Hunayn Ibn Ishaq ou Abū Zayd Ḥunayn ibn Isḥāq al-'Ibādī, né à Al-Hira v. 808 et mort à Bagdad en 873, est un médecin, traducteur et enseignant de religion chrétienne nestorienne, qui a servi plusieurs califes abbassides.
En occident médiéval, sous le nom de Johannitius, il est connu comme auteur de deux ouvrages de référence, traduits en latin par Constantin l'Africain : Al Masa'il fi al-Tibb (Questions sur la médecine) sous le titre Isagoge de Johannitius, et le Kitab al-Ashr Maqalat fil-Ayn (le livre des dix traités sur l'œil) sous le titre De Oculis.
Hunayn est célèbre pour ses traductions d'ouvrages grecs vers le syriaque et l'arabe classique. Surnommé, le « maître des traducteurs », il dirige la traduction de la presque totalité des traités médicaux grecs connus de son époque, et la moitié des écrits d'Aristote. Il est considéré comme le principal auteur du vocabulaire médical et scientifique de la langue arabe classique post-coranique.
Biographie Origine et formation Il a écrit une autobiographie, exploitée par Ibn Abi Usaybi'a pour le chapitre qu'il lui consacre. Originaire d'Al-Hira (ancienne capitale de la dynastie arabe des Lakhmides, sur le Bas-Euphrate) où il naît en 808., issu de la tribu des Banū l-'Ibād, fils d'un pharmacien nestorien, il devient lui-même diacre de l'Église nestorienne.
Il quitte sa petite ville à son adolescence pour Bagdad, où il suit les cours de médecine de Yuhanna ibn Masawaih. L'enseignement des sciences et de la médecine se faisaient le plus souvent au domicile d'un maître, ou plus rarement dans un lieu public (bibliothèque, hôpital, mosquée). Hunayn, dit-on, perturbait les cours par des questions trop nombreuses et Yuhanna finit par l'expulser de sa maison.
Il fait ensuite un voyage de deux ans qui l'aurait mené à Alexandrie et en territoire byzantin, apprenant ainsi le grec ancien, avant de revenir à Bagdad, vers 826. Selon Ibn Abi Usaybi'a, il est alors remarqué par Gabriel bar Bokhticho et réconcilié par celui-ci avec Yuhanna ibn Masawaih.
À l'âge de 17 ans, il commence ses premières traductions, du grec en syriaque et en arabe, sous la direction de Yuhanna. Il les continuera toute sa vie, produisant .
Carrière Vers 830, il est chargé de superviser les traducteurs de la Maison de la sagesse (Bayt al-Hikma) du calife al-MamunDominique Sourdel, L'État impérial des califes abbassides : . Cette information vient d'Ibn al-Qifti, mais il faut toutefois souligner que dans sa longue lettre à 'Alī ibn Yahyā sur les traductions de Galien faites ou à faire, écrite en 856, Hunayn, récapitulant sa propre activité et celle d'autres, ne mentionne pas une seule fois cette « Maison de la Sagesse ». En fait, cette institution n'a peut-être joué aucun rôle dans la traduction des ouvrages médicaux grecs en arabe, et l'activité d'Hunayn s'est déroulée surtout dans un cadre privé : voir Marie-Geneviève Balty-Guesdon, « Le Bayt al-Hikma de Baghdad », Arabica 39, 1992, 131-150. La fonction de supervision des traductions pour le compte du calife (surtout al-Mutawakkil) est confirmée par Ibn al-Nadim et Ibn Juljul.. Ensuite il participe notamment aux conférences de savants organisées par le calife al-Wathiq (842 - 847), qui le charge de rédiger une sorte d'encyclopédie médicaleAl-Mas'udi, Les Prairies d'or, éd. Beyrouth, 1965, t. III, 482 sqq..
Il devient premier médecin du calife sous Ja'far al-Mutawakkil (847-861). Mais il est en butte à l'hostilité du groupe des médecins originaires de Gundishapur, qui parviennent à un moment à le faire fustiger et emprisonnerPour iconoclasme, disent les sources : le calife faisait appliquer les lois religieuses de l'Église nestorienne. Avait-il acquis des convictions iconoclastes pendant ses deux voyages (au moins) dans l'Empire byzantin dans les années 820 et 830 ? ; rappelé par le calife tombé malade, et ayant réussi à le guérir, il rentre en grâce et ses détracteurs sont contraints à le dédommager. Il effectue de nombreux voyages à la recherche de livres : au moins un second dans l'Empire byzantinPour le compte des trois frères Banū Mūsā ibn Shākir, Mohammed, Ahmed et Hasan, fils d'un ministre et astronome d'al-Mamun, immensément riches, et aussi savants et admirateurs de la science grecque., et d'autres notamment en Syrie, Haute-Mésopotamie et Palestine. Deux de ses fils, Dāwūd et Ishāq, deviennent médecins comme lui, et il écrit des livres à leur intention.
Il est connu pour son éthique en tant que médecin. Le calife Jafar al-Mutawakkil lui aurait demandé en échange d'une grande somme d'argent de préparer un poison pour qu'il puisse se débarrasser de l'un de ses ennemis. Mais Hunayn refusa la demande en lui disant :
Ma Science ne porte, écrit-il, que sur les substances bénéfiques ; je n’en ai pas étudié d’autres. Deux choses m’ont retenu de préparer le poison mortel : ma religion et ma profession. La première m’enseigne que nous devons faire du bien même à nos ennemis, et à plus forte raison à nos amis. Quant à ma profession, elle a été instituée pour le plus grand bénéfice de l’humanité, dans le but exclusif de guérir et de soulager. En outre, comme tous les médecins, j’ai juré de ne donner à personne aucune substance mortelleLe médecin, technicien ou magicien..
Prenant cela comme une provocation, le calife l'emprisonne et menace de l'exécuter s'il n'accepte pas de préparer ce poison. Comme il refuse toujours d'obéir aux ordres, le calife le libère et le récompense en lui offrant une grande somme d'argent pour son intégrité morale. Il sert ensuite le calife comme médecin personnel. Il meurt à Bagdad en 873 certains auteurs donnant 877Max Meyerhof (« New Light on Hunain ibn Ishâq and on his Period », Isis 8, 1926, 685-724), se fondant sur les informations données par Ibn Abi Usaybi'a, situe sa mort en octobre 877..
Œuvres On lui attribue une centaine d'ouvrages, dont la moitié environ existent encore de nos jours, en général dans des manuscrits car très peu ont été l'objet d'une édition imprimée. Fuat Sezgin ajoute une liste de quatorze ouvrages connus par des citations faites par des auteurs postérieurs (en particulier Rhazès)Fuat Sezgin, Geschichte des arabischen Schrifttums, t. III, Leyde, 1970, 249-255..
Il s'agit en majorité de résumés ou de commentaires des œuvres de Galien, le plus grand médecin grec de l'Antiquité. Un certain nombre de textes sont présentés sous forme de séries de questions-réponses, ce qui était de règle dans des livres destinés à l'enseignement.
Médecine Son œuvre médicale se compose de deux traités principaux et de nombreuses petites brochures.
Questions de médecine pour les étudiants (Al Masa'il fi al-Tibb li-l-muta'allimin) Conservé en versions syriaque et arabe, ce texte est probablement le premier texte médical arabe traduit en latin en Occident médiéval, par Constantin l'Africain (mort vers 1087) sous le titre « Isagoge de Johannitius ». Il s'agit d'un abrégé remanié des Questions avec disparition de la forme questions-réponses. Cette première version a été longtemps critiquée par la postérité pour ses infidélités au texte original (omissions, raccourcis, coupures…). À la fin du , des études modernes considèrent que ce qui est traduit dans cette première version rend littéralement le sens de l'arabe.
Isagoge figure parmi les six textes de l'Articella, corpus établi au début du siècle par l'école de médecine de Salerne. D'autres versions latines médiévales de l' Isagoge sont celles de (deuxième moitié du ) et celles de Rufin d'Alexandrie (deuxième moitié du ). Par son style concis, l'Isagoge servira d'introduction à la médecine, apprise par cœur, pour les étudiants jusqu'à la fin du moyen-âge.
Dix traités sur l'œil (Kitab al-ashr maqualat fi al-'ayn)
Dans ce traité d'optique et d'ophtalmologie, Hunayn détaille l'anatomie de l'œil en adoptant la théorie de Galien sur la vision. Il est aussi l'auteur du Livre des questions sur l'œil et du Livre sur les différentes maladies de l'œil.
Parmi les premières traductions latines, celle de Constantin l'Africain sous le titre Liber de oculis (première édition imprimée Lyon, 1515). L'œuvre de Hunayn influence les De oculis de l'occident médiéval, comme le De oculis du salernitain à la fin du .
Petits traités et monographies Les morceaux choisis et les trésors des médecins ; Traité sur la prophylaxie et la thérapie des dents ; Les douleurs de l'estomac ; Le traitement des mélancoliques (psychiatrie) ; Ce que dit Galien sur les parties naturelles des femmes (gynécologie) ; Ce que dit Hippocrate sur les nouveau-nés à huit mois ; Traité sur les soins à donner aux convalescents, à partir des écrits de Galien.
Dans les domaine de l'hygiène et de la diététique : un Traité sur le coït ; un Livre des secrets des philosophes sur le coït ; un Discours sur le bain ; Les aliments ; Les bienfaits de la nourriture ; La façon saine de faire usage de la nourriture et de la boisson ; le Livre sur l'utilité des sortes de mets ; La vigne ; Les légumes et leurs propriétés ; Le jus de légume ; Les fruits et leur utilité ; L'utilité de la viande de volaille ; Le petit-lait, ses vertus et son utilité ; Les qualités du lait ; Comment traiter les obèses ; Comment traiter ceux qui sont trop maigres. La BnF reprend l'attribution du Kanz al-fawāʾid fī tanwīʿ al-mawāʾid, important livre de 830 recettes de cuisine publié en Égypte.
Dans le domaine de la pharmacopée : une Compilation des cinq premiers traités de Galien sur la force des simples et un Abrégé du traité des simples.
Les quatorze traités dont on a seulement des citations sont : La préparation des médicaments ; Les médicaments composés ; La saignée ; Les médicaments de l'œil ; Le livre de la vue ; Les médicaments choisis ; Le traitement de la gale ; Le livre de la thériaque ; Le traitement du coup de chaleur ; Le traitement de la convalescence ; Le traité des signes ; Les médicaments de substitution ; Les questions sur l'urine ; Les questions sur les maladies aiguës.
Autres sujets En dehors du domaine de la médecine, on a : Le ciel et l'univers ; L'action du soleil et de la lune ; Que la lumière n'est pas une substance (d'après Aristote) ; Sur le chatouillement ; Discours sur la mort ; Aphorismes des philosophes et savants de l'Antiquité.
Il faut d'autre part ajouter son « autobiographie » (en fait une Lettre sur les difficultés et les malheurs qu'il a traversés), qui est largement citée par Ibn Abi Usaybi'a dans le chapitre qu'il lui consacre, et une autre lettre, À 'Alī ibn Yaḥyā sur les livres de Galien qui, à sa connaissance, ont été traduits, ainsi que sur quelques-uns qui ne l'ont pas été où il discute de 129 textes galéniques disponibles.