Le père Pasquier Quesnel, oratorien, né le à Paris et mort le à Amsterdam, est un théologien janséniste, fameux par ses écrits et par la longue lutte qu'il soutint pendant les querelles du jansénisme.

Un oratorien peu classique Issu d'une vieille famille noble, il fait en Sorbonne des études brillantes en philosophie et en théologie. À l'âge de vingt-trois ans, en 1657, il entre dans la congrégation française de l'Oratoire où ses talents sont mis à profit au service des jeunes. Il s'y adonne à l'étude de l'Écriture sainte et des saints Pères, et à la composition de livres de piété. Il a à peine vingt-huit ans lorsque ses supérieurs le jugent capable de remplir l'emploi important de premier directeur de l'institution de Paris.

Une théologie jansénisante vignette|Le théologien jansénite français Pasquier Quesnel.

Réflexions morales Il compose à l'usage de ses élèves un Épitomé des Morales des Évangélistes, ou Pensées chrétiennes sur les Textes des Quatre Évangélistes, qui est publié en 1671. Par des développements successifs importants, ce travail devient Le Nouveau Testament en français avec des Réflexions Morales sur chaque verset (Paris, 1687-1692), ouvrage qui suscite une vive polémique jusqu'à ce que finalement, en 1708, ses doctrines soient condamnées par Clément XI. En 1713, la bulle Unigenitus Dei filius condamne 101 propositions extraites textuellement du Nouveau Testament en français avec des Réflexions morales sur chaque verset de Quesnel (ouvrage très répandu). L’Église redéfinit le jansénisme, ce qui va avoir pour effet d’en multiplier ses membres (comme ils ne peuvent être exclus de l’Église, on affiche la déviance au cœur de l’institution).

Cependant, le premier ouvrage de Quesnel contient déjà dans l'édition de 1671 cinq des 101 propositions (12, 13, 30, 60 et 65) plus tard critiquées dans la Bulle Unigenitus.

Influencé, comme beaucoup d'oratoriens, par les doctrines jansénistes, Quesnel les a introduites dans ses Réflexions Morales sur le Nouveau Testament. Cet ouvrage par lequel il débute est celui qui produit le plus d'éclat et qui rend la vie de l'auteur si orageuse.

Dans la Biographie universelle, ancienne et moderne de Joseph-François Michaud et Louis-Gabriel Michaud, publiée en 1823 à Paris chez Michaud frères, on lit cependant page 400 : « Il paraît qu'il fut fait à bonne intention et qu'originairement il ne contenait rien de répréhensible : il ne consistait qu'en de courtes maximes et de pieuses pensées sur les paroles du Sauveur, que l'auteur avait écrites pour l'usage des jeunes confrères qu'il était chargé d'instruire. Le ministre d'État Loménie, le marquis de Laigue et d'autres personnages pieux qu'elles avaient édifiés l'engagèrent à en donner de pareilles sur les quatre Évangiles, et, trouvant l'occasion d'en parler à Vialart de Herse, évêque de Châlons-sur-Marne, ils le firent avec tant d'éloges que ce prélat, renommé pour sa sagesse et ses Vertus, voulut en prendre connaissance. Après avoir lu et examiné ce livre avec soin, il l'approuva par un mandement de novembre 1671, et en recommanda la lecture aux ecclésiastiques et aux fidèles de son diocèse. L'édition en fut publiée à Paris la même année, chez Pralart, avec privilège et approbation des docteurs, au su et du consentement de Monseigneur de Harlay, archevêque de cette ville ».

Saint Léon En outre, il a adopté, concernant la papauté, les enseignements de Marco Antonio de Dominis et d'Edmond Richer. Il publie (Paris, 1675 ; Lyon, 1700) une édition complète des travaux de Léon le Grand. Les notes et les thèses qu'il ajoute, très savantes, sont marquées par ses attaques contre l'infaillibilité et même la primauté de Rome. En conséquence, cet ouvrage est mis à l'Index et Quesnel se contente de répondre par une protestation irrespectueuse envers les autorités ecclésiastiques.

L'exil à Orléans Il s'occupe en même temps, par les conseils de Nicole, à faire sur les Actes des apôtres et sur les Épitres de saint Paul le même travail qu'il a entrepris sur les Évangiles. Jusque-là rien n'est venu le troubler dans ses occupations ; mais Monseigneur de Harlay ayant fait exiler le P. Abel de Sainte-Marthe, général de l'Oratoire, ami d'Antoine Arnauld, et qui partage les opinions de ce docteur, Quesnel, qu'on sait fort attaché à son supérieur général et qu'on croit avec raison imbu des mêmes principes, reçoit ordre de sortir de Paris et du diocèse. Il se retire de son propre gré dans la maison de l'Oratoire d'Orléans, où il arrive en novembre 1681.

Un janséniste fervent Bruxelles Ses opinions jansénistes, qu'il manifeste de plus en plus, le font donc exiler à Orléans. Il continue d'y travailler à ses Réflexions morales, lorsqu'un nouvel incident l'oblige encore à changer de demeure.

Dans une assemblée tenue en 1678, la congrégation de l'Oratoire a dressé un formulaire de doctrine qui condamne et défend d'enseigner la philosophie de Descartes, reçue dans quelques écoles, et le jansénisme. Une nouvelle assemblée, tenue en 1684, exige de tous les membres de l'Oratoire la signature de ce formulaire. Plusieurs refusent, et Quesnel est du nombre. Il quitte la congrégation et, craignant d'être inquiété s'il reste en France, il rejoint Arnauld à Bruxelles et demeure auprès de lui jusqu'à ses derniers instants (1694), puis prend sa place à la tête du parti janséniste.

Les difficultés d'un séjour en pays étranger ne tempèrent pas l'ardeur de son prosélytisme et ne diminuent pas son activité littéraireLe Dictionnaire de Moreri lui attribue environ soixante discours, ascétiques ou polémiques, dont plusieurs sont publiés sous des noms d'emprunt ou anonymement à Bruxelles, où pour quelque temps il se réfugie..

La polémique des Réflexions morales C'est à Bruxelles que Quesnel achève son livre des Réflexions morales. Il en revoit la première partie, imprimée en 1671, et lui donne plus d'étendue pour la mettre en rapport avec son nouveau travail. L'ouvrage, ainsi refait à neuf, parait en 1694 et est présenté à Louis Antoine de Noailles, qui a succédé à M. Vialart sur le siège de Châlons-sur-Marne. Ce prélat, informé que ce livre a cours dans son diocèse et y est apprécié, après y avoir fait, dit-on, quelques changements, l'approuve par un mandement du , et en recommande la lecture au clergé et aux fidèles de son diocèse, comme l'a fait son prédécesseur.

Jusque-là, les Réflexions morales n'ont pas fait grand bruit, et n'ont fait l'objet d'aucune critiqueUne ordonnance de de Foresta de Colongne, évêque d'Apt, publiée en 1703, paraît être le premier acte de l'autorité épiscopale contre elles.. Un événement imprévu en fait un brandon de discorde. M. de Noailles, qui n'est pas encore cardinal, est cette même année transféré sur le siège métropolitain de Paris. Le , il publie une ordonnance dans laquelle il condamne un livre de l'abbé Martin de Barcos intitulé Exposition de la foi de l’Église touchant la grâce et la prédestination. C'est, comme on l'imagine bien, toute la doctrine de Port-Royal.

Deux ans après, on voit paraître, sous le titre de Problème ecclésiastique, un écrit où l'auteur souligne avec malignité la contradiction entre deux opinions opposées de Louis Antoine de Noailles, approuvant cette doctrine dans les Réflexions morales alors qu'il est évêque de Châlons en 1695 et condamnant la même doctrine dans l'Exposition de la foi en tant qu'archevêque de Paris en 1696.

Le Problème est condamné au feu par arrêt du Parlement de Paris du Cet écrit satirique est d'abord attribué aux Jésuites, et l'on nomme le P. Daniel, qui s'en défend. D'autres crurent que le P. Doucin, de la même société, en était l'auteur. Il avait été publié par le P. Souâtre, Flamand, et aussi jésuite, ce qui devait fortifier les soupçons. Cependant dom Thierry de Viaixnes, bénédictin de la congrégation de Saint-Vanne, déclara que l'ouvrage était de lui. Des personnes néanmoins ont continué de le croire du P. Doucin et prétendent que dom Thierry n'en a été que le copiste. Histoire de Bossuet, par le cardinal de Bausset, ., t. 4, p. 41 et suiv. ; mais cela ne tire pas M. de Noailles de l'état pénible où le met cet embarrassant dilemme.

Bossuet On sait aujourd'hui que la partie dogmatique de l'ordonnance du est l'ouvrage de Bossuet. Le prélat ne s'en croit que plus obligé de venir au secours de l'archevêque de Paris : en conséquence,

C'est cet écrit et quelque autre travail du même genre que le P. Quesnel et ses partisans appellent la Justification des Réflexions morales, par BossuetCe fut un abbé le Brun, doyen de Tournai, exilé à Meaux, qui, ayant surpris une copie de ces écrits, restée parmi les papiers de Bossuet, après sa mort, l'envoya au P. Quesnel, qui la fit imprimer en Hollande sous le titre de Justification des Réflexions morales par M. Bossuet, ibid., à l'endroit cité.. Pasquier Quesnel, en quête de légitimité morale, essaie de couvrir ses doctrines de l'autorité de Bossuet, afin de se concilier un clergé gallican dans sa majorité. Bossuet a été prié d'examiner le texte des Réflexions morales et a consenti à le faire. Il a même rédigé un avant-propos comme préface à une nouvelle édition, insistant pourtant sur la correction de cent vingt propositions qu'il a trouvées répréhensibles. Comme cette condition n'a pas été acceptée, il a refusé sa coopération et retenu l'avant-propos préparéMais par la suite Quesnel obtint des héritiers de Bossuet les documents que ce dernier avait laissés et il les publia comme un écrit authentique sous le titre Justification des Réflexions Morales, par feu M. Bossuet..

On doit à l'Histoire de Bossuet, par le cardinal de Bausset, l'éclaircissement complet de ce point de critique : il résulte de son récit que, loin d'avoir approuvé le livre des Réflexions morales, Bossuet y a trouvé beaucoup de choses à redire et a proposé d'y mettre de nombreux cartons. Soit insinuation, soit peur et honte de se contredire, M. de Noailles, qui est nommé cardinal l'année suivante, n'accepte pas qu'on y touche.

Le retour du conflit La nouvelle édition des Réflexions morales parait en 1699, sans corrections, mais aussi sans approbation de M. de Noailles. L'effet du Problème ecclésiastique est de ranimer les disputes que la paix de Clément IX a eu pour objet d'étouffer. On voit de part et d'autre se multiplier des écrits où l'on se fait une guerre à outrance. La plupart partent de Bruxelles, où Quesnel, devenu le chef du parti depuis la mort d'Arnauld, vit sous des noms supposés et sous des habits laïques.

Mais en 1703, Humbert de Precipiano, archevêque de Malines, craignant que la tranquillité de son diocèse n'en soit compromise, obtient de Philippe V un ordre pour le faire arrêter. Quesnel est découvert, arrêté et enfermé dans les prisons de l'officialité, d'où, tandis qu'on instruit son procès, quelques amis, en perçant les murs, parviennent à le faire échapper.

Amsterdam Il se cache de nouveau, erre pendant quelque temps, non sans inquiétude, ayant été arrêté à Namur et à Huy : il peut enfin se rendre à Amsterdam, où Godde, évêque de Sebaste et vicaire apostolique en Hollande, qui vient d'être déposé pour son attachement au même parti, l'a invité à venir trouver asile. Là, il peut écrire en liberté, et use largement du droit d'attaque et de défense. Il continue, bravant tous les interdits et toutes les censures, à écrire pour soutenir ses idées. Obstiné dans la poursuite de ses buts, il n'hésite pas à prendre des pseudonymes et à se déguiser pour échapper aux autorités.