L'histoire des Juifs en Tunisie s'étend sur près de deux mille ans. Attestée au mais sans doute plus ancienne, la communauté juive en Tunisie croît à la suite de vagues d'immigration successives et d'un prosélytisme important créant des communautés de Berbères juifs. Toutefois, son développement est freiné par des mesures anti-juives à partir de l'édit de Milan en 313 et à l'époque de l'exarchat de Carthage dans l'Empire byzantin.

Après la conquête musulmane de la Tunisie, le judaïsme tunisien passe de périodes de relative liberté, voire d'apogée culturelle, à des temps de discrimination plus marquée. L'arrivée sur son sol de Juifs expulsés de la péninsule Ibérique, les Séfarades, souvent par l'intermédiaire de Livourne, modifie considérablement son visage. Sa situation économique, sociale et culturelle s'améliore fortement à l'avènement du protectorat français avant d'être compromise durant la Seconde Guerre mondiale, d'une part en raison des lois anti-juives du régime de Vichy et d'autre part à la suite de l'occupation du pays par l'Axe. En 1948, la création d'Israël suscite une réaction antisioniste généralisée du monde arabe, sur laquelle se greffent l'agitation nationaliste, la nationalisation d'entreprises, l'arabisation de l'enseignement et d'une partie de l'administration. Les Juifs quittent la Tunisie en masse à partir des années 1950, en raison des problèmes évoqués et du climat hostile engendré par la crise de Bizerte, en 1961, et la guerre des Six Jours, en 1967. La population juive de Tunisie, estimée à environ en 1948, n'est plus que de en 2003, soit moins de 0,1 % de la population totale. En 2018, la communauté la plus importante est celle de Djerba, bien devant celle de Tunis.

La diaspora juive tunisienne est répartie principalement entre Israël et la France, où elle a préservé son identité communautaire, au travers de ses traditions, majoritairement tributaires du judaïsme séfarade, mais conservant ses spécificités propres. Le judaïsme djerbien en particulier, considéré comme plus fidèle à la tradition, car resté hors de la sphère d'influence des courants modernistes, joue un rôle dominant..

Historiographie L'histoire des Juifs de Tunisie (jusqu'à l'établissement du protectorat français) est étudiée pour la première fois par David Cazès en 1888 dans son Essai sur l'histoire des Israélites de Tunisie ; André Chouraqui (1952) et (1965) en font autant, dans le contexte plus général du judaïsme nord-africain.. La recherche sur le sujet a été enrichie ensuite par Robert Attal et Yitzhak AvrahamiAllocution de Claude Nataf, président de la Société d'histoire des Juifs de Tunisie, reproduite dans .. En outre, diverses institutions, parmi lesquelles le musée d'ethnologie et de folklore de Haïfa, l'université hébraïque de Jérusalem, l'Institut israélien de musique liturgique et l'Institut Ben-Zvi collectent les témoignages matériels (vêtements traditionnels, broderies, dentelles, bijoux, etc.), traditions (contes populaires, chants liturgiques, etc.) et manuscrits ainsi que les livres et journaux judéo-arabes..

Paul Sebag est le premier à fournir dans son Histoire des Juifs de Tunisie : des origines à nos jours (1991) un premier développement entièrement consacré à l'histoire de cette communauté. En Tunisie, à la suite de la thèse d'Abdelkrim Allagui, spécialiste du judaïsme maghrébin, un groupe sous la direction de Habib Kazdaghli et Abdelhamid Larguèche fait entrer la thématique dans le champ des recherches universitaires nationales. Fondée à Paris le , la Société d'histoire des Juifs de Tunisie et d'Afrique du Nord contribue à la recherche sur les Juifs de Tunisie et transmet leur histoire par le biais de conférences, colloques et expositions.

Selon l'orientaliste Michel Abitbol, l'étude du judaïsme tunisien a connu son grand essor lors de la dissolution progressive de la communauté juive dans le contexte de la décolonisation et de l'évolution du conflit israélo-arabe. alors que Habib Kazdaghli estime que le départ de la communauté est la cause du faible nombre d'études liées au sujet.. Kazdaghli fait cependant remarquer que leur production augmente dès les années 1990, du fait d'auteurs rattachés à cette communauté, et que les associations de Juifs originaires de telle ou telle communauté (ArianaAmicale des Juifs de l'Ariana (AJA)., Bizerte ; le siège social est sis au numéro 8 de la rue Jean-Daudin ( arrondissement de Paris)., Sousse ; elle est active sur les réseaux sociaux et son siège est sis au 41bis du boulevard de La Tour-Maubourg ( arrondissement de Paris)., etc.) ou de Tunisie se multiplient. Quant au sort de la communauté juive durant la période de l'occupation allemande de la Tunisie (1942-1943), il reste relativement peu évoqué et le colloque sur la communauté juive de Tunisie tenu à l'université de La Manouba en (le premier du genre sur ce thème de recherche) ne l'évoque pas.. Cependant, le travail de mémoire de la communauté existe, avec les témoignages de Robert Borgel et Paul Ghez, les romans La Statue de sel d'Albert Memmi et Villa Jasmin de Serge Moati ainsi que les travaux de quelques historiens.

Antiquité Origines

Hypothèses Comme nombre de populations juives, de Tripolitaine ou d'Espagne notamment, les Juifs tunisiens revendiquent une implantation très ancienne sur leur territoire.. Aucun document ne permet cependant d'attester formellement leur présence avant le . Parmi les hypothèses :

vignette|Palmier dattier, mosaïque byzantine de la synagogue romaine de Naro à Hammam Lif, , Brooklyn Museum (New York).

certains historiens, comme David Cazès, Nahum Slouschz ou Alfred Louis Delattre, suggèrent, sur la base de la description biblique des relations étroites fondées sur le commerce maritime entre Hiram (souverain de la cité phénicienne de Tyr) et Salomon (roi d'Israël), que des Israélites auraient pu faire partie des fondateurs de comptoirs phéniciens, dont celui de Carthage en 814 av. J.-C... Flavius Josèphe avance que l'arrivée des premiers Juifs au Maghreb remonte au , à l'époque des rois lagides d'Égypte qui, afin de renforcer les garnisons grecques de Chypre et de Cyrénaïque, ont appelé des mercenaires juifs d'Alexandrie, constituant ainsi les premières communautés nord-africaines, renforcées plus tard par l'arrivée des exilés de Judée, au lendemain de la destruction du second temple en 70. ; l'une des légendes fondatrices de la communauté juive de Djerba, retranscrite pour la première fois en 1849., raconte que des Cohanim (membres de la classe sacerdotale israélite) se seraient installés dans l'actuelle Tunisie après la destruction du Temple de Salomon par l'empereur Nabuchodonosor II en 586 av. J.-C.. ; ils auraient emporté un vestige du Temple détruit, conservé dans la Ghriba de Djerba., et en auraient fait un lieu de pèlerinage et de vénération jusqu'à nos jours.

Cependant, si ces hypothèses étaient vérifiées, il est possible que ces Israélites se soient assimilés à la population punique et aient sacrifié à ses divinités, comme Baal et Tanit.. Par la suite, il est également possible que des Juifs hellénistiques ou orthodoxes d'Alexandrie ou de Cyrène se soient implantés à Carthage à la suite de l'hellénisation de la partie orientale du bassin méditerranéen. Le contexte culturel a pu permettre aux seconds de pratiquer un judaïsme plus conforme aux traditions ancestrales.. Des embryons de communautés existent aux derniers temps de la domination punique sur l'Afrique du Nord., sans que l'on puisse affirmer s'ils se sont développés ou ont disparu ultérieurement.

Quoi qu'il en soit, des Juifs se sont implantés dans la nouvelle province romaine d'Afrique., jouissant des faveurs de Jules César. Celui-ci aurait, en remerciement de l'appui du roi Antipater dans sa lutte contre Pompée, reconnu au judaïsme et à lui seul le statut de religio licita mais cela est aujourd'hui mis en doute même si, selon Flavius Josèphe, César aurait accordé aux Juifs un statut privilégié, confirmé par la Magna charta pro Judaeis sous l'empire.. Ces Juifs sont rejoints par des Juifs pérégrins, expulsés de Rome pour y avoir pratiqué le prosélytisme.. Plus tard, nombre de vaincus de la première guerre judéo-romaine sont déportés et revendus comme esclaves en Afrique du Nord. Des Juifs fuyant la répression de révoltes en Cyrénaïque et en Judée sous les règnes des empereurs Domitien, Trajan et Hadrien ont vraisemblablement fondé, eux aussi, des communautés sur le territoire de l'actuelle Tunisie.

Études génétiques

L'analyse de l'ADN mitochondrial des populations juives d'Afrique du Nord a fait l'objet d'une étude détaillée en 2008 par Doron Behar et ses collègues.. Elle montre que les Juifs de certaines régions d'Afrique du Nord (Maroc, Tunisie, Libye) ne partagent pas les haplogroupes de l'ADN mitochondrial typiquement nord-africains (M1 et U6) des populations berbères et arabes. De même, alors que la fréquence d'haplogroupes L sub-sahariens avoisine, en moyenne, 20-25 % chez les populations berbères étudiées, elle n'est que de 1,3 %, 2,7 % et 3,6 % respectivement chez les juifs du Maroc, de Tunisie et de Libye.. Cette étude de Behar montre également que les Juifs d'Afrique du Nord ne partagent pas non plus leurs lignées maternelles principales avec les Juifs du Proche-Orient. L'étude révèle également qu'environ 43 % des Juifs de Tunisie descendraient de 4 femmes. La lignée maternelle partagée par les Juifs de Libye et de Tunisie a une origine qui se situe dans une région allant du Proche et Moyen-Orient jusqu'au Caucase.

Deux études ont tenté de vérifier l'hypothèse selon laquelle la communauté juive de l'île de Djerba remonterait à l'époque de la destruction du premier Temple : la première de Gérard Lucotte et ses collègues date de 1993., la seconde de l'anthropologue Franz Manni. et ses collègues date de 2005.. Elles concluent également que le patrimoine génétique paternel des Juifs de Djerba est différent de celui des Arabes et des Berbères de cette île. Pour la première étude, 77,5 % des échantillons testés sont de l'haplotype VIII (probablement similaire à l'haplogroupe J selon Lucotte), la seconde montre que 100 % des échantillons sont de l'haplogroupe J*. La seconde étude suggère qu'il est peu vraisemblable que la majorité de cette communauté provienne d'une colonisation ancienne de l'île alors que pour Lucotte, il est difficile de déterminer si cette fréquence élevée représente réellement une relation ancestrale.

Ainsi, les études génétiques montrent des origines diverses chez les Juifs du Maroc., de Tunisie et de Libye mais tendent à réfuter la thèse d'une origine majoritairement berbère, bien que présente.

Selon une étude autosomale de Naama Kopelman et ses collègues ()., les Juifs ashkénazes, turcs, marocains et tunisiens partageraient une origine commune proche-orientale et seraient assez proches des Palestiniens. Toutefois, dans cette étude, les Juifs tunisiens sont distincts des trois autres populations juives, ce qui pourrait laisser suggérer, selon les auteurs, une isolation génétique plus importante et/ou une contribution significative des populations locales berbères comme dans le cas des Juifs libyens.