Le surréalisme s’est manifesté dans l’entre-deux-guerres en Belgique francophone à travers principalement deux groupes distincts, le groupe de Bruxelles, autour de Paul Nougé et René Magritte, et le groupe du Hainaut, autour d'Achille Chavée et de Fernand Dumont. Dans l'immédiat après-guerre auront lieu deux expériences éphémères : le surréalisme révolutionnaire, que fonde le belge Christian Dotremont et le français Noël Arnaud, et le groupe Haute Nuit, qui tente de relancer l'activité surréaliste dans le Hainaut. Par la suite, les membres des anciens groupes se retrouvent dans divers regroupements ou publications collectives, plus ou moins proches de l'esprit surréaliste : Cobra, La carte d'après nature, Les Lèvres nues, Phantomas, Temps mêlés, Daily-Bul, Edda, Le Vocatif Xavier Canonne, Le surréalisme en Belgique, 1924-2000, Fonds Mercator, 2007..
Relations avec le groupe de Paris
Le surréalisme belge se singularise, par rapport aux autres pays où furent créés des groupes surréalistes, (Tchécoslovaquie - Groupe des surréalistes, Roumanie, Angleterre, États-Unis, etc.) par les rapports souvent conflictuels entretenus avec le groupe de Breton. Alors qu'ailleurs, tout différend avec le groupe fondateur conduit à abandonner toute référence directe au surréalisme (Paalen, par exemple), en Belgique, les critiques envers le groupe parisien se feront souvent au nom même du surréalisme, tel que les uns et les autres l'envisagent.
Le contenu de ces différends variera avec le temps, mais certaines constances se retrouvent d'un groupe à l’autre : la méfiance vis-à-vis de l'inscription du surréalisme dans l'histoire littéraire, le doute vis-à-vis de l'automatisme (Paul Nougé) ou au contraire le retour à un automatisme pur (Cobra).
À cela s'ajoute une dimension souvent politique, l'engagement des nombreux surréalistes belges, particulièrement auprès du Parti communiste de Belgique, étant source de frictions et de ruptures.
Histoire du surréalisme en Belgique Tôt implanté dans le pays, le surréalisme ne l'a jamais vraiment quitté, à travers une foison de revues et de tentatives de regroupement, souvent éphémères. Contrairement à Paris ou Prague, il n'a pas existé en Belgique d'aventure collective continue de longue durée mais un morcellement et une grande variabilité de l'expression. Les conflits de personnes, de perspectives ou d'opinions rendent l’approche de l'histoire du surréalisme dans ce pays d'autant plus malaisée que les traces laissées, - des revues souvent minimalistes, des œuvres marginales, etc - ont peu souvent retenu l'attention des historiens d'art et de littérature, ce qui d'ailleurs n'aurait pas déplu à la plupart.
Il en résulte l'impossibilité de dresser un portrait exhaustif et cohérent de l'activité surréaliste en Belgique, pas plus qu'il n'est envisageable d’espérer fixer des limites claires et objectives à ce qui, dans ce foisonnement inégal, relève ou non de l'aventure surréaliste. Il s'agit simplement ici d’en donner un aperçu, aussi éclaté que son objet.
Les deux foyers du surréalisme (1924-1940)
Le groupe de Bruxelles
La série de tracts intitulée Correspondance, de Paul Nougé, Marcel Lecomte et Camille Goemans, dont la publication commence en , est généralement considérée comme la première manifestation du surréalisme en Belgique. C'est cependant dans les années qui suivent que commencent à s'installer des collaborations épisodiques entre surréalistes parisiens et bruxellois, alors que le groupe s'est élargi, avec l'entrée d'André Souris, de E. L. T. Mesens et René Magritte, puis de Louis Scutenaire et d'Irène Hamoir.
Hormis les trois numéros de la revue Distance, en 1928, le groupe surréaliste bruxellois ne publie pas de revue propre. Leur participation au surréalisme se signale par la signature de différents tracts issus du groupe de Paris (La révolution d'abord et toujours Nougé fait ajouter la phrase: Il importe de ne voir dans notre démarche que la confiance absolue que nous faisons à tel sentiment qui nous est commun, et proprement au sentiment de la révolte, sur quoi se fondent les seules choses valables. Paul Nougé, Fragments, Éditions Labor-Fernand Nathan, 1983, ., L'affaire Aragon, Violette Nozière), par des numéros spéciaux de revues réunissant surréalistes belges et français (Variétés: Le surréalisme en 1929; Documents 34 (Rédacteur en chef: E. L. T. Mesens): Intervention surréaliste) et enfin par leur participation à la première exposition surréaliste d'envergure internationale, l'exposition Minotaure organisée au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles en mai et , par E.L.T. Mesens, avec l'aide de Breton et Éluard, sous le patronage des éditions Skira. D'autre part, Camille Goemans part s'installer à Paris dès 1925, où le rejoint, de 1927 à 1930, René Magritte.
Malgré ces nombreuses collaborations, l'adhésion du groupe Correspondance au surréalisme n'est pas sans réserve. Avant de rejoindre Nougé et Goemans, Magritte et Mesens avaient publié une revue, Œsophage d'esprit dadaïste et provocante à l’égard des surréalistes parisiensCanonne, , .. L'esprit dadaïste n'a d’ailleurs jamais tout à fait quitté le surréalisme bruxellois, et c’est peut-être à lui qu'il faut attribuer cet « humour » propre à cette variante du surréalisme, humour dont se méfiait quelque peu André Breton« Cette sorte d'humour très particulier - tout à la fois je m'en délecte et je m'en inquiète.[...] Je m'en inquiète, parce qu'il tend à subordonner tout le reste et, de ce fait, amenuise les chances de la poésie qui sont à coup sûr aussi du côté de la gravité. » Lettre d'André Breton à René Magritte, dans Canonne, , ..
Mais c'est surtout Nougé, qui fait peu à peu figure de théoricien du groupe, qui marque, au moins à cette époque, de sérieuses réticences vis-à-vis de l'écriture automatique, placée alors au centre du surréalisme par Breton, et qui s’inquiète de l'institutionnalisation grandissante du surréalisme« J'aimerais assez que ceux d'entre nous dont le nom commence à marquer un peu, l'effacent. Ils y gagneront une liberté dont on peut espérer beaucoup. » Lettre à André Breton, cité partiellement par celui-ci dans le Second manifeste. André Breton, Œuvres complètes I, Pléiade, NRF Gallimard, 1988, et 1619..
Les surréalistes bruxellois se distinguent aussi par l'intérêt qu'ils portent à la musique, art dédaigné par le groupe de Paris. Cet intérêt se marque entre autres par la présence du compositeur André Souris. Ce dernier sera exclu en 1936, pour avoir dirigé une messe des artistes. Il participera néanmoins après-guerre à la revue Les Lèvres nuesCanonne, , ..
Après la guerre, Nougé et Magritte refusent de participer à la tentative de regroupement tentée par Achille Chavée, à cause de la présence de Christian Dotremont, auquel ils reprochent un article élogieux à l'égard de Jean Cocteau. Magritte, soutenu entre autres par Nougé, Joë Bousquet et Marcel Mariën qui a rejoint le groupe en 1937, ébauche dans un tract sa théorie du Surréalisme en plein soleil, accentuant le divorce avec les surréalistes parisiens.
Le groupe de Bruxelles se retrouvera encore, presque complet, dans la revue La carte d'après nature, dirigée par Magritte. La rupture progressive de Magritte avec ses anciens amis, Nougé et Mariën, met fin à l'existence du groupe proprement dit, bien que chacun de ses membres continueront à intervenir dans diverses publications.
Principaux animateurs Pol Bury (1922-2005) peintre et sculpteur Paul Colinet (1898-1957), écrivain Camille Goemans (1900-1960), écrivain Jane Graverol (1905-1984) peintre et créatrices de collages Irène Hamoir (1906-1994), écrivain Marcel Lecomte (1900-1966), écrivain René Magritte (1898-1967), peintre Marcel Mariën (1920-1993) écrivain, poète, essayiste, éditeur, photographe, cinéaste, collages et objets insolites. E. L. T. Mesens (1903-1971), écrivain et créateurs de collages Paul Nougé (1895-1967), écrivain Louis Scutenaire (1905-1987), écrivain Max Servais (1904-1990) André Souris (1899-1970), musicien Raoul Ubac (1910-1985), peintre, graveur et sculpteur Suzanne Van Damme (1901-1986), peintre
Le groupe du Hainaut
Fondé par Achille Chavée, Albert Ludé, André Lorent et Marcel Parfondry, le groupe louviérois Rupture n'entend pas initialement intervenir sur le plan artistique et littéraire. C'est sous l'impulsion du poète montois Fernand Dumont qu'il va s'orienter plus nettement vers le surréalisme. Dumont, ancien condisciple de Chavée, a découvert les écrits surréalistes en 1931, rencontré en à Paris Éluard et Breton, et est en contact avec les Bruxellois par l'intermédiaire de son ami Max ServaisDumont restera le surréaliste belge le plus proche de Breton, au point d’être le seul, tous groupes confondus, à se lancer dans l'exploration du hasard objectif cher à Breton, à travers son ouvrage La dialectique du Hasard au service du désir, écrit entre 1938 et 1942, mais publié seulement en 1979. (Le surréalisme à Mons et les amis bruxellois, )..
Le , sous l'impulsion de Dumont et E. L. T. Mesens venu en invité, le groupe adhère au surréalismeCanonne, , .. Il collabore ensuite avec le groupe de Bruxelles, cosignant le Bulletin international du surréalisme et l'exclusion d’André Souris.
Du 13 au , avec l'aide de Mesens, le groupe organise l'Exposition Surréaliste de la Louvière qui rencontre peu d’écho. Dans la foulée paraît le cahier Mauvais temps 1935, destiné à être annuel, et qu'André Breton accueille très favorablement Une revue comme "Mauvais Temps" répond vraiment, dans tous les domaines, à mon plus grand désir.[…] Il faut à tout prix que vous preniez la parole plus souvent. (André Breton, lettre à Fernand Dumont, cité in Xavier Canonne, ).. Mais en 1936, Achille Chavée part pour l’Espagne, s'engageant dans les brigades internationales. Son absence laisse le groupe à ses dissensions, entre "politiques" et "poètes", le rendant incapable de publier Mauvais temps 1936.
Au retour de Chavée, ce sont d’autres dissensions, plus nettement politiques, qui minent le groupe: en Espagne, il a siégé aux côtés des communistes dans les tribunaux révolutionnaires, et il est accusé d’avoir ainsi participé à l’exécution des militants non staliniens, anarchistes et trotskistes notamment. Les tensions ente trotskistes (Ludé, Lorent, Havrenne) et staliniens (Chavée, Dumont, SimonCes derniers plus par amitié pour Chavée que par véritable choix politique. Voir Le surréalisme à Mons et les amis bruxellois, catalogue de l'exposition tenue au Musée des Beaux-Arts de Mons, 1986, .) provoquent l'éclatement du groupe lorsqu'André Breton leur demande d’adhérer à la F.I.A.R.I. (Fédération Internationale de l'Art Révolutionnaire Indépendant) qu'il vient de fonder avec Léon Trotski.
Le , Dumont et Chavée et par l'aide de Benjamin Pavard, rejoint par Armand Simon, Pol Bury, Constant Malva, Marcel Lefrancq, Louis Van de Spiegele et Lucien André, fondent le Groupe Surréaliste du Hainaut, provoquant la réaction négative de E. L. T. Mesens, adhérent depuis 1938 à la F.I.A.R.I., et qui juge incompatible la qualité de surréaliste et l’engagement stalinien de Chavée. La guerre survient, qui met fin aux dissensions comme aux activités dans le HainautXavier Canonne in Le surréalisme à Mons et les amis bruxellois, ..
Principaux animateurs Pol Bury (1922-2005), peintre et sculpteur Achille Chavée (1906-1969), écrivain Fernand Dumont, (1906-1945), écrivain Marcel Havrenne (1912-1957), écrivain Marcel Lefrancq (1916-1974), photographe André Lorent (1901-1981) Constant Malva (1903-1969) Armand Simon (1906-1981), dessinateur Louis Van de Spiegele (1912-1971)
Feux de positions (1940-1945)