L’affaire Blomberg-Fritsch est une suite d'événements qui, en 1938, permirent notamment à Adolf Hitler d'écarter le ministre de la Guerre, Werner von Blomberg, et le commandant en chef de l'armée de terre allemande, Werner von Fritsch. Les deux hommes, ainsi que le ministre des Affaires étrangères, Konstantin von Neurath, s'étaient opposés au calendrier des projets expansionnistes du Führer. Blomberg et Fritsch furent contraints de démissionner, en raison, pour le premier, de son mariage avec une ancienne prostituée, et pour le second, d'une prétendue relation homosexuelle. Après l'exploitation politique de l'incendie du Reichstag et de la nuit des Longs Couteaux, cette double éviction fut une étape majeure de la consolidation du pouvoir absolu du Führer, particulièrement sur les Forces armées, qui facilita les projets expansionnistes du Troisième Reich.

Comme pour l'incendie du Reichstag, les circonstances exactes de l'affaire Blomberg-Fritsch font l'objet de controverses entre historiens, certains estimant qu'il s'agit d'une suite d'événements fortuits, d'autres évoquant une manœuvre orchestrée par de hauts responsables nazis comme Hermann Göring et Heinrich Himmler, manœuvre aussitôt exploitée par Hitler.

Contexte Depuis l'échec du putsch de la Brasserie, Hitler a compris qu'il devait , et notamment l'armée. Le soutien des Forces armées lui est nécessaire afin d'affermir son pouvoir en Allemagne, mais aussi pour lui permettre de réaliser ses visées expansionnistes. Dès 1934, la mise au pas de la (SA) lors de la nuit des Longs Couteaux, donne des gages aux milieux conservateurs et à la . Le soutien de celle-ci au régime nazi s'accroît notamment avec la réintroduction de la conscription en 1935 (elle devient alors la ), puis avec la remilitarisation de la Rhénanie en 1936, toutes deux effectuées en violation du traité de Versailles. Au cours de l'été 1937, Hitler commence .

Prémices vignette|redresse=1.3|alt=Photographie en noir et blanc de Blomberg, Fritsch et Raeder (de gauche à droite de l'image) réunis à Nuremberg le |De gauche à droite, les principaux chefs des Forces armées : Blomberg, Fritsch et Raeder, à Nuremberg le pour la parade de la du parti nazi. Le , le ministre de la Guerre, Werner von Blomberg, et les commandants en chef de l'armée de Terre, Werner von Fritsch, des forces aériennes, Hermann Göring, et de la marine de guerre, Erich Raeder, se rendent à la chancellerie du Reich afin de participer à une réunion destinée à obtenir l'arbitrage de Hitler sur la répartition de la production d'acier entre les trois armes. À leur surprise, ils sont accueillis par le Führer, en compagnie de son aide de camp, Friedrich Hossbach, et du ministre des Affaires étrangères, Konstantin von Neurath. De plus, au lieu d'aborder l'objet de la réunion, Hitler se lance . La volonté de Hitler d'annexer l'Autriche et de détruire l'État tchécoslovaque ne suscite aucune réprobation, aucune opposition de principe, ni des participants à la réunion, ni des dirigeants militaires qui en sont informés par la suite, comme le général Ludwig Beck.

En revanche, Neurath, Blomberg et Fritsch, auxquels Göring finit par s'associer, estiment que l'analyse militaire du Führer est insuffisante et que toute action militaire contre l'Autriche ou la Tchécoslovaquie provoquerait l'entrée en guerre de la France et du Royaume-Uni. Ils font clairement part à Hitler de leur position, qui est reprise dans le compte-rendu de la réunion, établi par Hossbach cinq jours plus tard, document généralement connu sous le nom de Protocole Hossbach. Hitler, qui s'attendait à de telles réactions, met fin à la réunion en rassurant Fritsch, à qui il affirme qu'il n'y a pas de danger de guerre dans l'immédiat.

Neurath évoque à nouveau le sujet lors d'un entretien avec Hitler, à la mi-. Pour le ministre des Affaires étrangères, .

Blomberg

vignette|gauche|redresse=0.7|alt=Photographie en noir et blanc de Werner von Blomberg (1937)|Werner von Blomberg (1937).

Ministre de la Guerre depuis l'accession de Hitler au poste de chancelier en et membre du parti nazi depuis Klaus D. Patzwall, Das Goldene Parteiabzeichen und seine Verleihungen ehrenhalber 1934–1944, Studien zur Geschichte der Auszeichnungen Band 4, Verlag Klaus D. Patzwall, Norderstedt 2004, ., Werner von Blomberg est un fervent admirateur du Führer, dont ; il n'est et est surnommé par ses pairs « le Lion de Caoutchouc». Père de cinq enfants et veuf depuis 1934, il rencontre en , une femme de sa cadette, Margarethe Gruhn, lors d'une promenade dans le de Berlin, dont il s'éprend assez rapidement. Au cours des premières semaines, il ne parle pas de sa nouvelle relation mais il étonne ses adjoints en se rendant seul et en civil à Oberhof, sous le prétexte de rendre visite à une amie qui se serait brisé la cheville en skiant.

Blomberg, qui présente sa future épouse comme une dactylo, une fille du peuple toute simple, s'inquiète de la réaction du corps des officiers et s'en ouvre à Hitler, dont l'approbation est nécessaire pour le mariage. Contrairement à ses appréhensions, le Führer s'enthousiasme pour une union qui marque le , se propose comme témoin et suggère que Hermann Göring soit le deuxième. Le mariage, qui étonne tout le monde, se déroule au ministère de la Guerre, dans la plus stricte intimité le . Le soir même, les nouveaux époux partent en voyage de noces. Malgré le rang élevé de Blomberg, le mariage ne fait l'objet que d'un bref communiqué dans la presse, sans aucun commentaire ni photographie. Le , le annonce que .

vignette|alt=Photographie en noir et blanc de Heinrich Himmler, Wolf-Heinrich von Helldorf et Richard Walther Darré (de gauche à droite de l'image)|De gauche à droite : Heinrich Himmler, le préfet de police de Berlin Wolf-Heinrich von Helldorf et le ministre Richard Walther Darré, en 1939. À droite l'ambassadeur de France à Berlin Robert Coulondre.

Le dans la matinée, le chef du service central d'identification de la police criminelle de Berlin, Hellmuth Müller, reçoit une lettre anonyme accompagnée de photos pornographiques. Sur celles-ci apparaît une jeune femme blonde coiffée à la garçonne, mesurant à peu près , bien proportionnée, totalement nue à l'exception d'un collier de perles ; au verso de la photo figure le nom de Luise Margarethe Gruhn. Poursuivant son enquête, Müller découvre que cette femme a été arrêtée à deux ou trois reprises pour racolage sur la voie publique ; puis pour avoir volé un client et que ses photos pornographiques avaient été vendues dans les gares de Berlin jusqu'à ce que la police mette fin au trafic. En terminant ses investigations, il constate que le nom figurant sur les photographies correspond à celui de la nouvelle épouse de Blomberg.

Conscient du caractère explosif des éléments qu'il a recueillis, Müller en informe le directeur de la police criminelle, Artur Nebe. Afin de ne pas fournir à la SS un outil contre la , Nebe n'avertit pas son supérieur, Reinhard Heydrich, dirigeant de la SIPO et du SD ; mais il se rend chez le chef de la police de Berlin, Wolf Heinrich von Helldorf. Nazi de longue date, SA- , Helldorf est cependant opposé au pouvoir grandissant de la SS. Il choisit donc de tenir Heydrich et Himmler à l'écart de l'affaire et d'en prévenir Wilhelm Keitel, adjoint direct et beau-fils de Blomberg. Lors de sa rencontre avec Helldorf, Keitel se déclare incapable d'identifier la personne figurant sur les photographies comme étant la femme de Blomberg ; il n'a pas été invité au mariage et n'a entrevu l'épouse de Blomberg, dont le visage était voilé, que de loin, lors de l'enterrement de la mère de Blomberg. Il conseille donc à Helldorf de contacter Göring, témoin du mariage. Göring identifie formellement l'épouse de Blomberg sur la fiche de prostituée et prévient Hitler de la situation.

Hitler est choqué par la nouvelle : elle heurte sa pruderie et ses préjugés raciaux, . Mais surtout elle risque de porter un coup sévère à son prestige, . Hitler est, de plus, convaincu que Blomberg connaissait le passé de son épouse avant le mariage et, qu'en le prenant, avec Göring comme témoins, il espérait les forcer à étouffer le scandale.

Le , le Führer évoque l'affaire avec son aide de camp, Friedrich Hossbach : il rend hommage au travail accompli par Blomberg et se déclare triste de devoir se séparer d'un homme aussi loyal. Hossbach trouve . Le , , Hitler fait part du scandale à Joseph Goebbels qui note dans son journal qu'il s'agit de .

Contacté par Göring, Blomberg refuse d'annuler le mariage, . Le , le ministre de la Guerre est reçu, pour la dernière fois, par le chef de l'État, qui l'assure qu'il pourra reprendre le service si l'Allemagne est engagée dans une guerre. Le lendemain, Blomberg, accompagné par son épouse, part en Italie pour une année d'exil en conservant tous ses droits à la retraite de maréchal et avec . Revenus en Allemagne après le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, Blomberg et son épouse . L'ancien ministre est cependant arrêté à la fin du conflit et meurt dans un camp de prisonniers à Nuremberg en .

Fritsch

vignette|gauche|upright=0.8|alt=Photographie en noir et blanc de Werner von Fritsch en 1932. Il arbore sur son uniforme la croix de fer et la décoration Pour le mérite|Werner von Fritsch en 1932.

Le dans la soirée, ébranlé par les révélations sur le mariage de Blomberg, Adolf Hitler repense aux rumeurs qui avaient couru pendant l'été 1936, à propos d'une relation homosexuelle entretenue par Werner von Fritsch, fin 1933 : à l'époque, le Führer avait refusé d'y croire et ordonné de détruire le dossier. Craignant un nouveau scandale concernant le successeur potentiel de Blomberg, il ordonne à Heinrich Himmler de reconstituer le dossier, ce qui se révèle d'autant plus facile que celui-ci a été conservé par Reinhard Heydrich, malgré les ordres. Le , à , Hitler est en possession des fiches de la Gestapo, établies par l'inspecteur en chef Josef Albert Meisinger, ami personnel et homme de confiance de Heinrich Müller ; plus tard dans la matinée, il transmet le dossier à son aide de camp, Friedrich Hossbach, en lui ordonnant de garder un secret total.

Hossbach, , et qui porte une vive admiration à Fritsch est persuadé que celui-ci saura quoi faire et l'avertit des rumeurs, désobéissant à l'ordre formel du Führer, avertissement qui lui coûtera son poste. Dans la soirée, Fritsch lui affirme que toute l'affaire n'est qu'un tissu de mensonges, ce que Hossbach s'empresse de faire savoir à Hitler qui en semble soulagé et observe après le départ de Blomberg. Le , Fritsch contacte Hossbach, en lui expliquant que les allégations à son encontre sont peut-être liées à un déjeuner en tête-à-tête avec un membre des Jeunesses hitlériennes durant l'hiver 1933-1934 lors de la campagne du secours d'hiver, présumant .

vignette|upright=0.8|alt=Photographie en noir et blanc de Franz Gürtner en 1938|Franz Gürtner en 1938.

Dans la soirée Hermann Göring, qui considère Fritsch comme son rival au poste de ministre de la Guerre, presse Hitler de prendre une décision et Hossbach suggère au Führer d'aborder directement la question avec le principal intéressé.