à sa production en dehors du domaine d'étude de la physique, chap. 1, sect. 4 : « L'importance des sciences de la nature moderne ».. Le nœud du problème tient au fait que ces trois propositions ne sont compatibles que deux à deux, chacune de ces paires d'énoncés compatibles impliquant la fausseté du troisièmeSauf si l'on accepte l'hypothèse ad hoc de la surdétermination causale selon laquelle la causalité mentale se surajoute à la causalité physique. :

(1) et (2) impliquent non (3) : si les états mentaux ne sont pas des états physiques mais qu'ils causent des états physiques, alors le principe de complétude causale est faux (c'est la position du dualisme interactionniste ou cartésien) (1) et (3) impliquent non (2) : si les états mentaux ne sont pas des états physiques mais que tout état physique a des causes physiques suffisantes, alors un état mental ne peut être la cause d'un état physique et le principe d'interaction corps-esprit est faux (c'est la position du dualisme non-interactionniste) (2) et (3) impliquent non (1) : si des états mentaux causent des états physiques mais que tout état physique a des causes physiques complètes, alors les états mentaux sont des états physiques et le principe de dualité corps-esprit est faux (c'est la position du monisme matérialiste ou de la théorie de l'identité psychophysique)

Pour résoudre le problème corps-esprit, on doit donc abandonner l'un des trois énoncés, levant ainsi la contradiction qu'ils engendrent lorsqu'ils sont pris simultanément.