Ahmed (), né le à Tunis. et mort le . à La Goulette, est bey de Tunis de la dynastie des Husseinites de 1837 à sa mort.
Il succède à son père, Moustapha Bey, le .. Jeune prince nourrissant de grandes ambitions pour son pays, il veut se doter d'une armée nombreuse, d'une marine de guerre, d'un arsenal moderne, d'une école militaire, d'un hôtel de la monnaie et de résidences princières. À l'image de Méhémet Ali en Égypte et des réformes ottomanes contemporaines, sa politique relève de ce que l'historien nomme un , visant à emprunter aux modèles européens pour préserver l'autonomie de la régence.. Toutefois, ni lui ni son jeune ministre des Finances, Mustapha Khaznadar, devenu son beau-frère, ne disposent d'une évaluation précise des ressources économiques mobilisables : la plupart des initiatives beylicales se soldent par des échecs coûteux et par une dégradation des finances de la régence...
Biographie Firman ottoman Quelque temps après son avènement, Ahmed Bey reçoit du sultan ottoman le firman traditionnel d'investiture et les insignes correspondants. L'envoyé du sultan, Osman Bey, arrive à La Goulette, le , à bord d'une frégate.. Le lendemain, il fait son entrée officielle à Tunis, à cheval, précédé de tous les membres du cabinet beylical qui étaient allés au-devant de lui jusqu'à deux lieues de la ville. On porte devant l'envoyé le sabre d'honneur et le caftan destiné au bey. L'envoyé est encadré de spahis et est suivi par toutes les troupes régulières (au nombre de à ) ainsi que par des environs de Tunis. Le cortège fait son entrée dans la capitale sous les acclamations des hommes et les youyous des femmes.
Trois jours après cette entrée officielle, l'envoyé se rend au palais du Bardo en grand apparat pour présenter au bey le firman et les insignes de son investiture ainsi que des cadeaux parmi lesquels deux belles Géorgiennes et dix pièces de canons. Nommé général de division de l'armée impériale ottomane en , il est élevé par le sultan à la dignité de maréchal (mouchir). — jusqu'alors les beys de Tunis n'avaient que le grade de général de division — le . Tous ces honneurs ont pour but de renforcer les liens de vassalité qui unissent la régence de Tunis au sultan ottoman..
Voyage décisif en France
gauche|vignette|Arrivée du duc de Montpensier à La Goulette en , reçu par une garde d'honneur de l'armée beylicale avec, à gauche, une partie du palais d'été d'El Sharfiya, désormais disparu.
Lors d'un traité signé en 1830, le bey consent à la cession d'un terrain à Carthage pour l'érection d'un monument au roi Louis IX. La pose de la première pierre de la cathédrale au sommet de la colline de Byrsa a lieu le . En , le bey autorise également la communauté chrétienne de Tunis, essentiellement composée de commerçants européens, à agrandir sa petite église située près de Bab El Bhar..
En et ., le duc de Montpensier, fils du roi Louis-Philippe, visite Tunis et Carthage. Il est reçu avec beaucoup de solennité par le bey. Au cours d'entretiens officiels s'amorce le projet du voyage d'Ahmed Bey à Paris. Ce voyage a lieu en .. Victor Hugo rapporte que son arrivée à Toulon est saluée de 21 coups de canon, comme il était de rigueur pour les têtes couronnées.. Ahmed Bey embarque à La Goulette sur un navire de guerre, accompagné notamment d'Ibn Abi Dhiaf, qui consacrera un chapitre de sa chronique au récit jour par jour du voyage. Débarqué à Toulon, il en visite la région industrielle avant de gagner Paris, où le roi Louis-Philippe le reçoit avec les honneurs dus à un souverain indépendant.. Ibn Abi Dhiaf rapporte que le bey, avant son départ, avait justifié le voyage auprès de ses sujets par et son attachement à la sûreté du beylicat.. Le voyage renforce le souverain dans son projet d'imiter les nations européennes. Un article paru en 1897 dans La Revue tunisienne décrit ainsi l'effet de cette visite sur sa volonté modernisatrice : Parmi toutes les merveilles qu'il eut l'occasion d'admirer, son esprit demeura plus particulièrement frappé par les ingénieuses applications du génie industriel ; il conçut dès lors le noble projet de tirer l'industrie indigène hors de la routine où elle était plongée en l'encourageant à entrer dans la voie du progrès et de doter son pays d'établissements spéciaux, armés des moyens de production dont les avantages économiques lui avaient été révélés..
La visite du bey en France, organisée par son conseiller Giuseppe Raffo avec le consul de France, et le fait que le pays le reçoive avec les honneurs habituellement réservés à un souverain indépendant, déplaisent aux autorités de l'Empire ottoman, le bey demeurant théoriquement sous la suzeraineté du sultan..
Contexte réformateur Selon Ali Eltarhuni, la volonté réformatrice d'Ahmed Bey se nourrit de trois courants d'influence extérieurs : l'exemple européen relayé par les consuls et les communautés présentes dans la régence, la dynamique des Tanzimat ottomans et le modèle égyptien de Méhémet Ali..
Influences européennes Depuis le , la régence entretient des liens avec les puissances européennes par l'intermédiaire de leurs consulats : la France ouvre le premier en 1577, suivie de l'Angleterre en 1623 et de Gênes en 1674, puis, au , de l'Espagne (1815), de la Belgique (1829) et de l'Autriche (1849).. Les consuls, français et britanniques surtout, poussent les souverains tunisiens à réformer, en partie pour servir leurs propres intérêts. Après l'occupation de l'Algérie en 1830, la France soutient l'autonomie de Tunis vis-à-vis d'Istanbul afin d'éloigner les Ottomans de la frontière algérienne..
Les communautés européennes, dont la plus nombreuse est italienne, comptent alors plus de , concentrées surtout à Tunis, et contrôlent une grande partie du commerce extérieur ; l'essor des échanges et de l'agriculture d'exportation (huile d'olive, laine et tabac) profite d'abord à ces communautés et à l'élite beylicale, la population en tirant peu de bénéfices.. Sous le règne d'Ahmed Bey, l'influence européenne culmine : la plupart des hautes fonctions administratives, hors postes religieux, sont occupées par des Européens, et le ministre des Affaires étrangères Giuseppe Raffo joue un rôle déterminant en convainquant le bey d'adopter le modèle occidental..
Ahmed Bey est aussi l'un des premiers souverains tunisiens à se rendre en Europe : au voyage de 1846 succèdent des missions d'officiers envoyés parfaire leur formation en France, tel le général Rachid dépêché en 1852 auprès de Napoléon III.. Ces déplacements, longtemps freinés par des réticences religieuses, sont facilités par une fatwa du grand mufti Mohamed Bayram IV autorisant les musulmans à voyager en terre chrétienne..
Empire ottoman et ses Tanzimat L'Empire ottoman relaie indirectement les idées réformatrices : les délégations échangées entre Istanbul et Tunis, mais aussi les voyageurs ordinaires, rapportent les nouveautés mises en œuvre dans la capitale impériale, plus aisément acceptées lorsqu'elles transitent par elle.. Le Hatt-i Sharif de Gülhane de 1839, qui inaugure les Tanzimat et proclame l'égalité des sujets, parvient officiellement en Tunisie en 1840 ; Ahmed Bey l'accueille mais en diffère l'application, notamment pour marquer sa distance à l'égard d'Istanbul. Ce n'est que sous son successeur Mohammed Bey qu'apparaît, en 1857, le Pacte fondamental), largement inspiré des Tanzimat..
Influence égyptienne Après l'expédition de Napoléon Bonaparte de 1798, l'Égypte de Méhémet Ali engage une politique de traduction d'ouvrages européens et de création d'écoles à l'occidentale, envoyant des étudiants se former en Europe ; ce modèle inspire le mouvement réformateur tunisien.. Les liens sont d'autant plus étroits que de nombreux étudiants tunisiens, après la Zitouna, poursuivent leurs études à l'université al-Azhar, au Caire, où un espace leur est réservé (riwaq des Maghrébins).. Les écrits du réformiste Rifa'a al-Tahtawi, en particulier son récit de séjour à Paris, circulent parmi l'élite tunisienne..
Souverain réformateur Selon l'historien Mohamed Bayram V, les réformes du bey se concentrent sur l'État, l'armée et l'éducation. Il accorde aux grands responsables de l'État le titre et la fonction de ministre et crée un gouvernement moderne. Il nomme Mustapha Saheb Ettabaâ comme grand vizir, Mustapha Khaznadar comme ministre de l'Intérieur et des Finances, Moustapha Agha comme ministre de la Guerre, Mahmoud Khodja comme ministre de la Marine et Giuseppe Raffo comme ministre des Affaires étrangères. À l'occasion, Mahmoud Ben Ayed reçoit le poste de ministre du Commerce, le daouletli Kuchk Mohamed le poste honorifique de ministre chargé de la sécurité de Tunis et Mohamed Lasram IV celui de ministre de la Plume. L'historien Ibn Abi Dhiaf devient le secrétaire particulier du bey.
Armée et enseignement
vignette|Bâtiment et pont d'El Battan sur la Medjerda, près de Tebourba, qui servait à actionner les roues à eau de la draperie industrielle.
L'effort militaire est au cœur du règne. Ahmed Bey fonde l'École militaire du Bardo en ; elle est destinée à donner une formation moderne aux futurs officiers de l'armée beylicale tunisienne afin de remplacer progressivement l'encadrement d'origine turque. Il y fait venir des instructeurs civils et militaires européens, français et britanniques, aux côtés de quelques enseignants tunisiens, dont le plus connu est Mahmoud Kabadou, chargé de la langue arabe et des sciences religieuses.. Conscient de l'importance de la traduction, le bey ordonne la traduction en arabe des ouvrages scientifiques et techniques européens, tâche menée par les enseignants et les élèves de l'école ; ce mouvement de traduction est présenté par plusieurs travaux comme un jalon important de la Nahda tunisienne..
L'armée régulière (nizami) prend une importance considérable sous son règne. Ibn Abi Dhiaf en évalue les effectifs jusqu'à , divisés en sept régiments d'infanterie, quatre régiments d'artillerie et deux régiments de cavalerie. ; les travaux plus récents retiennent plutôt une force effective modernisée de l'ordre de à .. Le bey développe parallèlement la marine en améliorant la base de Porto Farina et en ajoutant douze bâtiments à sa flotte.
Abolition de l'esclavage
L'esclavage en Tunisie est aboli au terme d'un processus graduel : Ahmed Bey interdit l'exportation d'esclaves depuis la Tunisie en 1841, en prohibe la vente sur les marchés en 1842, puis proclame l'abolition en ....
Enseignement religieux et culte Le bey réglemente l'enseignement religieux à la mosquée Zitouna, y installant trente professeurs — quinze pour le rite malékite (majoritaire en Tunisie) et quinze pour le rite hanéfite (favorisé chez les Turcs du pays), tous nommés officiellement et rétribués par l'État. Il les place sous le contrôle du conseil charaïque, dominé par les deux jurisconsultes les plus renommés de leur temps, Sidi Brahim Riahi, bach-mufti malékite, et Mohamed Bayram IV, bach-mufti hanéfite, qui reçoit le premier en Tunisie le titre de Cheikh al-Islam. Dans le même temps, le bey fait don d'un lot important de manuscrits arabes à la Zitouna.
Gouvernement, administration et finances Le personnel dirigeant est en grande partie composé de mamelouks : de jeunes esclaves achetés, élevés puis affranchis, à qui Ahmed Bey confère le titre de ministre, Mustapha Khaznadar étant le premier officiellement nommé ministre dans la régence. Leurs attributions demeurent floues et dépendent du bon vouloir du souverain.. Ce système autocratique favorise la corruption au sein de la classe dirigeante..