Hugues de Saint-Victor (latin médiéval : ) est un philosophe, un théologien et un auteur mystique du Moyen Âge, né en 1096 au manoir de Hartingham en SaxeLa première mention de son origine saxonne s'appuie sur le témoignage des d'Albéric des Trois-Fontaines (ou Aubry, ꝉ 1241) juste un siècle après Hugues (1227-1241) : . En outre, son épitaphe dans l'église de Saint-Victor gravée en 1335 est . En outre dans les chroniques de Jean de Saint-Victor : (PL CLXXV, col. CLXVI). Pour tous les détails voyez l'article de Dominique Poirel paru dans la revue "Francia". et décédé le mardi Cette date est précise car l'infirmier de Saint-Victor, Osbert, plus tard abbé de Notre-Dame d'Eu en Normandie, a laissé une lettre sur sa mort. Elle est citée dans PL t. CLXXV, Col. CLXII-CLXIII..
Biographie Après les travaux de DerlingChristian Godfried Derling, , Halberstadt, 1745 et de Flavien HugoninEn 1842 on ne doute plus que MabillonJean Mabillon, , t. 1, Paris, 1675. se soit trompé en déclarant qu'il était né à Ypres, en Flandre.
Il était le fils aîné de Conrad, comte de Blankenburg. Son oncle Reinhard, qui avait fait ses études sous la direction de Guillaume de Champeaux à Paris et à Saint-Victor, avait été fait évêque d'Halberstadt à son retour en Saxe. C'est au monastère de Saint-Pancrace, à Hamersleben près d'Halberstadt (Principauté épiscopale d'Halberstadt), que Hugues reçut son éducation. Reinhard y avait appelé quelques Victorins qui y apportèrent l'amour des études, de la sagesse et de la science.
Les maîtres principaux qui ont influencé Hugues sont Raban Maur (lui-même disciple d'Alcuin), Bède le Vénérable, Yves de Chartres et Jean Scot Érigène et quelques autres, peut-être même Denys l'AréopagiteDominique Poirel, Les origines germaniques de la pensée d'Hugues de Saint-Victor sqq.. Malgré l'opposition de ses parents, il prit l'habit de chanoine de saint Augustin à Hamerleve ; avant la fin de son noviciat, les troubles dans le pays firent que son oncle, Reinhardt, lui conseilla d'aller à l'abbaye Saint-Victor de Paris, où ils arrivèrent, un autre oncle appelé Hugues aussi, l'archidiacre d'Halberstadt, déjà fort âgé, et lui, vers 1115Hugues arriva à Paris vers 1118 et avant 1127 : son nom apparaît à cette date sur une charte de l'abbaye, c'est-à-dire sous Gilduin (ꝉ 1155).. Leur itinéraire n'est pas connu mais grâce à Jean de Saint-Victor on sait qu'ils rapportent les reliques de saint Victor de Marseille, peut-être justement en 1115.
Guillaume de Champeaux, fondateur de l'abbaye toute proche de Paris, après son élection au Siège de Châlons, en 1112, avait été remplacé par Gilduin, sous la direction duquel le monastère gagna encore en réputation pour la piété et l'excellence de son enseignement. C'est sous son autorité et avec ses conseils que Hugues passa le reste de sa vie à étudier, à enseigner et à écrire. Il compléta sa formation avec l'écolâtre et prieur ThomasThomas, prieur de Saint-Victor, assassiné sur la route de Chelles le 20 août 1133., mais Hugues semble avoir été très tôt le successeur à la chaire de Guillaume, en 1125, mais peut-être plus près de 1115 (vers ses vingt ans)Déduction fondée sur l'analyse des œuvres effectuée par van den Eynde, et rapportée par Dominique Poirel, Les origines germaniques de la pensée d'Hugues de Saint-Victor, ..
Après la mort tragique de Thomas (), Hugues fut choisi pour lui succéder à la tête de l'école de Saint-Victor et sous sa direction elle connut un brillant succès, le maître y attirant beaucoup d'étudiants. On parle quelquefois de lui comme d'un autre saint Augustin, en raison de sa familiarité avec les travaux de ce grand Père de l'Église, pour la valeur de sa théologie, mais aussi pour son style, ses trouvailles d'expressions, le charme qui s'empare de l'âme du lecteur. En outre, Jacques de Vitry le nomme : et . À cette époque l'école cessa d'être publique et Hugues n'eut plus que des élèves victoriens.
Travaux
Ses propres travaux recouvrent le domaine entier des arts et de la science sacrée qu'on enseignait à son époque. Longtemps, pourtant, la plupart des historiens de la philosophie voyaient en lui un mystique aux vues étroites coupé du monde de la pensée et de l'étude, qui a entravé plus qu'aidé le progrès scientifique et dont le symbolisme fantasque a induit en erreur les générations qui l'ont suivi. Un examen sérieux de ses travaux a conduit à une appréciation plus exacte de celui que Harnack (, VI) appelle « le théologien le plus influent du douzième siècle ». Grand auteur mystique, il était aussi un philosophe et un théologien scolastique de premier ordre. Essentiellement, il était un grand professeur et c'est ce qui explique que ses œuvres se soient propagées en même temps que ses anciens auditeurs se dispersaient, qu'on les ait fréquemment incorporées dans les traités ultérieurs et qu'on ait publié sous son nom tant de traités apocryphes. Son enseignement a été une des bases de la théologie scolastique et il a fait sentir son influence sur le développement tout entier de la scolastique, car il était le premier qui, après avoir synthétisé les trésors doctrinaux de l'âge des Pères, les a systématisés et les a réunis en un corps de doctrine cohérent et complet. C'était là le travail d'un génie. Mais son grand mérite à la tête de l'école de Saint-Victor s'est manifesté quand l'hétérodoxie et la témérité dogmatique d'Abélard ont mis en danger la nouvelle méthode qui était appliquée à l'étude de la théologie ; Hugues et ses disciples, par leur modération prudente et leur orthodoxie irréprochable, ont alors rassuré les croyants inquiets et ont acclimaté la nouvelle méthode scientifique dans les écoles catholiques.
vignette|250px|Hugues de Saint-Victor - miniature anglaise anonyme, extraite d'une copie du du (Bodlein Library, Oxford, Ms. Laud. Misc. 409, f° 3v.). Le travail de classification théologique fit de grands progrès au temps d'Abélard, et dans les « Summæ » furent condensés les résumés encyclopédiques de toute la théologie. Le « » (oui et non, 1123) d'Abélard avait tracé les plans sur lesquels ont été bâties les « Summæ » ; mais elles ont reproduit les désavantages de l'œuvre dont elles étaient sorties et où les difficultés exposées dans les et les étaient souvent laissées sans solution. L'introduction de processus d'une logique plus sévère a culminé dans la fusion de l'érudition patristique et de la spéculation rationnelle réalisée par la nouvelle méthode de dialectique constructive. Après que le dogme avait été établi par l'interprétation des Saintes Écritures et des Pères de l'Église, on cherchait à en montrer le caractère rationnel à l'aide de la philosophie. Cette application de la dialectique à la théologie mena Abélard jusqu'à l'hérésie et les théologiens du se divisèrent profondément quant à sa légitimité. Elle fut défendue par les Écoles abélardienne et victorienne et c'est d'elles que vient ce qui est connu au sens propre sous le nom de théologie scolastique. L'École abélardienne de théologie continua son existence même après la condamnation de son fondateur en 1141, mais resta sous l'influence de l'École victorine, laquelle à son tour sentait l'influence de l'École abélardienne, mais sut se conserver dans les limites de l'orthodoxie. Ainsi toutes deux contribuèrent au triomphe de la scolastique.
Quiconque essaierait de faire une synthèse de l'enseignement de Hugues devrait d'abord examiner de façon critique l'authenticité des traités qu'on a inclus dans l'édition de ses travaux, et certains des historiens les plus autorisés en philosophie et en théologie se sont lourdement trompés pour n'avoir pas observé cette précaution élémentaire. D'autres encore ont concentré leur attention sur ses écrits concernant la théologie mystique, là où règne en maître absolu le surnaturel, si bien qu'ils ont essayé d'apprécier l'enseignement philosophique d'un auteur à partir des données fournies par ses tentatives pour expliquer ce qui se passe dans l'âme possédée par la charité parfaite ; tout cela ne peut qu'embrouiller. Hugues nous a laissé un matériel suffisant, en philosophie et en théologie, où les explications rationnelles voisinent avec l'enseignement révélé, pour nous permettre de nous former une opinion solide sur sa position comme philosophe, comme théologien et comme mystique.
Le
Dans la préface du (vers 1135), Hugues expose son projet :
Il s'agit d'un traité de lecture littérale de la Bible. Hugues y propose un classement nouveau des sciences. Il divise la philosophie en quatre branches : théorique, pratique, mécanique, logique. Chacune se subdivisant de nouveau. La théorique comprend la théologie, la mathématique, la physique. La philosophie pratique ayant elle-même trois parties : morale personnelle, morale privée, morale publique. La mécanique a sept branches : art textile, technique, agriculture, chasse, médecine, théâtre. Enfin la logique comprend : la grammaire et l'art du raisonnement. Dans le cadre de l'école, c'est d'abord la logique et la mathématique qui sont enseignées.
Hugues possédait une curiosité intellectuelle et vaste culture. Il recommandait à ses disciples de tout apprendre parce que rien n'est inutile : , disait-il, :
Le terme a une acception plus large pour Hugues que pour nous qui la bornons aux écrits Canoniques. Il comprend, les écrits des conciles, des docteurs et Pères de l'Église : Augustin, Jérome, Grégoire, Ambroise, Isidore, Origène, Bède. Mais l'autorité est moindre ( ).
L’
Hugues de Saint-Victor (Jean Châtillon). Hugues dit : Il pousse les étudiants à chercher l sous les traductions latines. On peut citer parmi ses élèves André de Saint-Victor, qui est un important exégète, plus systématique que son prédécesseur, et jouera un rôle central dans le courant médiéval, comme des études récentes semblent le confirmer. Hugues affirme sans cesse
Alors même que Rachi (1040–1106) avait pour point cardinal on penseB. Smalley, , Oxford, 1984, . que Hugues avait été aidé dans ses études bibliques littérales, notamment pour ses notes sur le Pentateuque, Juges et Rois, par des rabbins du nord de la France, disciples du maître de Troyes.
Hugues semble connaître le grec, car il donne l'étymologie d'un grand nombre de mots et corrige par exemple la traduction latine de Scot Érigène des Hiérarchies de Denys, mais rien n'est moins sûr pour l'hébreu qu'il peut tirer de saint JérômeChâtillon, La Bible dans les écoles du ... ., toutefois il ne semble pas connaître de première main les textes de Platon, seulement par Augustin (354-430) et Aristote ou (?) Boèce (480-524).
Les commentaires sur la
Le Patrologie Latine, t. 175, col. 923-1154C. Pour une édition moderne, voir D. Poirel (éd.), (= Corpus Christianorum. Continuatio Mediaevalis 178), Turnhout: Brepols Publishers, 2015 est, après le , le plus considérable en taille que nous ait laissé Hugues. Il est dédié à Louis VII couronné en 1137, mais la dédicace est cependant absente du manuscritcf. Dominique Poirel, Les origines germaniques de la pensée d'Hugues de Saint-Victor, . Cela permet de dater la rédaction aux dernières années de la vie d'Hugues. Vers 1140, on sait que Jean Sarrazin et Hugues avait collaboré à une traduction du grec de ce livre de DenysPar exemple : Étienne Gilson, Études de philosophie médiévale, Vrin, 1922, sqq. qui semble par ailleurs être un ardent diffuseur du corpus dionysien au Article Pseudo-Denys, par Ysabel de Andia, in Dictionnaire critique de Théologie, PUF, 1998.. L'originalité et la maturité de la réflexion sur Denys du présent texte, le confirment. Dominique Poirel, argumente même sur une connaissance de Denys du victorin antérieure même à sa venue à Paris pour expliquer cette approfondissement dionysien. Les sources du texte de l'Aréopagite étant de provenance allemande, cela renforce la supposition.