Une ville privéeNe pas confondre avec les termes « ville privée », ou « village urbain », issus de la « société de faible communication » conceptualisée par Yona Friedman, l'architecte utopiste. « Privée » y a le même sens que dans la locution « vie privée ». est un développement urbain ne dépendant d'aucune municipalité, conçu, réalisé et administré par et comme une entreprise, avec l'accord des pouvoirs publics. Les services aux usagers, habituellement fournis par l'État et les collectivités locales (sécurité, voirie, fluides, énergie, éducation, équipements, etc.) y sont assurés, directement ou indirectement, par l'entreprise, moyennant le règlement de charges. Sans parvenir à aller au-delà du stade de l'utopie, les libertariens se sont emparés du concept, y voyant une manière de s'émanciper de la tutelle de l'État. C'est dans les pays émergents que les projets de villes privées prennent véritablement corps, en raison de la faiblesse des États et de leurs difficultés à gérer l'exode rural et à financer la rénovation urbaine et la construction de villes nouvelles.

Le concept de ville privée est à distinguer de celui de résidence fermée ou de quartier privé (gated communities) qui fonctionnent simplement comme une copropriété mais qui restent rattachés à une commune classique.

Origines La cité-état autonome et indépendante est un mode de fonctionnement historiquement documenté, à certaine périodes, dans de nombreux pays (Mésopotamie, Grèce antique, Italie médiévale, fueros espagnols, villes libres d'Empire, etc.). De par leur mode de peuplement, certains pays, comme les États-Unis et le Canada, autorisent depuis longtemps la création de villes indépendantes et non rattachées à une municipalité existante (unincorporated areas). Les péripéties de l'Histoire ont par ailleurs permis à certains territoires de conserver une autonomie quasi-complète en dépit de leur rattachement à un État-nation (Sercq). Dans le passé, de grandes entreprises ont bâti, pour leurs ouvriers et leurs familles, de véritables cités ouvrières dotées de toutes les commodités (concept réactivé au XXIe siècle dans le projet Facebook City). Enfin, certaines entités, en s'érigeant en paradis fiscaux, constituent des zones de non-droit par rapport au reste du monde.

Ces modèles alliant indépendance, autogouvernement et statut d'exception ont inspiré des théoriciens qui, constatant les limites de la gouvernance municipale traditionnelle, ont proposé d'autres types d'institutions locales privilégiant la liberté des individus tout en garantissant la sécurité des biens et des personnes. Les penseurs libertariens et leurs adeptes ont, en particulier, imaginé des solutions que sont venues alimenter, plus récemment, les nouvelles technologies, l'intelligence artificielle, la cybersurveillance et les cryptomonnaies.

De par leur statut privilégié reconnu à l'intérieur d'un territoire national, les zones économiques spéciales mises en place par certains gouvernements peuvent constituer une porte d'entrée pour des projets de villes libres, comme cela a été le cas au Honduras ou en Corée du Sud. Ce type de projet peut également naître d'une communauté d'intention centrée sur la liberté individuelle (intentional community), quand des individus poursuivant le même objectif d'indépendance se regroupent en quantité suffisante pour se doter d'un statut particulier qui ouvre la voie à la reconnaissance formelle de leur autonomie. Une ville libre peut aussi profiter, pour se développer, du vide juridique laissé par les espaces maritimes en s'installant sur une île (micronation) ou un support flottant (seasteads). Plus récemment, grâce à Internet et aux réseaux sociaux, les villes libres peuvent naître d'un État-réseau (network state), une communauté virtuelle capable de développer sa propre gouvernance avant de partir en quête d'un territoire physique où s'installer pour obtenir ensuite la reconnaissance institutionnelle et diplomatique de la part d'un État traditionnel.

Théories modernes Si les concepteurs des villes privées développées entre la fin du XIXe siècle et le milieu du XXe siècle étaient le plus souvent à la recherche de solutions touchant à l'urbanisme, au logement et la mixité fonctionnelle et sociale, les projets des promoteurs du XXIe siècle sont majoritairement préoccupés par les libertés individuelles et la recherche d'une autonomie fonctionnelle, politique et économique pouvant aller jusqu'au sécessionnisme.

Les promoteurs contemporains de l'idée de villes libres (ou villes privées), comme Titus Gebel (auteur du livre Free Private Cities : Making governments compete for you) partent du principe que les prémisses sur lesquelles repose la gouvernance actuelle sont faussées : « tant pour les gouvernants que pour les gouvernés. Les gouvernants ne sont pas responsables de leurs actes et n’ont pas à craindre de préjudices économiques s’ils prennent de mauvaises décisions. Quant aux gouvernés, on leur fait croire qu’ils peuvent obtenir des prestations gratuites rien qu’en votant ». Ils proposent de confier la gestion des villes à des opérateurs privés garantissant la protection des biens, des personnes et des libertés individuelles, dans un cadre juridique et réglementaire prédéfini, arbitré par un système indépendant de règlement des litiges. Le tout est régi par un « contrat citoyen » dont les parties s'acquittent moyennant une redevance annuelle fixe remplaçant les impôts. Les termes du contrat ne peuvent être modifiés par l'opérateur et les « citoyens contractants » sont en droit d'exiger la délivrance des services prévus au contrat, à défaut desquels ils peuvent demander réparation. Les différends se règlent sur la base du droit commercial. Moyennant quoi, ils sont libres de faire ce qu'ils veulent, dans la limite des règles de la copropriété et des droits de leur voisinage. Le respect des engagements pris par l'opérateur serait garanti par son intérêt commercial à conserver et accroître sa population.

En l'état actuel, la création d'une ville libre nécessite l'accord d'un État hôte, qui accorderait à l’opérateur « le droit d’établir une ville privée sur un territoire donné, à des conditions précises, qui comprennent une autonomie juridique dans différents domaines. Les États pourraient céder une partie de leur pouvoir s’ils espéraient en retirer des avantages en contrepartie » (créations d’emplois, investissements étrangers, participation aux bénéfices générés).

Les théoriciens des villes libres/privées estiment que « l’existence de plusieurs zones économiques spéciales dans le monde prouve que les États sont prêts à s’engager dans cette voie ».

Exemples de villes privées Modèles historiques

États-Unis L'histoire des États-Unis a favorisé la création de communautés indépendantes, dont certaines sont restées longtemps autonomes avant d'être rattachées à la gouvernance locale. Ces unincorporated ou census-designated areas ont souvent été fondées par des hommes d'affaires ou des entreprises dans un but philanthropique, entrepreneurial ou spéculatif. La plupart de ces établissements ont fini par être annexés ou rattachés à la métropole voisine, quand leur croissance a rendu leur autonomie problématique. Certains de ces développements urbains sont cependant restés indépendants d'un point de vue politique et fonctionnent toujours comme des entreprises sous la tutelle des promoteurs qui les ont conçus. Von Ormy (Texas). Menacée par le développement San Antonio, Von Ormy, une ville d'un millier d'habitants, a tenté, dans les années 2000, de s'ériger en « freest little city in Texas » (la plus libre des petites villes du Texas) en suivant les principes de son maire libertarien, Art Martinez de Vara (baisse des impôts, privatisation et mise en concurrence des services publics). Le projet, qui pensait attirer des entreprises pour financer les besoins des habitants tout en diminuant la fiscalité, a échoué en quelques années, faute d'implantations.. Reston (Virginie). Développement urbain planifié conçu en 1964 par Robert E. Simon sur des terrains lui appartenant et nommé selon ses initiales. Le projet suivait à l'origine les principes de cités-jardins. Cette communauté de plus de 60 000 habitants reste à ce jour administrée par une association, selon les termes dictés par son fondateur. Braselton (Géorgie). Tentative d'enclave privée de 800 hectares, conclue par la faillite de la société promotrice du projet. Sandy SpringsSandy Springs sur gppf.org (Géorgie). Communauté à forte connotation ségrégationniste jusqu'à sa transformation en municipalité dans l'orbite d'Atlanta. Sun City (Arizona). Ville privée de 38 000 habitants, à destination des retraités, développée sur plus de 8 000 hectares, à la fin des années 1950, par la Del E. Webb Development Company. Le modèle a été dupliqué par le promoteur pour créer Sun City West (fin des années 1970), Sun City Grand (fin des années 1990), Sun City Anthem (1999) et Sun City Festival (2006). Il s'agit davantage de promotion immobilière classique à grande échelle que de villes libres. Irvine (Californie). Développement urbain planifié de 50 000 habitants (aujourd'hui plus de 300 000), conçu dans les années 1960 par la Irvine Company autour du campus de l'Université de Californie. La ville a été incorporée en une véritable municipalité en 1971. Lakewoodlakewoodcity.org (Californie). Développement urbain planifié dont la construction s'étale de 1949 à 1953. Après avoir atteint 70 000 habitants, le projet est finalement incorporé en véritable municipalité en 1954. Weston (Floride). Ville conçue dans les années 1950 par l'industriel et philanthrope Arthur Vining Davis, sur un terrain de 6 100 ha. Finalement incorporée en une véritable municipalité en 1996. Celebration (Floride). Ville privée de plus de habitants située près du parc Walt Disney World, conçue à l'origine par la Walt Disney Company et aujourd'hui gérée par la Town Center Foundation, détenue par Lexin Capital. Le projet initial s'est heurté dès ses débuts à l'absence de mixité de sociale et, plus tard, à des problèmes d'entretien et de maintenance.

Canada Fort McMurray, Alberta

Argentine Nordelta. Résidence fermée semi-publique fondée par le milliardaire et collectionneur d'art Eduardo Costantini, composée de 24 quartiers segmentés par niveaux de vie et proposant à ses 35 000 habitants (90 000 prévus en 2040) des établissements scolaires privés, hôtel 5 étoiles, église, centre communautaire, clinique, golf 18 trous, hypermarché et centre commercial. Les services sont délivrés par Nordelta SA et des multinationales comme Prosegur et Securitas.

Afrique du sud Orania, ville réservée de 2500 habitants réservée aux Afrikaners (et, en théorie, aux non-Blancs dont la langue maternelle est l’afrikaans) afin de préserver leur culture et leur langue et de se protéger de la forte criminalité dans le pays. La ville a été créée par le gendre de Hendrik Verwoerd, architecte de l’apartheid, et s'est développée, à partir de 1991, sur un terrain de 80 km2 en bordure du fleuve Orange. Elle croît au rythme de 17% par an et son existence est tolérée par l’Etat, en raison d'un article de la Constitution qui défend le droit à l’autodétermination. Elle fonctionne en autarcie : énergie solaire, banque et monnaie (l’ora) indépendantes et arbore toujours les couleurs de l'ancien drapeau sud-africain. Exemples récents alt=King Abdullah Economic City en octobre 2016.|vignette|King Abdullah Economic City en octobre 2016.

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