L'Alliance marxiste révolutionnaire (AMR) est un mouvement trotskiste de tendance pabliste, proche des idées libertaires, actif de 1969 à 1974, qui a fondé en 1970 la revue L'Internationale. Elle se distingue des autres tendances trotskistes par son attachement et sa promotion du concept et des démarches d’autogestionAlix Ducamp, Les travailleurs des services pour l'extrême gauche française des années 1970 : des cols blancs à la prolétarisation, in Le Mouvement Social, 2005/2 (), (version en ligne)..

La première Alliance marxiste révolutionnaire est créée en 1969 par des militants pablistes qui se sont dissociés, en 1965, de la Quatrième Internationale. Elle se dissout en 1974 pour rejoindre le Parti socialiste unifié (PSU, tendance B). L'expérience est de courte durée, puisque trois ans plus tard ses militants partent fonder les Comités communistes pour l'autogestion (CCA) avec d'ex-militants de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR).

Après l'élection présidentielle de 1981, la « tendance I » quittant les CCA reprend le nom d'AMR. De l'ancienne AMR, Gilbert Marquis participe à la deuxième AMR tandis que Michel Fiant demeure aux CCA. Certains membres participent ensuite à la fondation de l'Alternative rouge et verte (AREV) puis des Alternatifs.

Origines du mouvement Le mouvement doit beaucoup aux militants comme Michel Fiant et Gilbert Marquis, issus du Parti communiste internationaliste. À partir de 1953, le premier devient le secrétaire du syndicat CGT de l'usine Derveaux de Bezons et anime le groupe pabliste lors de la scission du PCI, via la stratégie de l'entrisme et adhère au Parti communiste français. À partir de 1957, il anime, aux côtés de Denis Berger, Félix Guattari et Michel Ravelli la revue Tribune de discussion, bulletin d’opposition interne au PCF.

Gilbert Marquis a de son côté séjourné en Yougoslavie où il participe aux brigades de travail soutenant le régime de Josip Broz Tito contre Joseph StalineMohammed Harbi, Gilbert Marquis, nécrologie du Monde, 11 février 2015 puis travaillé aux usines Chausson à Gennevilliers et été permanent syndical de la CGT à la Fédération des métaux de Seine-et-Oise.

Ces activités d'entrisme, soutenues par Michel Pablo, échouent en 1958 : le PCF effectue une purge contre les animateurs de Tribune de discussionLe fils de Gilbert Marquis donne comme date 1958 (cf. référence sus-citée) ; l'historien M. Harbi 1959 (cf. référence sus-citée) .

La fusion de Tribune de discussion avec L'Étincelle donne lieu à des tiraillements entre les deux courants, et le groupe « La Voie communiste » apparaît.

La rupture de « Pablo » au sein de la Quatrième Internationale en 1965 En 1965, des militants trotskistes regroupés autour de Michel Raptis dit « Pablo » au sein de la Quatrième Internationale, rompent, sur le plan organisationnel, avec la direction de celle-ci et se constituent en « tendance marxiste révolutionnaire de la Quatrième Internationale », ou TMR-IV.

Quelques dizaines de militants pablistes sont concernés en France par cette scission, dont les plus connus sont Michel Fiant et Gilbert Marquis.

L'arrivée des militants lycéens de Mai 68 C'est en 1969 que les militants de la TMR-IV, renforcés par des étudiants et des lycéens radicalisés à la suite des événements de Mai 68, fondent l'Alliance marxiste révolutionnaire, ou AMR, la première du nom.

Parmi les nouveaux venus, Maurice Najman, Maurice Ronai, Bernard Schalscha du lycée Jacques-Decour à ParisPatrick Fillioud, Le Roman vrai de Mai 68, Lemieux Éditeur, Paris 2016, p. 318., tous trois animateurs des Comités d'action lycéens depuis 1967, et membres du CVN.

D'autres fondateurs du mouvement lycéen de et leaders de Mai 68 participent à cette première AMR : Joël Grynbaum, du Lycée Turgot de Paris où il a fondé à la rentrée 1966 un des trois premiers Comités Vietnam lycéens, et Nicolas Baby qui a fondé celui du lycée Henri IV et, le , brûlé un drapeau américain arraché à la cathédrale américaine de Paris pour protester contre la guerre au Vietnam, à l’occasion de la visite du vice-président américain Hubert Humphrey à Paris. La photographie de presse l'identifiant sera très largement reprise partout dans le monde. Les frères Joseph Morder (cinéaste) et Robi Morder (historien) font partie de la nébuleuse, mais sans prendre de responsabilités politiques.

Le congrès des CAL à l'automne 1968 Au printemps 1969, le mouvement autour du principe de « comités d'action lycéens » est en difficulté : il n’y a plus vraiment de CAL, en raison des divisions en son sein« Les comités d’action lycéens » par Robi Morder, dans Les Cahiers du Germe trimestriels , 2002 depuis le congrès de l’automne 1968 – qui représente 150 CAL. Ce congrès voit l'opposition entre ceux qui préfèrent une orientation de type plutôt syndicale, pour rester unis, et ceux de la JCR, habitués aux jeux d'appareils du PCF (dont la JCR est une scission), qui proposent d’abord un « mouvement politique de masse » et estiment qu’un mouvement lycéen indépendant ne peut durer. Les seconds ont mieux préparé le congrès et sont majoritaires : ils jugent le mouvement des Comité d'action lycéens inutile et non viable et lui coupent les vivres.

Les autres vont alors tenter une dernière conférence nationale en , qui réunit 30 comités parisiens et 15 provinciaux, pour lancer une « campagne baccalauréat ». La presse va relayer l’information, mais ce qui demeure des CAL se trouve dans l’incapacité de sortir le matériel prévu et ne peut imprimer le du journal Barricades, faute de moyens. Ils se regrouperont plus tard dans l'Alliance marxiste révolutionnaire, en 1969.

L'AMR, la JEC (Jeunesse étudiante chrétienne) et quelques autres tentent de maintenir une autre perspective en créant en 1969/1970 un « Centre de luttes lycéen » (CLL) qui se réunit au local de la JEC, rue Linné, et édite un bulletin de liaison, mais il s'agit d'une structure de coordination et non d'une organisation.

Implantation en province L'AMR participe à la floraison des journaux de lycée d'après 68 : Jeunesse rebelle pour la LC (puis Lycée rouge), la Jeune Garde pour l’AMR, Le troublion pour Révolution, tandis que la JEC publie Aristide. Sa composition sociale correspond à la physionomie générale des groupuscules d'extrême-gauche de l'époqueSerand Patrick, Bref aperçu de l'histoire du courant "pabliste". Ses suites et ses périphéries en France (1965-1996), 9 mars 2007..

L'AMR se dote d'une revue, L'Internationale, et s'implante en province, principalement à Lyon, où Bernard Schalscha est envoyé pour recruter des militants, dès 1969, aussi bien en milieu lycéen et étudiant que dans le secteur ouvrier, mais également sur le pôle Marseille Aix-en-Provence, à Limoges, Toulouse ou à Bordeaux où la section sera animée par le comédien et metteur en scène Gilbert Tiberghien. Si les effectifs se sont accrus, le nombre total de militants reste toutefois compris entre 200 et , chiffre comptabilisé au moment de la fusion avec le PSU en 1974.

Le virage de 1972 La TMR-IV se transforme en TMRI (Tendance marxiste révolutionnaire internationale) en 1972, ce qui montre la volonté de ce courant de ne plus se réclamer exclusivement de l'héritage trotskiste, par 2007 « L'histoire du courant « pabliste » ses suites et ses périphéries en France 1965-1996 », Patrick SERAND, 2007, sur le site de l'Institut international d'histoire sociale..

L'implication chilienne de 1972-1973 Très intéressé par les luttes internationales, Maurice Najman suit de près les expériences de « pouvoir ouvrier » menées au Chili pendant l’Unité Populaire, le gouvernement de Salvador AllendeBiographie de Maurice Najman dans le Maitron.. Il y séjourne à l'été 1972, puis y consacre articles"Comment s’organisaient les bases du « pouvoir populaire »" par Maurice Najman, dans Le Monde diplomatique d'octobre 1973 et livresLe Chili est proche : révolution et contre-révolutions dans le Chili de l’Unité populaire, Paris par Maurice Najman, François Maspéro, 1974. . Il travaille à assembler textes (discours, résolutions politiques, analyses…) et articles de journaux qui donnent une idée précise des prises de positions et débats qui, pendant trois ans, ont agité les formations les plus à gauche à l’intérieur de la coalition gouvernementale, comme le PS ou le MAPU, et celles qui de l’extérieur, comme le MIR, entendaient lui apporter un soutien conditionnelLe Chili, du socialisme à la dictature » par Claude-Catherine Kiejman, dans Le Monde diplomatique de juin 1974.. Il fait aussi un lien avec la Grèce, qui vit sous une dictature militaire instaurée le — d'autres militants de l'AMR, comme Joël Grynbaum, adoptant la même démarche. Le , après le coup d’État, plusieurs centaines de lycéens discutent de l’armement du peuple chilien et fondent un comité de soutien à la lutte révolutionnaire du peuple chilien, puis remplissent la salle B de la Mutualité pour un « de solidarité »"Charlie Najman, années 68-70, du Sthetel à l'internationale, un cosmopolite" PAR ROBI MORDER 23 JUIL. 2016 .

Maurice Najman est également en contact avec le Portugais Otelo de Carvalho, notamment pendant la révolution des Œillets en MAURICE NAJMAN (1948-1999) par Claude Kowal 17 janvier 2013 , et rencontre Václav Havel puis organise à Paris le soutien au groupe tchèque « Plastic People », qui permet de financer un disque accompagné des textes de la Charte 77 et d’un livret réalisé par Kiki Picasso et les graphistes de Bazooka.

Les violences de 1973 Le , l'AMR participe, avec d'autres groupes comme la Ligue communiste et le PCMLF, à la manifestation organisée contre la tenue du meeting « contre l'immigration sauvage » à connotation raciste du groupe d'extrême-droite Ordre nouveau à la Maison de la Mutualité. Les violents affrontements qui s'ensuivent avec la police et le service d'ordre de l'organisation néofasciste aboutissent à la dissolution de la Ligue communiste et d’Ordre nouveau.

Orientations La plus unitaire des formations L'AMR prône de manière constante un front des organisations révolutionnaires, ce qui en fait la plus unitaire des formations tangibles d'extrême gauche, en particulier au sein du mouvement des Comités d'action lycéens, qu'elle souhaite voir conserver une démarche syndicale alors que les militants des JCR veulent en faire un outil au service de leur nouveau parti politique, la Ligue communiste, fondé en , et qui prennent le contrôle de la direction des CAL.

L'attention particulière aux mouvements issus de la jeunesse ou à la radicalisation du féminisme ne fera l'objet d'une véritable théorisation que quelques années plus tard, et vise à élargir l'assise du mouvement de Mai 68 et populariser les idées en lien avec le concept d'autogestion.

Défense de l'autogestion Prônant l'autogestion, l'AMR se distingue souvent des autres formations trotskistes par une approche plus libertaire du militantisme. Pour parvenir à son but, l'organisation Georges Lasserre, professeur honoraire à l'Université de Paris I, L'autogestion, ses doctrines en France, ses problèmes économiques, in Revue des études coopératives, 1975, , ..

Ouverture aux idées écologistes Avec le PSU et la mouvance « Mao-spontex » (maoïste spontanéiste) incarnée par Vive la révolution et la Gauche prolétarienne, l'AMR, dans la décennie qui suit Mai 68, est une des organisations de l'extrême-gauche française qui s'ouvrent précocement aux idées écologistes. Dès , sa revue L'Internationale publie un article de fond sur la pollutionL'environnement, un vrai problème mais pas de réelle solution capitaliste, L'Internationale, No 9, mars 1971., puis affirme en que Rapport Manshott : la lutte contre la pollution n'est pas une diversion capitaliste, L'Internationale, 20, 19 avril 1972.Philippe Buton, agrégé d'histoire, professeur d'histoire contemporaine à l'Université de Reims, L'extrême gauche française et l'écologie. Une rencontre difficile (1968-1978), in Vingtième Siècle, revue d'histoire, 2012/1 (), (version en ligne)..