Lionel Groulx, né le à Vaudreuil (aujourd'hui Vaudreuil-Dorion) et mort dans la même ville le , est un prêtre, professeur, historien, intellectuel et écrivain québécois.
Pionnier de l'enseignement et de la recherche historique au Québec, il a été professeur d'histoire de 1915 à 1950 à l'Université de Montréal. Premier titulaire d'une chaire d'histoire du Canada, il est aussi le fondateur de l'Institut d'histoire de l'Amérique française en 1946. Partisan d'une action ancrée dans la religion catholique et la culture de langue française, il est également le cofondateur de l'Association catholique de la jeunesse canadienne-française en 1905.
Penseur nationaliste, sa vision de l'histoire du Canada (partant de la Conquête et de ses effets vus comme catastrophiques pour les Québécois) a permis d'articuler un désir de reconquête de liberté passant par la construction d'un État national pour les Canadiens français (avec la prise en charge des leviers de commande politiques et économiques par une élite francophone). Sa conception de la nation canadienne-française et du rôle de l'État a eu une influence profonde sur les débats politiques, économiques, sociaux et culturels au Québec des années 1910 à 1960Éric, Bédard [entretien], Jacques Beauchamp, « Lionel Groulx, un penseur méconnu de la Révolution tranquille », Aujourd'hui l'histoire, Société Radio-Canada, 6 décembre 2016. Consulté le 10 mars 2023..
Ses contributions à l'enseignement, à la discipline historique, à la vie politique et économique, ainsi qu'à l'organisation de la société québécoise en fonction de ses intérêts nationaux propres, font de Lionel Groulx l'un des précurseurs de la Révolution tranquille et l'un des intellectuels les plus influents de la première moitié du au Québec.
Biographie Famille et son enfance Lionel Groulx vient au monde le à Vaudreuil, en Montérégie, au Québec. Il est le quatrième enfant de Léon Groulx (1837-1878), un agriculteur originaire de l'île Bizard, et de Philomène Pilon (1849-1943) une femme originaire de l'île CadieuxDu côté paternel, Lionel Groulx, comme tous les d'Amérique du Nord, descend de Jean Guéroult (1644-1690), nom déformé ensuite en Grou puis Groulx. Originaire de la paroisse Saint-Maclou de Rouen en Normandie (baptisé le ), immigré en Nouvelle-France en 1666, il épouse en l'église Notre-Dame à Montréal le Marie-Anne Goguet (1658-1730), originaire de Marans près de La Rochelle. Du côté maternel de Lionel Groulx, les descendent d'Antoine Pilon (1664-1715) : originaire de la paroisse Saint-Patrice de Bayeux en Normandie (baptisé le ), il émigre en Nouvelle-France en 1689 et épouse en l'église Notre-Dame à Montréal le Marie-Anne Brunet (1672-1747), née en Nouvelle-France également. De plus, il est apparenté à François Legault de son côté maternel.. Baptisé le jour de sa naissance à l'église Saint-Michel de Vaudreuil (où ses parents s'étaient mariés en 1872), son parrain et sa marraine sont son oncle Adolphe Pilon et sa tante Louise PilonRegistre paroissial de l'église Saint-Michel de Vaudreuil pour l'année 1878 : Le treize janvier mil huit cent soixante dix huit nous Prêtre vicaire soussigné avons baptisé Joseph Adolphe Lyonel, né ce jour fils légitime de Léon Groulx, cultivateur et de Salomé Pilon de cette paroisse. Parrain Adolphe Pilon et marraine Louise Pilon qui, ainsi que le père, n'ont su signer..thumb|Acte de naissance et de baptême de Lionel Groulx le 13 janvier 1878, paroisse Saint-Michel à Vaudreuil (Québec).|gauche
Lionel Groulx grandit « dans le rang des Chenaux, [sur] la deuxième terre à la sortie du village de VaudreuilLionel Groulx, Mes Mémoires, t. I : 1878-1915, Éditions Fides, 1970, . ». Son enfance est marquée par de nombreuses épreuves. À l'hiver 1878, une épidémie de variole frappe la région de Vaudreuil. Le , à peine six semaines après sa naissance, son père meurt, emporté par l'épidémie. Sa mère se retrouve alors seule à la tête de la famille et de leur ferme.
En 1879, Philomène Groulx épouse en secondes noces Guillaume Émond, un natif de Vaudreuil âgé de , ancien compagnon de travail de Léon Groulx. Le couple aura seize enfants. Bien que ceux du premier mariage conserveront le nom de leur père, Guillaume Émond s'attachera à eux et les élèvera comme les siens.
En , la famille est frappée par une autre épidémie – de diphtérie, cette fois. La maladie emporte la vie de trois enfants, faisant passer Lionel dans les aînés des Groulx-Émond. Bien qu'il réussisse à survivre à ces épidémies en bas âge, le prêtre-historien restera toute sa vie affligé par une santé fragile.
Études Lionel Groulx grandit dans un milieu rural et de conditions modestes. Son enfance est fortement marquée par le rythme de la vie agricole. Malgré la place occupée par l'élevage des bêtes et les travaux aux champs, les parents Groulx-Émond valorisent aussi l'instruction. Encouragé par sa mère, le futur chanoine fait ses études primaires au collège Saint-Michel de Vaudreuil de 1884 à 1891. C'est durant cette période qu'il est exposé pour la première fois à la politique. Marqué par l'affaire Riel et par la réélection d'Honoré Mercier en 1890, le garçon s'éveille lentement à la question nationale des Canadiens français.
Lionel Groulx évolue également dans un milieu très pieux. Dans sa famille, la foi catholique occupe une place importante, notamment pour sa mère, dont la pratique de la religion lui a permis de traverser les épreuves de la perte de son mari et de plusieurs enfants. La ferveur du jeune Lionel incite donc ses parents à faire les sacrifices nécessaires pour lui permettre de poursuivre ses études. À l'automne 1891, il entre au Séminaire de Sainte-Thérèse.
Comme beaucoup de garçons issus de classes modestes et de milieux ruraux ou semi-ruraux ayant passé par le collège classique, Lionel Groulx s'adapte difficilement à sa nouvelle vie de séminariste. Vécue comme une sorte d'« émigration solitaire », cette vie de pensionnaire loin de ses parents lui pèse lourdement. Soumis à un horaire exigeant et à une discipline sévère, laissant peu de temps libre et d'espace personnel, Groulx éprouve un vif mal du pays. Pour alléger ce mal, il trouve refuge dans les livres.
L'écriture et la soif d'absolu vignette|Pendant ses études, Lionel Groulx sera influencé par le journaliste ultramontain Louis Veuillot. Durant ces premières années de séminaire, Lionel Groulx apprécie particulièrement les auteurs classiques de la littérature française, tels que Racine, Corneille, Fénelon, ainsi que des auteurs plus modernes, tels qu'Alphonse Daudet et Jules Verne. Il prend goût également pour les lectures nourrissant sa ferveur religieuse. En 1894, il découvre avec enthousiasme des auteurs catholiques de son siècle tels que le journaliste Louis Veuillot, le philosophe Joseph de Maistre et l'homme politique Charles de Montalembert. La découverte de ces auteurs est déterminante dans son parcours, car elle fait naître en lui une nouvelle ambition : celle de devenir écrivain.
Tout en consacrant une grande partie de son temps à la lecture et à l'écriture, Lionel Groulx s'intéresse aussi à la musique, aux sports (tout particulièrement au baseball), aux excursions et aux débats oratoires. À travers ces activités, les prêtres-professeurs du séminaire de Sainte-Thérèse utilisent la compétition, l'émulation, les honneurs et les distinctions pour encourager les élèves à se surpasser. Dans ce contexte, Lionel Groulx se distingue avantageusement. Il remporte ainsi le premier prix de classe, le premier rang aux épreuves du baccalauréat, ainsi que d'autres prix en littérature, en instruction religieuse et en musiqueLionel Groulx, Giselle Huot et Réjean Bergeron (éd.), Journal, t. 1 : 1895-1911, Presses de l'Université de Montréal, 1984, ..
La vocation En 1896, Lionel Groulx fait la rencontre de l'abbé Sylvio Corbeil, un enseignant qui jouera un rôle important dans son cheminement. Prenant le jeune homme sous son aile, l'abbé Corbeil devient son mentor. Il l'encourage à poursuivre son ambition de devenir prêtre et l'initie à la philosophie et à l'histoire. Tout en développant sa culture, Groulx reste également très attiré par les débats d'idées et par le désir de servir sa patrie. Cette attirance le fait bientôt pencher du côté du journalisme.
Son indécision le fera longtemps hésiter entre le journalisme et la prêtrise. Il discute de ce choix de vocation avec son mentor. Ses questions nombreuses, amenant tantôt des réponses, tantôt d'autres questions plus complexes, le conduisent éventuellement à trouver sa voie : celle du prêtre-éducateur. Voyant ce rôle comme une manière plus utile de se dévouer au service de l'Église et de la foi, Groulx y trouve aussi une manière de servir ses compatriotes en contribuant à la formation d'une élite canadienne-française – à la fois patriotique et chrétienne, rayonnant dans toutes les sphères, pour le bienfait de la collectivité.
Au printemps 1899, Lionel Groulx termine ses études classiques à Sainte-Thérèse et obtient son baccalauréat. À l'automne, il fait son entrée au Grand Séminaire de Montréal et commence ses études de théologie.
Ce changement d'environnement lui est difficile. Alors que les professeurs du séminaire de Sainte-Thérèse faisaient preuve d'un nationalisme affirmé et décomplexé, ceux du Grand Séminaire de Montréal (tenu par les Sulpiciens) affichaient une grande méfiance à l'égard du nationalisme canadien-français. Cette distance se ressent également dans la grande rigueur qu'ils mettent dans la pratique de la religion. Ces différences de tempérament et d'esprit refroidissent les ardeurs du futur prêtre-historien. Afin d'être retiré de cet environnement, Lionel Groulx écrit à son supérieur, l'évêque de Valleyfield, Joseph-Médard Emard, et lui demande de poursuivre ses études en enseignant à Valleyfield. Après seulement quatre mois d'étude chez les Sulpiciens, le jeune séminariste quitte Montréal.
Prêtre et professeur de collège
De la foi, de la culture et de la nation De retour à Valleyfield, Lionel Groulx commence à enseigner tout en poursuivant ses études théologiquesIl était courant à l'époque de donner une charge d'enseignement aux futurs prêtres afin de les préparer à leur carrière d'éducateur.. En , il entre au nouveau collège de Valleyfield (ouvert plus tôt) et remplace le professeur de Méthode. Inspiré par son mentor l'abbé Corbeil, Lionel Groulx s'investit à fond dans son rôle d'enseignant. L'automne suivant, il est nommé professeur titulaire de Syntaxe latine. À l'automne 1901, Groulx reçoit une nouvelle promotion et devient assistant-professeur de Rhétorique. Parmi ses premiers élèves se trouvent Jules Fournier, futur journaliste, et Maxime Raymond, futur député du Bloc populaireLionel Groulx, Mes Mémoires, t. 4 : 1940-1967, Éditions Fides, Montréal, 1967, . Consulté le 11 avril 2023..
Désireux de cultiver une volonté de dépassement chez les jeunes collégiens, il cherche à créer une forme d'« action catholique », c'est-à-dire une sorte d'apostolat laïc ou clérical pour la défense de la foi, de la culture et de la nation. Ses actions le rendent populaire auprès de la jeunesse. Très attaché à ses élèves, Lionel Groulx entretient des rapports fraternels avec eux. Toutefois, ses actions finissent aussi par lui attirer des ennuis. Ses supérieurs jugent que les orientations données à la jeunesse par le jeune professeur outrepassent son autorité, empiétant sur celle de la direction et de l'épiscopat. Le supérieur de Groulx au collège de Valleyfield, Joseph-Médard Émard, le réprimande sévèrement en lui bloquant l'accès aux ordres devant le mener à la prêtrise.
Lionel Groulx se voit alors forcé de retourner au Grand séminaire de Montréal pour terminer ses études. Finalement, il est ordonné prêtre à Valleyfield, le ..
Un drapeau pour les Canadiens français vignette|Lionel Groulx sera l'un des principaux promoteurs d'un drapeau distinctif pour les Canadiens français, en particulier le Carillon Sacré-Cœur.