Martin Bodmer (Zurich, – Genève, ) est un bibliophile et collectionneur suisse, vice-président de la Croix-Rouge internationale et créateur de la Bibliotheca Bodmeriana. Il a réuni une des plus importantes collections privées de manuscrits, incunables et livres anciens au monde, aujourd’hui conservée au musée de la Fondation Bodmer à Cologny, près de Genève.

Hans Peter Kraus l’avait surnommé « le collectionneur par excellence » et « le roi des bibliophiles ».. Il fut aussi l’inventeur, durant la Seconde Guerre mondiale, du Secours intellectuel aux prisonniers de guerre.

Biographie Origine de la famille Bodmer Le nom de famille Bodmer remonte à une cité Walser du sud des Alpes., et plus probablement d’Alagna Valsesia dans le Piémont, consulté le 14 août 2013. Au , à la suite de la Réforme, la famille se déplace à Zurich. Elle se trouve documentée dans cette ville dès 1543, date à laquelle Melchior Bodmer von Varnal accède à la bourgeoisie. Dès le , les Bodmer font commerce du drap, en particulier la soie. Ils acquièrent ainsi des fortunes considérables. On distingue dans la famille plusieurs branches, désignées d'après le domonyme (Hausname) de leurs demeures : Bodmer zum goldenen Ring (de l’anneau d’or), aus der Neumühle (du nouveau moulin), aus dem Windegg (du Windegg), an der Sihl (de la Sihl), zur Arch (de l'Arche), aus dem Ellstecken (de l'Aune), ab dem Rai, aus der gelben Gilge (du Lys jaune), aus dem Salmen (du Saumon) et ab dem Münsterhof (du Fraumünster). Grâce à la soie, Heinrich Bodmer an der Sihl (1786-1873) devint l’homme le plus fortuné de Zürich. Martin Bodmer est issu de la branche Bodmer zur Arch. La devise de la famille est Nulli cedo, « Je ne cède face à personne ». qui était la devise d'ÉrasmeConcedo nulli ou cedo nulli comme il était gravé sur le sceau d'Érasme avec le dieu Terminus (Marcel Bataillon, Érasme et l'Espagne : « La devise Cedo nulli que porte son sceau à l'effigie du dieu Terme »..

Jeunesse à Zurich Martin Bodmer naît le à Zurich, fils de Mathilde Bodmer, née Zoelly, et Hans Conrad Bodmer (1851-1916). Il est le benjamin d’une fratrie de cinq enfants. Il grandit dans la demeure familiale, une maison de maître appelée Le Freudenberg (plus tard vendue par Martin Bodmer au canton de Zurich, qui décida de la détruire en 1956 pour construire une école). Il effectue sa scolarité à Zurich. À , il perd son père. Sa mère tient par ailleurs un salon littéraire, fréquenté notamment par Hugo von Hoffmannstahl et Paul Valéry, qui était un ami de la famille.. Au Gymnase, il a pour professeur d’allemand Eduard Korrodi, qui fut également critique littéraire à la Neue Zürcher Zeitung.. À l’obtention de sa maturité, Bodmer admirait Goethe, mais aussi les poètes zurichois Gottfried Keller et Conrad Ferdinand Meyer (qui était le cousin du père de Martin Bodmer). Il choisit ainsi d’entreprendre des études de littérature allemande à l’université de Zurich.

À l’âge de , il achète pour un exemplaire de l’édition de 1912 (Munich, Bruckmann) de Der Sturm, traduction allemande par August von Schlegel de La tempête (The Tempest) de Shakespeare, illustrée en couleur par l’artiste français Edmond Dulac.. Sa mère lui offre peu de temps après une édition bibliophilique du Faust de Goethe datant de 1909 (Dusseldorf, F.H.Ehmcke), dans la fameuse police gothique de Fritz Helmuth Ehmcke. C’est le commencement d’une passion pour la bibliophilie qui l’habitera toute sa vie, le conduisant à réunir l’une des plus importantes collections privées de livres.

Ayant commencé ses études de littérature allemande à l’université de Zurich, Bodmer passe un semestre à l’université de Heidelberg., où il suit notamment les cours de Friedrich Gundolf.. À ce moment, il admire toujours Goethe, les romantiques, Gottfried Keller et Conrad Ferdinand Meyer, mais aussi Shakespeare, « le plus grand magicien de tous », Homère, les « cantiques et épopées » de la Bible, Virgile et Ovide, « les grands contes du Moyen Âge, Tristan, Parcival, les Niebelungen »Martin Bodmer, discours à l’occasion de l’inauguration de la Bibliotheca Bodmeriana à Cologny, le 6 octobre 1951, cité par , cité dans ., Dante, Boccace, Arioste, Rabelais, Racine, La Fontaine, Cervantès, Defoe, Swift, Perrault, les Mille et une nuits, Hans Christian Andersen.

Il raconte : « Je poursuivais bien mes études, mais m’aventurer à travers les âges dans le labyrinthe du cœur humain, sous l’égide de mes auteurs préférés, voilà qui avait à mes yeux infiniment plus d’importance et qui en fin de compte l’emporta sur des études peu satisfaisantes… »Martin Bodmer, discours à l’occasion de l’inauguration de la Bibliotheca Bodmeriana à Cologny, le 6 octobre 1951, cité par , dans .. Il abandonne ainsi son cursus universitaire à l’âge de . En 1922, il publie chez Haessel à Leipzig les Balladen de C.F. Meyer dans une édition critique, basée sur les manuscrits autographes qu’il avait achetés.

Les goûts littéraires de Martin Bodmer ignorent les frontières culturelles ou linguistiques. Autour de la notion de Weltliteratur (littérature universelle), qu’il emprunte à Goethe, il imagine un vaste projet : réunir une bibliothèque des grands monuments littéraires mondiaux. « L’idée directrice se cristallisa peu à peu dans la formule suivante : montrer le développement de l’esprit humain, grâce à un ensemble de documents, qui seraient ou bien des originaux, ou qui s’en approcheraient le plus possible. C’est dire que la pièce contemporaine, le manuscrit, l’autographe, l’édition princeps y jouent un rôle prépondérant. Néanmoins, le but n’était pas de former une collection de chefs-d’œuvre, mais une collection qui soit elle-même un chef-d’œuvre, si l’expression n’est pas trop hardie »Martin Bodmer, discours à l’occasion de l’inauguration de la Bibliotheca Bodmeriana à Cologny, le 6 octobre 1951, cité par , cité dans .. Voir ci-dessous : La Bibliotheca Bodmeriana.

Prix Gottfried Keller Le , il crée avec Eduard Korrodi la Fondation Martin Bodmer pour un prix Gottfried Keller (Martin Bodmer-Stiftung für einen Gottfried Keller-Preis). D’après les dires de Martin Bodmer, l’ambition de ce prix était autant de « préserver et encourager l’héritage culturel ancestral du pays [c’est-à-dire la Suisse] », mais aussi de « servir d’intercesseur (Vermittler) dans un esprit fraternel avec l’étranger ». Le mot intercesseur (Vermittler) était souligné dans l’original.. Selon Charles Méla, ce prix littéraire est devenu le deuxième plus important de Suisse après celui de la Fondation Schiller pour la Suisse.

En 1940, en pleine guerre, la Fondation pour un prix Gottfried Keller n’attribua pas de prix, mais elle décerna quatre donations d’honneur à quatre écrivains reflétant des régions caractéristiques de la Suisse : Simon Gfeller, poète bernois en dialecte local ; Georg Thürer, poète de Glaris ; Maurice Zermatten, conteur valaisan ; Denis de Rougemont, philosophe de Neuchâtel..

En 1927, Bodmer épouse Alice Naville, (1906-1982), fille de Henri A. Naville, ingénieur polytechnicien de Zurich.

Revue Corona (1930-1943) En 1930, Bodmer crée la revue Corona, destinée à publier des textes d’auteurs, et qu’il conçoit « dans une vive affinité avec l’esprit du temps de Goethe » (« Mit dem Geist der Goethezeit noch in lebendiger Verbindung »Martin Bodmer, cité dans .. Hugo von Hoffmanstahl et Rudolf Borchardt sont parmi les membres fondateurs. Le tirage est bimensuel, et Bodmer lui-même en est l’éditeur aux côtés de Herbert Steiner jusqu’en 1943. Elle paraît pour l’année 1930 aux éditions Bremer Presse (Munich et Zurich), puis de 1931 à 1932 aux éditions R. Oldenburg (Munich, Berlin et Zurich), puis de 1933 à 1943 aux éditions Verlag der Corona (Zurich) et R. Oldenburg (Munich et Berlin). La publication cesse à la suite de la destruction de la maison d’édition Oldenburg à Munich.. La revue édita des textes de Paul Valéry, Benedetto Croce, Viatcheslav Ivanov, Selma Lagerlöf, Thomas Mann, Rudolf Borchardt, Fritz Ernst, Hans Carossa. Son titre avait une certaine signification pour Bodmer : « le mot Corona, qui signifie aussi bien cercle, couronne et cime, sera compris en toute langue et peut être interprété de façon réaliste, mais aussi de façon symbolique ». Martin Bodmer, cité dans .. En 2001, Martin Bircher fonda la revue Corona Nova, un bulletin du musée de la Fondation Bodmer dont l’objectif est de donner des éditions critiques des textes conservés par la Bodmeriana et d'en présenter les nouvelles acquisitions..

C.I.C.R. et déplacement à Genève (1939) En , Martin Bodmer s’adresse à son ami Max Huber, président du Comité international de la Croix-Rouge, afin de se mettre bénévolement au service de cette institution humanitaire. Durant la guerre, il imagine un service de Secours intellectuels, « une idée généreuse et nouvelle pour l’époque, une idée dont aujourd’hui encore une multitude d’hommes à travers le monde lui est redevable », d’après les mots du Président du C.I.C.R. Marcel Naville en 1971. Il s’agit de distribuer des livres aux prisonniers de guerre, dans un but de soulagement moral et d’instruction. Pas moins d’un million et demi de livres sont envoyés. De plus, les étudiants bloqués dans les Oflags reçoivent des cours universitaires (imprimés par la Croix-rouge canadienne et vérifiés par l’université d’Oxford) afin de pouvoir poursuivre leur cursus.. La cheffe des secours intellectuels était Marlyne Wagner, qui fut également une figure notable des réseaux de la résistance, sous le pseudonyme « la Lionne ».

De 1947 à 1964, Bodmer est vice-président du CICR. Il choisit ainsi naturellement de déménager de Zurich à Genève, où la Croix-Rouge a son siège. Il acquiert en 1944 la somptueuse propriété Le Grand Cologny, ainsi que plusieurs parcelles attenantes. À l’extrémité septentrionale de sa propriété, sur le terrain de l’ancienne villa Haccius, il fait bâtir deux pavillons de style néo-classique, dessinés par Charles van Berchem, architecte à Genève, et décorés par le zurichois Hans Leuppi.. Il y déplace l’intégralité de sa collection de livres (Cf. ci-dessous, Bibliotheca Bodmeriana), entre 1949 et 1951. Auparavant, celle-ci se trouvait conservée dans les locaux d’une ancienne école de Zurich que Bodmer avait achetée expressément pour y entreposer ses livres. Sa propriété de Cologny devient ainsi le nouveau siège de la Bibliotheca Bodmeriana, inaugurée par une cérémonie le . L’historien Martin Bircher l’a décrite comme « un Tusculum pour les amis du livre et les érudits, niché dans le plus beau décor que peuvent offrir le lac de Genève, les Alpes et le Jura »..

À Cologny, il continua son projet de collectionneur, agrandissant constamment sa bibliothèque de la littérature mondiale (Bibliothek der Weltliteratur) composée de toutes les œuvres majeures sous forme de manuscrits autographes ou d’éditions originales. Il réunit plus de documents issus de près de 80 cultures différentes, reflétant trois mille ans de civilisation humaine sur terr. Cf. ci-dessous Bibliotheca Bodmeriana. Toutefois, davantage que les écrivains ou chercheurs de son temps, il fréquente de préférence les antiquaires, dont il fait l’apologie.. Il est notamment l’ami du grand collectionneur bibliophile Hans P. Kraus, qu’il reçut souvent à Cologny.. Kraus, quant à lui, avait appelé Martin Bodmer le « collectionneur par excellence » et le « roi des bibliophiles ».. Bodmer fut aussi l’un des cofondateurs de l’Association internationale des bibliophiles, en 1964. Il en occupa le poste de vice-président aux côtés, notamment, de Gustave Hoffmann (président de la Bibliothèque d’État bavaroise) et de Donald Hyde (président du Grolier Club), sous la présidence de Julien Cain (directeur des bibliothèques de France)http://bbf.enssib.fr/consulter/bbf-1964-01-0028-005, consulté le 19 août 2013..

Il fut fait docteur honoris causa des universités de Francfort (1949), Genève (1958) et Berne (1967).