Sviatoslav Richter (en ), né le à Jytomyr (dans le gouvernement de Volhynie de l'Empire russe, de nos jours en Ukraine) et mort le à Moscou, est un pianiste soviétique, célèbre pour la profondeur de ses interprétations, sa virtuosité technique et sa maîtrise d'un très large répertoire. Richter est généralement considéré comme l'un des plus grands pianistes du ..

Biographie

Enfance

Sviatoslav Teofilovitch Richter est né à Jitomir (Empire russe) le . Son père, Théophile Danilovitch Richter (1872-1941), était un pianiste allemand de Russie fils d'Allemands installés en Russie à l'appel d'Alexandre II, également organiste et compositeur, qui avait fait ses études à Vienne. Sa mère, Anna Pavlovna (née Moskaliova; 1892-1963), était issue d'une famille noble de propriétaires fonciers russes et fut un temps l'élève de son futur mari. En 1918, alors que les parents de Richter vivent à Odessa, la guerre civile les contraint à se séparer de Sviatoslav et à le confier à sa tante Tamara. Cette dernière l'éduque ainsi de 1918 à 1921. C'est durant cette période que Sviatoslav Richter manifeste pour la première fois son intérêt pour l'art, notamment la peinture, que sa tante avait commencé à lui enseigner. En 1921, la famille Richter est à nouveau réunie et réaménage à Odessa, où Theophil enseigne au Conservatoire d'Odessa, puis est brièvement organiste à l'église luthérienne Saint-Paul d'Odessa avant qu'elle ne soit fermée par le pouvoir bolchévique. Au début des années 1920 Sviatoslav Richter montre son intérêt pour la musique (ainsi qu'à d'autres formes d'expression artistique comme le cinématographe, la littérature et le théâtre) et commence à étudier le piano. En fait, Richter peut être considéré comme un autodidacte. Son père, bien que professeur de musique de profession, ne lui a apporté qu'une éducation musicale élémentaire, comme l'a rapporté le père d'un de ses élèves tchèque. À un âge précoce, Richter était un excellent accompagnateur et se produisait déjà régulièrement avec les compagnies de ballet et à l'Opéra d'Odessa. Il y développa une passion pour l'opéra, le chant et la musique de chambre, qui purent trouver leur pleine expression dans les festivals qu'il créera plus tard à La Grange de Meslay en France et au Musée Pouchkine de Moscou.

Début de carrière La carrière de Sviatoslav Richter et l'impact qu'il a eu tant sur le public que sur ses pairs (il est le seul à propos duquel se fasse l'unanimité pour dire qu'il est l'un des plus grands pianistes de l'histoire) sont inégalés dans le monde de la musique classique. Après une enfance et une adolescence presque sauvages passées à Odessa, dépourvu de toute formation académique, où il apprend seul le piano et la musique, et où il est, dès l'âge de quinze ans, répétiteur à l'Opéra de la ville, il part pour Moscou en 1937.. Richter donne son premier récital, le , à la Maison des Ingénieurs d'Odessa ; mais il ne commence à étudier sérieusement le piano que trois ans plus tard, lorsqu'il décide de rejoindre Heinrich Neuhaus., un célèbre pianiste et professeur de piano, au Conservatoire de Moscou. Durant l'audition de Richter devant Neuhaus et ses élèves (où il joua les Ballades de Chopin, dont la Ballade ), Neuhaus aurait chuchoté à un étudiant placé à son côté : « Cet homme est un génie ». Bien qu'il ait formé de nombreux autres virtuoses tels qu'Emil Gilels, Iakov Zak, Elisso Virssaladze, Gérard Frémy, Bronislav Stayevski, Oleg Bochniakovitch, Radu Lupu et bien d'autres, Heinrich Neuhaus considérait Richter comme « l'élève de génie qu'il avait attendu toute sa vie », estimant qu'il ne lui avait « presque rien » apportéCité dans le documentaire de Bruno Monsaingeon: Richter l'insoumis.

À l'âge où la plupart des grands pianistes entament leur carrière, Sviatoslav Richter commence seulement à apprendre sérieusement l'art du piano. Heinrich Neuhaus, l'un des pianistes soviétiques les plus réputés de l'époque, subjugué par le « génie » de cet inconnu, l'accepte immédiatement dans sa classe du conservatoire de Moscou, où Richter va suivre une scolarité complètement marginale. Refusant, en pleine période stalinienne, de se plier aux disciplines auxquelles chacun est tenu de se soumettre , Richter est à deux reprises exclu du Conservatoire, mais y est réadmis à chaque fois, sur les instances de Neuhaus. Tôt dans sa carrière, Richter a composé et aurait joué certaines de ses compositions lors de son audition devant Heinrich Neuhaus. Cependant Richter abandonne la composition peu de temps après son installation à Moscou. Des années plus tard, Richter expliquera ce choix : « La meilleure manière pour moi d'en parler, c'est peut-être de dire que je n'éprouve aucun désir d'en rajouter à toute la mauvaise musique du monde. »

Derrière le rideau de fer Avant même le début de la Seconde guerre mondiale, il était évident que le mariage des parents de Sviatoslav Richter était un échec ; sa mère était tombée amoureuse d'un autre homme. Comme Theophil Richter était d'origine allemande, il fut rapidement soupçonné d'espionnage par les autorités soviétiques. La famille avait un projet pour fuir le pays vers l'Ouest, mais celui-ci n'était organisé que pour trois personnes. Anna Pavlovna Richter refusa de quitter Odessa en raison de son nouvel attachement amoureux qui aurait porté à quatre les candidats à l'exil ; aussi tous restèrent à Odessa, cela d'autant plus facilement que Theophil Richter acceptait tacitement cette situation matrimoniale. Il fut ainsi sacrifié au choix amoureux de son épouse. En effet, Theophil Richter est arrêté peu de temps après l'opération Barbarossa, le , condamné à mort pour espionnage le , juste avant le siège d'Odessa, par un tribunal militaire et fusillé le 6 ou à Odessa avec vingt-trois autres suppliciés. Theophil Richter sera réhabilité par la Cour suprême d'Union soviétique le .. Sviatoslav Richter resta, quant à lui, en Union soviétique. Il ne revit plus sa mère pendant près de vingt ans, celle-ci s'étant installée en Occident (Allemagne) avec son amant ; il ne put le faire que brièvement, peu de temps avant la mort de cette dernière, lors de sa première tournée américaine. vignette|240x240px|Serge Prokofiev en 1918 À Moscou, Prokofiev le remarque et lui demande de jouer sous sa direction son cinquième concerto « qui n'a aucun succès lorsque lui, Prokofiev, le joue ». Le succès est retentissant ; nous sommes en 1941, et ce n'est pas tant une carrière qui est lancée qu'une légende qui est née.

À compter de cette date, Richter sillonne l'Union soviétique, élargissant progressivement son répertoire jusqu'à des proportions encore probablement inégalées (sans compter la musique de chambre et une quantité d'opéras, dont la totalité de l'œuvre wagnérienne), ayant dans la tête et dans les doigts, à la fin de sa vie, l'équivalent de quatre-vingts programmes de récitals). Cependant, pour des raisons peu claires, et qui sont en réalité d'origine familiale, il n'est pas autorisé à se rendre à l'étranger, si ce n'est dans les pays sous férule soviétique. Mais Richter ne sollicite rien, n'ambitionne rien, que ce soit en termes de gloire internationale ou de confort personnel, contrairement à la plupart de ses confrères, auxquels seules des tournées de concerts en Occident permettent quelques améliorations de leur situation matérielle. Il est également le seul des grands solistes de sa génération et de son pays à écarter, moins par volonté délibérée que par radicale indifférence toute appartenance au Parti communiste. Une carrière exclusivement soviétique ne lui fait pas peur, Richter n'a en fait peur de rien. Il n'offre aucune prise, ce sera sa grande force.

Dès l'âge de 25 ans, Richter choisit dans le répertoire les œuvres qu'il allait jouer sa vie durant. Il ne s'écartera jamais de cet esprit et de cette exigence, ce qui lui permit d'aborder un nombre impressionnant de partitions (836 œuvres).

Proche de Prokofiev, il crée les sonates pour piano six, sept et neuf, dont la dernière lui est dédiée.

En 1945 Richter rencontre et accompagne lors d'un récital la soprano Nina Dorliak. Ils vécurent ensemble, sans jamais se marier, jusqu'à la mort de Sviatoslav. Nina accompagna Richter toute sa vie et toute sa carrière, complexes toutes les deux. Elle le soutiendra jusqu'à son ultime maladie, et mourra peu de temps après, le .

La puissance de ses interprétations réside dans l'énergie qu'il y met et dans le respect presque mystique des compositeurs qu'il interprète. Son répertoire touche à l'ensemble de la littérature pour piano, mais il se montre particulièrement remarquable dans ses interprétations de Bach, Rachmaninov, Prokofiev, Ravel, Debussy, Chopin, Beethoven et paradoxalement de Schubert, faisant ressortir chez ce dernier une profondeur insondable (dans les deux premiers mouvements de la sonate D. 960 par exemple). En outre, à Mozart, il préférait Haydn, désignant ce dernier comme .

Ses trois compositeurs préférés étaient Wagner, Chopin et Debussy. Il s'en est expliqué dans le livre de Valentina Tchemberdji, Sviatoslav Richter : chronique d'un voyage en SibérieCité par Alexandre Melnikov, dans « Sagesse et compassion », trad. par Dennis Collins, livret du double CD Debussy, Chopin, BBC Legends, 1999, . :

Il parlait aussi de ; et à propos de Debussy, son respect scrupuleux de la partition lui fit répondre à un critique français qui lui reprochait de jouer si doucement qu'on n'entendait plus rien : Cité par Alexandre Melnikov, « Sagesse et compassion », livret du CD Debussy, Chopin, BBC Legends, 1999, .

Il refusa toute sa vie de jouer certaines pièces célèbres, et parmi les plus populaires du répertoire pianistique : les Variations Goldberg de Bach, la Sonate Waldstein et la Sonate au Clair de lune de Beethoven, le Concerto pour piano de Beethoven dit L'Empereur, le Concerto pour piano de Prokofiev et la Sonate pour piano de Chopin, avec sa fameuse Marche funèbre devenue une musique officielle soviétique. Il pratiqua aussi la peinture, et intégrait une réflexion esthétique sur tous les arts dans son approche de la musique.

Richter tenait à avoir une vie privée discrète, retirée des médias, et ne donnait que peu d'entretiens à la presse. Il n'a jamais publiquement parlé de sa vie sentimentale, y compris dans le formidable entretien figurant dans le documentaire de Bruno Monsaingeon réalisé dans la dernière année de sa vie.

Carrière internationale Le public occidental ne connaissait jusque-là Sviatoslav Richter que par ses enregistrements, essentiellement publics, réalisés et diffusés dans les années 1950. Longtemps reclus en Union soviétique par le pouvoir communiste, il est le dernier des grands artistes russes de renom autorisés à se produire à l'étranger. Un de ses défenseurs est Emil Gilels, un autre élève de Neuhaus, qui après un triomphe aux États-Unis déclara aux critiques : Sviatoslav Richter - an introduction to his life and work.

Richter n'est autorisé à se produire en Occident qu'en à Helsinki. Il connaît alors la célébrité à l'Ouest après une tournée triomphale aux États-Unis en , mais rapidement il fonctionne en dehors du système en donnant des concerts là où cela l'inspire. Son style de vie refuse toute médiatisation. Il a alors 46 ans. Ses débuts en Amérique, avec une série de huit récitals et concerts avec orchestre au Carnegie Hall, font sur le monde musical l'effet d'un tremblement de terre. Puis ce sera l'Europe, l'Angleterre, la France, l'Allemagne, l'Italie, les pays scandinaves, et finalement le Japon, parcourus en tous sens tout au long des années 1960.

Richter ne va pourtant pas se prêter bien longtemps aux conventions du circuit international des concerts ; allergique à toute planification, il joue où et quand bon lui semble, imposant souvent des programmes hors normes à des publics médusés par la puissance tellurique comme par les infinies délicatesses de son jeu.