La conquête de la Tunisie par la France, également appelée campagne de Tunisie, a lieu en 1881, lorsque les troupes françaises pénètrent le territoire de la régence de Tunis, alors sous domination de l'Empire ottoman et source de nombreuses intrigues entre puissances européennes. Le sultan Abdülhamid II se doit d'abandonner ce territoire lointain de la Sublime Porte.

Elle se déroule en deux phases : la première, du au , va de l'invasion à la signature du traité du Bardo ; la seconde, du à la fin , correspond à la répression d'une rébellion. Si la première campagne est brève et vise officiellement à châtier des tribus frontalières, elle se double d'un bras de fer diplomatique avec le bey Sadok, que la France cherche d'abord à contraindre sans le déposer.

Le protectorat, instauré à la fin des combats et de la répression des révoltes, s'achève en 1956 avec l'indépendance de la Tunisie.

Contexte Premiers contacts La régence de Tunis est une province de l'Empire ottoman, depuis la conquête de Tunis en 1574, bien qu'elle dispose d'une importante autonomie sous l'autorité d'un bey.. En 1770, le comte de Broves, capitaine de vaisseau, agissant pour le compte de Louis XV, commande une flotte qui va bombarder les villes de Bizerte, Porto Farina et Monastir pour venger des actes de piraterie.. Au , les contacts commerciaux tunisiens avec l'Europe sont nombreux ; une population d'expatriés français, italiens et britanniques vit dans le pays et y est représentée par des consuls. Le gouvernement tunisien est toutefois faible, avec un système fiscal inefficace qui lui rapporte seulement un cinquième des taxes prélevées. L'économie est également affectée par une série de sécheresses et l'élimination de la course par les flottes occidentales. Enfin, les Tunisiens ont peu de maîtrise sur leur commerce extérieur puisque des accords datant du conclus avec les puissances européennes limitent les droits de douane à 3 %. Par conséquent, sa petite industrie est dévastée par les importations, notamment dans le secteur du textile.

Compétition coloniale Ruine de la Tunisie (1857-1869) La conquête de l'Algérie achevée par la soumission de la Grande Kabylie en 1857, il paraît légitime à l'armée française en Algérie de continuer à avancer en franchissant la frontière séparant la régence de Tunis de celle d'Alger. Mais le Second Empire français se heurte à la farouche opposition du Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d'Irlande qui craint qu'une occupation française de Bizerte lui coupe l'accès à la Méditerranée orientale.

Elle patiente donc en utilisant l'arme économique pour obtenir une position prépondérante en Tunisie. Ainsi, le , la France obtient le monopole de la construction des lignes télégraphiques. Ces travaux permettent l'établissement de cartes précises qui seront utilisées lors de l'invasion. La création de nombreux bureaux télégraphiques permet aussi d'avoir des agents de renseignements en de multiples points de la régence. Ces mêmes bureaux fournissent à la France, en 1881, des agents consulaires bien introduits localement, tel Bernard Roy, chef de la station télégraphique du Kef, qui joue un rôle décisif lors de l'entrée dans cette ville.

Mais la ruine de la Tunisie a déjà commencé : les dépenses somptuaires des beys successifs (Porto Farina et Mohamedia) et les détournements du grand vizir Mustapha Khaznadar entraînent les finances tunisiennes dans l'abîme. Khaznadar persuade Sadok Bey d'emprunter des millions à des banquiers parisiens. Ces prêts n'ont pour seul avantage que de grossir sa fortune. En 1863, on emprunte 35 millions de francs à la maison Erlanger dont seuls cinq millions parviennent dans les caisses de l'État. Selon Estournelles de Constant, il s'agit d'un par les spéculateurs, les créanciers locaux — français, italiens et maltais — ayant tout intérêt à voir aboutir la mainmise financière sur la régence.

En 1864, pour combler le déficit, on double l'impôt par habitant (mejba), conduisant le pays à se soulever. Mais la répression est féroce et on confisque à tour de bras. Seul un faible pourcentage des sommes et des biens confisqués parviennent à Tunis. Sadok Bey doit donc à nouveau emprunter 25 millions de francs en 1865.

Malgré cela, le pays s'enfonce dans la misère. En 1867, après deux années de faibles récoltes, le pays est ravagé par la famine et la régence est en faillite.

Création de la commission financière internationale (1869) Incapable de rembourser ses créanciers, Sadok Bey accepte le la création d'une commission financière internationale chargée de gérer les finances de la régence. Son comité exécutif est composé de deux Tunisiens et d'un Français. Le comité de contrôle comprend deux Italiens, deux Anglais et deux Français. La régence de Tunis n'est déjà plus souveraine chez elle.

Luttes d'influence entre Français, Anglais, Turcs et Italiens (1869-1878) En 1870, la France est affaiblie par la défaite face à la Prusse et l'occupation qui s'ensuit jusqu'en 1873. Le royaume d'Italie tente d'en profiter en pour imposer sa prépondérance en envoyant sa flotte investir Tunis. Britanniques et Ottomans viennent en appui des Français pour faire reculer les Italiens.. Constantinople en profite pour réaffirmer sa suzeraineté sur la régence de Tunis par un firman reçu à Tunis à la fin de l'année 1871. L'Empire britannique en profite aussi pour obtenir la concession de la construction d'un chemin de fer entre Tunis et La Goulette, le futur TGM.

La situation du pays semble s'améliorer lorsque Mustapha Khaznadar est enfin destitué le au profit du général Kheireddine. Ce dernier, en homme d'État, redresse l'organisation administrative du pays. Mais sa destitution le ruine tout le travail accompli.

La Troisième République française en a profité pour retrouver une part de son influence. Le , elle obtient la concession de la construction d'une ligne de chemin de fer entre Tunis et l'Algérie. Les travaux commencent tout de suite pour se terminer en 1881. En 1880, elle obtient également les concessions des chemins de fer de Tunis à Bizerte et à Sousse ainsi que la concession du port de Tunis.

Congrès de Berlin (1878) En , le Congrès de Berlin réunit toutes les grandes puissances européennes. On doit y discuter des conséquences des guerres dans l'Empire ottoman. L'une des conséquences est l'occupation de Chypre par les Anglais. En échange, ceux-ci lèvent leur veto à l'occupation de la Tunisie par la France. Les Allemands font savoir qu'ils y sont tout à fait favorables considérant qu'elle peut détourner l'opinion française du souvenir de 1870-1871. Seuls les Italiens y sont opposés mais leur avis n'est pas pris en compte.

Fort de ces bonnes nouvelles, dès la fin du congrès, le gouvernement envisage l'imposition du protectorat à la régence de Tunis. Mais conscient que cela ne peut se faire qu'en utilisant la force militaire, le projet est provisoirement abandonné.

Luttes d'influence entre Français et Italiens (1878-1881) Devant l'inaction des Français, les Italiens reprennent espoir. Le , ils rachètent au quadruple de sa valeur le TGM que les Anglais avaient construit. Ils remettent ainsi en cause le monopole que les Français détiennent sur les lignes de chemin de fer. Cette offre n'a pu être faite que parce que le gouvernement italien apporte sa garantie au montage financier. Jules Ferry déclare par la suite que c'est cette affaire qui est à l'origine de l'intervention française en TunisieLe 23 avril 1887, lors d'une visite à Bizerte, il déclare selon : ..

Remplacement de Sadok Bey par Kheireddine Le , Charles-Joseph Tissot, alors ambassadeur de France à Constantinople, alerte le ministre français des Affaires étrangères que le sultan Abdülhamid II envisage de remplacer Sadok Bey par Kheireddine Pacha.. L'information est confirmée par le contre-amiral Germain Albert Roustan, frère du consul de France à Tunis, Théodore Roustan. Il affirme avoir eu un long entretien avec l'ancien grand vizir le , lors duquel celui-ci lui aurait révélé être candidat au remplacement du monarque si le gouvernement français y était favorable. Cette option est vigoureusement écartée. La nomination d'un délégué ottoman à la tête de la régence mettrait fin au statu quo toléré par les différentes puissances et renforcerait l'influence ottomane dans le pays. Le cuirassé Friedland est aussitôt envoyé au large des côtes tunisiennes pour intercepter toute tentative de Kheireddine de rejoindre la régence.

Deux mois plus tard, l'imminence de l'entrée de l'armée française en Tunisie convainc le sultan que le remplacement de Sadok Bey par Kheireddine est le seul moyen de conserver le pays sous domination ottomane. Le , l'envoi de l'ancien grand vizir à Tunis est envisagé au conseil des ministres ottoman. Mis au courant, Tissot prévient le ministre des Affaires étrangères Assim Pacha que tout envoi de navire serait considéré comme un acte d'hostilité. L'option Kheireddine est alors définitivement abandonnée.

Première expédition Décision de l'intervention Début , Jules Ferry, alors président du Conseil hésite encore. Lorsque son ministre des Affaires étrangères le presse d'intervenir en Tunisie, il lui rétorque : . Les partisans de l'intervention comprennent qu'il faut persuader Léon Gambetta, alors président de la Chambre des députés. C'est chose faite le lorsque le baron de Courcel lui explique longuement les avantages d'une telle conquête. Gambetta convaincu, les hésitations de Ferry disparaissent. Il ne reste plus qu'à attendre l'occasion favorable.

Vers la fin février, à la suite de nombreux différends entre deux tribus, les Ouled Nahd algériens attaquent le campement des Kroumirs tunisiens. Cinq Algériens et trois Tunisiens sont tués. Pour éviter l'escalade, le caïd de Béja et les autorités militaires en Algérie tentent de négocier une résolution du conflit par le paiement d'indemnités comme cela s'est toujours fait dans des cas similaires.. La négociation échoue et, pour venger leurs morts, les et , de la tribu nomade des Kroumirs attaquent à deux reprises la tribu des Ouled Nahed en territoire algérien mais se voient repoussés par les troupes françaises ; les combats font six morts parmi les soldats. Au même moment, les tribus tunisiennes frontalières se soulèvent, encouragées par une rumeur affirmant que le bey de Tunis revendique des territoires en terre algérienne. C'en est trop pour le gouvernement français qui ne peut supporter une telle insécurité à sa frontière.

Le , Jules Ferry obtient du Parlement, par 474 voix sur 476 votants., un crédit de 5,7 millions de francs pour rétablir l'ordre à la frontière algéro-tunisienne. Un corps expéditionnaire d'environ placé sous le commandement du général Léonard-Léopold Forgemol de Bostquénard est alors réuni à la frontière pour punir les tribus kroumirs. Il est décidé d'attaquer la Kroumirie de trois côtés à la fois, par le Nord, l'Ouest et le Sud.

Préparatifs et logistique Commencés aussitôt après le vote du , les préparatifs sont achevés vers le . La concentration du corps expéditionnaire ne demande qu'une quinzaine de jours. La difficulté principale est le ravitaillement en pays inconnu : l'armée doit amener de France jusqu'aux animaux de trait, soit et , avec le foin et l'avoine nécessaires pour toute la campagne, les chevaux refusant l'orge du pays et les chameaux se révélant inutilisables sur un sol glissant et accidenté. Des fours de campagne portatifs assurent aux hommes du pain plutôt que du biscuit. Les crues brutales de la Medjerda, transformant les moindres ruisseaux en torrents, coupent régulièrement les communications et immobilisent parfois les colonnes plusieurs jours entre deux gués. Malgré la pression de l'opinion et de la presse françaises, unanimes à réclamer une marche immédiate, le général Farre, ministre de la Guerre, refuse de précipiter le mouvement des troupes.

Bras de fer diplomatique avec le bey