Cícero Dos Santos Dias, dit Cícero Dias, né le à Escada au Brésil et mort le à , est un peintre brésilien ayant passé l'essentiel de sa vie en France (1937-2003).
Cícero Dias est marqué par sa double appartenance au Modernisme brésilien et à l’École de Paris, au carrefour de deux continents et de deux époques. Il appartient au modernisme pictural brésilien.
Biographie Jeunesse : formation et premières œuvres 1918-1929 Cícero Dias naît le à Escada, près de Récife, dans la région de Pernambouc au Brésil. Il passe son enfance à Jundiá dans une plantation de canne à sucre, un « engenho », du Nordeste brésilien.
En 1925, il entre à l'école des Beaux-Arts de Rio de Janeiro, section architecture. Il est proche de l’architecte et urbaniste Lucio Costa (qui créera Brasilia avec Oscar Niemeyer).
Cícero Dias fréquente les groupes d'intellectuels et d'artistes de l'époque. À Rio, il est aux côtés de la jeune intelligentsia carioca : l'architecte Carlos Leão, les poètes Manuel Bandeira et Murilo Mendes, les peintres Di Cavalcanti et Ismael Nery. Il côtoie le mouvement moderniste lancé lors de la Semana de Arte Moderna en 1922 à São Paulo, par Oswald de Andrade et Tarsila do Amaral. Oswald de Andrade a posé les principes de ce mouvement dans Le Manifeste anthropophagique, publié en .
A Recife, Dias est proche du mouvement régionaliste, fondé par le sociologue Gilberto Freyre en 1926 et de l'écrivain José Lins do Rego, qui célèbre le nord-est du Brésil.
Gilberto Freyre étudie les valeurs profondes du peuple brésilien, lance le « Manifeste régionaliste du nordeste » (publié sous sa forme définitive en 1952) et organise le premier Congrès Afro-Brésilien en 1934, dont Cícero Dias illustrera l’affiche.
Cícero Dias réalisera aussi la couverture de Casa-Grande & Senzala, de Gilberto Freyre publié en 1933.
Cícero Dias rencontre l'écrivain français Blaise Cendrars, grand amoureux de la culture brésilienne, qui séjourna au Brésil entre 1926 et 1927. Cícero Dias devient à travers lui familier de la France.
Il rapporte aussi les avis portés sur sa peinture par d’autres français :
Lorsque Di Cavalcanti revient d'Europe en 1926, lui et Dias deviennent inséparables. , se souvient DiasCícero Dias in : Eu vi o mundo, São Paulo, Cosac Naify, 2011, p. 44..
Cícero Dias abandonne l’École des Beaux-Arts et l’architecture en 1928, pour se dédier complètement à la peinture.
Cette année-là, âgé de 21 ans, il présente sa première exposition, lors du premier Congrès de Psychanalyse en Amérique latine, à la Policlínica de Rio. Il a le soutien de Di Cavalcanti, qui revendiquait Dias comme son protégé, et celui de l'écrivain Graça Aranha, Cette exposition provoque un scandale auprès de certains visiteurs et suscite l’enthousiasme des Modernistes. Dans le cadre de cette exposition, le poète moderniste Murilo Mendes écrit « Gloire de Cícero Dias »In: Antonio Bento et Mário Carelli, Cícero Dias, Banco Icatu S.A, Río de Janeiro, 1997, p.34..
Les œuvres de la décade de 1920 révèlent un univers d’une grande poésie. Ses aquarelles mêlent le rêve à l’imaginaire fantastique de la région du nord-est brésilien. Le dessin est délicat et la gamme chromatique riche.
Les années au Brésil 1930-1937 En 1930, il participe à l’Exposition d’art moderne brésilien au Nicholas Roerich Museum à New-York. Cette exposition collective d’artistes brésiliens contemporains réunit Anita Malfatti, Tarsila do Amaral, Alberto Guignard, Di Cavalcanti et Ismaël Nery.
Cícero Dias a vingt-trois ans, au Salon National de 1931, organisé par Lucio Costa, à l’Ecole des Beaux-Arts de Rio de Janeiro. Son immense panneau (15 m x 2,5m) « Eu vi o mundo… ele começava no Recife » fait scandale, par son ampleur, par l’audace de ses représentations : scènes typiques du Nordeste, rêveries érotiques, où l’imagination, la fantaisie et la crudité se donnent libre cours.
Mario de Andrade écrit à Tarsila do Amaral, qui se trouve en Europe, que l'œuvre de ce jeune pernamboucain fait « craquer les murs » de l'École Nationale des Beaux-ArtsMário de Andrade, in: Gouvêa, Lúcia. Salão 31. Rio de Janeiro: Funarte; 1984. p. 86/87.. Des vandales coupèrent 3 mètres du côté gauche du panneau où apparaissaient les « nus scandaleux ».
Cícero Dias réalise les décors et les costumes du ballet Jurupari, de Serge Lifar, sur une musique de Villa-Lobos, à Rio de Janeiro en 1934 et à São PauloCícero Dias in: Cícero Dias: anos 20/ les années 20. Rio de Janeiro: Editora Index, 1993, p.76. :
A cette époque, la peinture de Cícero Dias était très différente de celle de ses pairs. Il crée son propre monde, lyrique, inclassable, épique, prolifique, déroutant, onirique, à la fois réel et irréel. Son travail perturbe ses contemporains, ce qui l’incite entre autres à rejoindre la France. Philippe Dagen en parle en ses termes « Dias aime se référer dans ses propos à une sorte de préhistoire de l’art, commune à tous, où tous puiseraient, lac souterrain des origines, réservoir enfoui du mythe, d’obsessions, de fantômes et de visions. Aux artistes de découvrir les résurgences que ce Léthé nourrit, à eux de se faire sourciers et explorateurs »Philippe Dagen, Images au centre d'un songe, catalogue Galerie Marwan Hoss, 1994, Paris..
L’arrivée à Paris et le début de la guerre : 1937-1942 En 1937, fuyant la dictature Vargas, il choisit de s'installer à Paris et y rejoint les peintres brésiliens Di Cavalcanti, Noemia Mourão et l’écrivain Paulo PradoCícero Dias in: Cícero Dias: anos 20/ les années 20. Rio de Janeiro: Editora Index, 1993, p.84. :
À Paris, il est proche de l’avant-garde française, européenne et du mouvement surréaliste, il fréquente Calder, Picasso, Fernand Léger et l'écrivain Paul Éluard, entre autres.
En 1938, il fait sa première exposition particulière à la Galerie Jeanne Castel à Paris. Parmi les invités : l’ambassadeur du Brésil Souza Dantas, Blaise Cendrars, Benjamin Crémieux, Raymond Cogniat (directeur de la galerie des Beaux-Arts), Paul Éluard, Jean Cassou, Paul Fort, Jean Cocteau, Francis Carco, Abel Bonnard, Picasso, Paul Valéry.
En 1939, il participe à l'exposition latino-américaine, au Riverside Museum à New York avec, entre autres, Tarsila do Amaral et Di Cavalcanti.
Au début de la guerre, Cícero Dias fréquente l’atelier de Picasso, rue des Grands Augustins. En 1941, il fait connaissance, chez des amis communs, de Raymonde Voraz. Il l'épouse en 1943.
En , le Brésil entre en guerre aux côtés des alliés. Cícero Dias et une soixantaine de diplomates brésiliens sont emmenés à Baden-Baden, en AllemagneCícero Dias in: Entrevue avec un artiste français, Interview de Cícero Dias par Mario Carelli, (janvier-mars 1992) non publié et in : Jean-Charles Gateau, Eluard, Picasso, et la peinture : 1936-1952, Genève, Droz, 1983, p.120. :
Durant sa captivité, il reçoit des lettres de Paul Éluard et de Jaime Sabartés, le secrétaire de Picasso. Ce dernier et sa fiancée Raymonde lui envoient des vivres et des livresIn : Lettre de Cícero Dias à Gilberto Freyre, Baden-Baden 18 mai 1942 et Antonio Bento et Mário Carelli, Cícero Dias, Banco Icatu S.A, Río de Janeiro, 1997, p.78..
En , à la suite de négociations entre l'Itamaraty (ministère des Affaires étrangères du Brésil) et la chancellerie nazie, de nombreux Brésiliens sont échangés à Lisbonne contre des Allemands détenus au Brésil : Et ailleursExtrait de l’article de presse, Associated Press, interview de Dias, Lisbonne 30 mai 1942. : .
droite|vignette|Poésie et vérité et enveloppe adressée à Cicero Dias à l'ambassade du Brésil à Vichy, 1942.
Il revient clandestinement en France et s’installe à Vichy. Lié à Paul Éluard, Cícero Dias reçoit à l’ambassade du Brésil, le poème Liberté. Ce poème publié dans le recueil « Poésie et Vérité », lui est envoyé de Clermont-Ferrand par Louis Parrot. Dans l’attente de quitter la France avec ce poème, Cícero Dias vit et peint dans une petite chambre d’hôtel à Vichy, un minuscule atelier dans un coin de la chambreExtrait de l’article de presse « Le plus grand peintre du Brésil, ou le soleil des tropiques dans une chambre d’hôtel », Armand Guibert, TAM, Alger octobre 1942.. Raymonde l’y rejoint, fin aout 1942.
Le , les Allemands envahissent la zone libre. Cícero Dias et Raymonde franchissent la frontière, le poème dissimulé dans la poche de Cícero Dias. Ils atteignent Lisbonne le . Le , Cícero Dias fait parvenir le poème, par la valise diplomatique, à Roland Penrose à Londres. Ce dernier en accuse réception le . En , ce cri de Liberté est lancé par milliers d'exemplaires, depuis des avions de la Royal Air Force, sur le territoire français occupé par les nazisLucile Chastre in Paul Eluard, Poésie, Amour et Liberté, Palais Lumière, Évian, mai 2013, p.130.
La période de la guerre et Lisbonne 1942-1945 - « le passage de la ligne » Le , Cícero Dias répondant à une invitation du gouvernement portugais, inaugure sa première exposition à la Salão Silva de Lisbonne. Il a préparé cette exposition alors qu’il était encore à Vichy. L’exposition présente les œuvres des trois dernières années, le catalogue est préfacé par un poème de Paul Éluard, envoyé à Cícero Dias le . Ce poème sera renommé A sa place et publié en dans la revue ConfluencesJean-Charles Gateau, Éluard, Picasso, et la peinture : 1936-1952, Genève, Droz, 1983, p.120..
A Lisbonne, il fréquente et se lie d’amitié avec des artistes et écrivains portugais : Mericia de Lemos, Almada Negreiros, Sara Afonso, Rui Cinatti, Antônio Dacosta, Carlos Queiroz, Adriano de Gusmão, Antônio Pedro, Gastão de Bettencourt, Casais Monteiro, Carlos Botelho et Luis Trigueiros.
Pendant son séjour, dans son atelier Rua das Praças, le style de Dias amorce un changement. D’une part, le traitement de la figure est stylisée, fragmentée et s’éloigne ainsi du réel ; d’autre part, sa palette change et devient audacieuse. Les sujets même de ses peintures ont un côté ludique, lorsqu’il associe un coq et un ananas, une femme et une noix de cajou, presque jusqu’à l’irrévérence.En , la ville de Porto accueille la deuxième exposition personnelle de Cícero Dias au Portugal. Le catalogue reproduit le poème d’Eluard « A sa place ».
La même année, il reçoit le premier prix du Salon d'Art Moderne à Lisbonne. Le , il se marie avec Raymonde Voraz.
En 1944, il participe à l'exposition « Peinture Brésilienne Moderne » à l'Académie Royale des Arts, à Londres, avec deux peintures et deux aquarelles. Cette exposition-vente est organisée au profit du fonds de bienfaisance de la Royal Air Force.
En 1945, Picasso lance un appel à Cícero Dias pour que celui-ci revienne à Paris. En dédicace sur un exemplaire de sa pièce de théâtre « Le Plaisir Attrapé par la queue » : Picasso écrit : Pour Dias, dont la présence à Paris est nécessaire. Dias rentre à Paris.
Le retour à Paris 1946 et les années 50 : série végétale et passage à l’abstraction De retour en France, il s’installe à Paris dans un atelier Villa d’Alesia.
Au Portugal et plus encore à son retour à Paris, il s’engage vers une peinture abstraite, à travers une phase de transition. C'est la période végétale : les souvenirs de la luxuriance tropicale du Nordeste sont toujours prégnants, tant dans la schématisation des formes végétales, que par l’utilisation d’une palette où se déclinent les verts intenses et profonds.
Son dessin se simplifie, la prédominance du vert laisse place aux couleurs primaires, complémentaires ou opposées, des bleus et des jaunes, des verts et des rouges qui évoquent les paysages lumineux de sa jeunesse. Peu à peu, les peintures aux courbes et aux couleurs douces côtoient des peintures plus géométriques d’intensité plus radicale. Sa production tend vers l’abstraction.
Il se lie à l’École de Paris, groupe d’artistes abstraits. Avec certains d’entre eux, il expose à la galerie Denise René dès 1946, puis, de façon régulière, notamment en 1948 lors de l’exposition « Tendances de l’art abstrait » avec Arp, Delaunay, Hartung, Kandinsky, Kupka, Mondrian, Poliakoff, Vasarely… entre autres.