Le fatalisme (mot formé à partir du latin fatum : le « destin ») est une doctrine selon laquelle le monde dans son ensemble, et l'existence humaine en particulier, suivent une marche inéluctable (fatalité), où le cours des événements échappe à la volonté humaine. De ce point de vue, le destin serait fixé d’avance par une puissance supérieure aux êtres humains, qui peut être Dieu, ou bien la nécessité naturelle, ou encore les lois gouvernant l’histoire. Au sens strict philosophique et théologique, la notion de fatalisme nie la liberté de choix de l’homme : cela devait et cela doit arriver. Dans un sens élargi, psychologique et littéraire, le fatalisme peut désigner aussi une attitude ponctuelle, à savoir le défaitisme ou le pessimisme de celui qui, se sentant voué à l'échec, remet son existence à la main du destin qu'il laisse suivre son cours, abandonnant le combat et l'adversité selon l'inclinaison de sa volonté subissant un découragement.

La connotation négative du fatalisme La croyance religieuse au destin est au cœur de nombreux cultes. La notion de «fatalisme» a pu être employée pour les critiquer, elle revêt en effet généralement une connotation négative, que ce soit dans la langue commune ou dans la culture philosophique.

Fatalisme de Confucius Confucius semble assez favorable au fatalisme. Dans ses Entretiens (XIV, 36), il déclare ceci : « Tout dépend de la destinée ». Aussi il a été critiqué par les moïstes (les partisans de Mozi), qui dénoncent son aspect démobilisateurAnne Cheng, Histoire de la pensée chinoise, Seuil, 1997. : « Comment savons-nous que le fatalisme est la Voie des tyrans ? Dans le passé, les gens pauvres étaient empressés pour boire et manger mais paresseux au travail. … Ils disaient inévitablement : 'C'est mon destin inéluctable que de rester pauvre.' Les rois tyrans du temps passé ne restreignaient pas les plaisirs de leurs sens ni les intentions retorses de leur cœur, ils n'écoutaient pas l'avis de leurs parents. Cela menait à la perte de leur pays et au renversement de leur gouvernement ».

Fatalisme en Inde Les textes bouddhiquesA. L. Basham (préf. L.D. Barnett), History and doctrines of the Ājīvikas : a vanished Indian religion, Delhi, Motilal Banarsidass, coll. « Lala Sundar Lal Jain research », 2002, 316 p. signalent parmi six maîtres religieux réputés du temps du Bouddha : Makkhali Gosala, né en 484 av. J.-C., maître de l'école Âjîvika. Il défend le fatalisme (niyativâda) : pour lui, les événements sont prédéterminés par le destin, les actions n'ont aucun effet, qu'elles soient bonnes ou mauvaises, aucun effort de dévotion ou aucune pratique religieuse ne peut les modifier, on atteint la délivrance automatiquement une fois le cours de l'existence épuisé. Le Bouddha le critique sévèrementAnguttara-nikâya, Pali Text Society, vol. I (1885), 33, 173-174, 286-287. Majjhima-nikâya, vol. I (1888), 166..

Fatalisme musulman On parle souvent du fatalisme musulman, en ce sens que l’islam affirme la détermination inconditionnelle du devenir par la volonté de Dieu. Dans la sourate du Coran, Mahomet exhortait ses fidèles au djihad, à la suite du revers militaire passager, mais cuisant, subi à Uhud en 625 et à la démoralisation qui en résulta parmi ses partisans. Aux défaitistes qui affirmaient que « les nôtres n’auraient pas été tués ici s’ils nous avaient écoutés », le Coran répond que l’heure de notre mort est inconditionnellement fixée par Dieu de sorte que nous mourons à l’heure dite, quoi que nous ayons fait, que nous soyons restés chez nous ou que nous ayons livré bataille. Notre sort est fixé indépendamment de nos efforts et de notre activité.

Tel est le dogme fondamental du fatalisme musulman, que Diderot résumait ainsi dans une lettre à Sophie Volland de 1759 : Mahomet .

Voir aussi Qadar

Critiques chrétiennes Le fatalisme musulman a été critiqué par le christianisme au nom de la conception du libre arbitre résumée en particulier par Thomas d'Aquin dans la Somme théologique et dans De malo.

La doctrine - qui était, comme l’a noté Diderot, destinée à encourager la bravoure et l’action du croyant - fut au contraire taxée d’incliner à la paresse, à la résignation et à l'incurie, car à quoi bon éviter le danger si mon sort est déjà écrit ? Dans la culture chrétienne, dominée par la conviction de la liberté de l’homme et de sa capacité à maîtriser le cours des événements, la notion de fatalisme a acquis une connotation profondément négative. Dans le vocabulaire courant, elle désigne l’attitude tout à la fois passive et paresseuse qui consiste à se résigner à un sort que l’on pourrait aisément éviter en agissant avec énergie et volonté. Le fatalisme s’opposerait donc au volontarisme.

On notera cependant qu'il a existé à l'intérieur du catholicisme au moins un courant qui pourrait se rapprocher partiellement du fatalisme, à savoir le jansénisme professant l'impossibilité pour l'homme de se libérer de sa tentation pour le mal par ses propres forces : seule la grâce divine peut l'en délivrer. C'est une vision partagée aujourd’hui par une partie du protestantisme.

Critique philosophique : fatalisme et déterminisme Dans l'Antiquité Platon n'est pas fataliste. À la différence des stoïciens il distingue hasard, liberté, destin, nécessité, dans le mythe d'Er de La République. De même, Aristote, Épicure ou encore Carnéade se sont opposés aux doctrines qui attribuent un caractère nécessaire au cours des événements.

Depuis le , la notion de fatalisme revêt également une connotation péjorative dans la culture philosophique, qui l’oppose à la notion de déterminisme comme une croyance superstitieuse à une idée scientifique.

Le déterminisme désigne la détermination conditionnelle des événements en vertu du principe de causalité, qui fait que le conséquent se produira nécessairement dès lors que son antécédent est effectif : si A (la cause) se réalise, alors B (l'effet) se réalisera. Selon ce courant de la culture philosophique occidentale, le déterminisme laisse subsister tant la possibilité d'un pouvoir de la raison (le devenir est gouverné par un principe intelligible) que l’action (le conséquent n’est nécessaire que si l’antécédent l’est également : en empêchant la réalisation de celui-ci, je puis empêcher la réalisation de celui-là).

Le fatalisme désignerait quant à lui la détermination inconditionnelle du devenir, qui fait que l’événement B se produira nécessairement, quel que soit son antécédent, thèse qui exclurait tant la raison (le devenir deviendrait incompréhensible) que l’action (à quoi bon s’efforcer d’éviter l’inévitable ?). Sartre écrivait ainsi (L'Être et le Néant) :

Néanmoins, Sartre n'adhère pas à la théorie déterministe qu'il juge insuffisante pour rendre compte de la liberté humaine. De nombreux philosophes modernes (comme Bergson, K. Popper, R Chisholm) ont adopté des doctrines opposées au déterminisme, car ils tenaient cette position comme tout aussi incompatible avec le libre arbitre que l'ancienne idée de destin.

Si le fatalisme est aujourd’hui négativement connoté, il n’en a pas toujours été ainsi. De grands systèmes philosophiques se sont revendiqués d’un fatalisme fondé en raison et n’excluant pas l’action humaine : on pense au premier chef à l'école stoïcienne de l'Antiquité (fatalisme ancien) et au matérialisme des philosophes français des Lumières (fatalisme moderne).

Le fatalisme ancien Le fatalisme logique de l'école de Mégare L’école mégarique a développé une doctrine que l'on peut qualifier de fatalisme logique. Celle-ci introduit l’idée d’une nécessité du cours des événements, nécessité comprise au sens modal, et non seulement comme une force supérieure contraignante, comme cela était le cas dans la langue poétique et dans les représentations mythologiques du destin.

vignette|"Une bataille navale aura lieu demain" (Birème romaine dans le temple de la Fortuna Primigenia de Palestrina, environ 120 av. J.-C.)|241x241px

Aristote, au chapitre 9 de De l’interprétation donne un aperçu des arguments qui fondaient alors cette position nécessitariste : on admet que les affirmations concernant les événements particuliers futurs sont contingentes, c’est-à-dire qu’elles peuvent être vraies ou fausses, à la différence de celles qui portent sur le passé ou le présent qui échappent à nos choix (on ne peut pas faire que Socrate ne soit pas mort à Athènes). Or, si à un moment donné, deux personnes font deux prédictions contraires sur un événement futur (« une bataille aura/ n’aura pas lieu demain »), il est nécessaire, en vertu du principe du tiers exclu, que l’une dise le vrai et l’autre le faux. La proposition disant le vrai est vraie pour toutes les portions du temps avant la survenue de l’événement, donc, à aucun moment, la proposition alternative n’aura été possible. Aristote rejette cette conclusion comme absurde et considère que l’on ne peut pas conclure de la nécessité de l’alternative à la nécessité d’une de ses branches, il y aurait un sophisme dans la distribution des modalitésAristote, De l'interprétation, 9, 18a-19b, lire en ligne la traduction de J. Tricot..

Épictète dans ses Entretiens (II, XIX) donne une formulation plus détaillée de cet « argument dominateur » (en grec, ) formé par Diodore Cronos pour montrer l'impossibilité des futurs contingents. Celui-ci consiste à montrer que parmi les trois propositions suivantes, une est logiquement incompatible avec les deux autres : « Toute proposition vraie concernant le passé est nécessaire. » « L'impossible ne suit pas logiquement du possible. » « Il y a quelque chose de possible qui n'est pas actuellement vrai ni ne le sera »Épictète, Entretiens, II, XIX, trad. É. Bréhier dans Les Stoïciens, Gallimard « la Pléiade », 1962, p.932.

La reconstitution exacte du raisonnement a fait l'objet de nombreux débats et de plusieurs formalisationsVoir, pour une présentation de ceux-ci Jules Vuillemin, Nécessité ou contingence. L'aporie de Diodore et les systèmes philosophiques. Paris, Les Éditions de Minuit, collection "Le sens commun", 1984 (nouvelle édition 2018) et Gaskin Richard, The Sea-Battle and the Master Argument. Aristotle and Diodorus Cronus on the Metaphysics of the Future. Berlin, W. De Gruyter, 1995.. Pour donner une idée générale de la pensée de Diodore, on peut schématiser l'argument comme suit. Le passé étant irrévocable, ce qui est vrai le concernant ne peut devenir faux et les propositions qui l'énoncent sont, de ce fait, nécessaires ("Socrate est mort à Athènes" ne peut pas être fausse), réciproquement, la négation d'une proposition vraie portant sur le passé est impossible ("Socrate a fui Athènes" est aujourd'hui impossible). La notion de possible implique, quant à elle, qu'une proposition qui n'est pas vraie, à un instant donné, pourrait l'être ("Socrate va fuir Athènes" est possible avant l'exécution de celui-ci). Si cette proposition n'est jamais réalisée, elle est alors fausse pour tous les instants du temps, elle doit donc être tenue pour impossible ("Socrate a fui Athènes" n'a jamais été vraie et ne le sera jamais). Il faut donc en conclure, selon Diodore, que l'on ne peut pas qualifier de possible quelque chose qui n'est jamais réalisé car, dans ce cas, quelque chose d'impossible ("Socrate a fui Athènes") découlerait de quelque chose de possible ("Socrate va fuir Athènes")Pour une reconstitution critique complète voir Jules Vuillemin, , Éditions de Minuit, 1984 , , première partie..

La solution de Diodore consiste à nier la troisième prémisse, le possible, pour lui, se définit donc comme ce qui est ou sera vrai. Il ne nie donc pas l'idée de possibilité mais il la réduit à ce qui est ou sera effectivement, dès lors il n'existe qu'un seul cours possible des événements qui, lorsqu'il est réalisé, s'avère nécessaire.