Le rite cartusien est la manière de célébrer la messe et les sacrements dans l'ordre des Chartreux. Il est indissociable de la manière de vivre des Chartreux, et ne peut être compris indépendamment.
Les documents les plus anciens concernant ce rite remontent au premier quart du , une quarantaine d'années après la fondation de la Grande Chartreuse par saint Bruno en 1084. Ils permettent quelques hypothèses concernant la liturgie de la communauté primitiveAbondante bibliographie thématique dans la Nouvelle bibliographie cartusienne : http://monsite.wanadoo.fr/AnalectaCartusiana..
Histoire Origines et développements La première communauté cartusienne était majoritairement composée de clercs séculiers et de chanoines réguliers dont deux chanoines réguliers de Saint-Ruf. Aucun des premiers compagnons de saint Bruno n'était donc moine et l'esprit de la première communauté, comme sa liturgie, fut inspirée de la Règle de saint Augustin, adaptée aux besoins et à la vie semi-érémitique de la nouvelle fondation.
On ne sait rien de leurs choix liturgiques initiaux concernant la liturgie de la messe. C'est par erreur qu'on a écrit que le rite cartusien, tel qu'il s'est fixé dès le , appartenait à la famille du rite lyonnais. D'après les études menées par les Chartreux au moment de la réforme liturgique de Vatican II, leur rite serait davantage héritier de la messe clunisienne du et se rapprocherait donc d'une forme ancienne de la messe romaine. Mais ces affirmations restent sujettes à débat.
Le mode de vie mis en place et la composition de la communauté, volontairement réduite, imposa un parti de simplicité. Il n'y eut jusqu'au qu'un seul cierge allumé à la messe aux jours ordinaires et les ornements liturgiques devaient être pauvres. L'or est interdit, sauf pour les vases sacrés.
On sait également que la messe n'était pas célébrée chaque jour, sauf en Carême et qu'il n'y eut longtemps qu'un seul autel dans l'église conventuelle. Le débat reste ouvert concernant le nombre de prêtres. Il est cependant certain que pour les besoins de la communauté, la tendance fut rapidement à une sacerdotalisation générale des pères chartreux. Mais au , les chartreux sont réputés célébrer la messe rarement. Jacques de Vitry les oppose aux chanoines parisiens qui commençaient à multiplier les messes pour des intentions particulières. Aujourd'hui, la tendance est inversée, puisqu'ils sont pratiquement les seuls à avoir conservé, parmi les communautés qui ont révisé leur liturgie selon les principes du concile Vatican II, la pratique de la messe lue, célébrée par chaque prêtre, seul ou avec un servant, en plus de la messe communautaire.
C'est par erreur que l'historiographie de la période moderne a attribué à saint Bruno la rédaction de la préface de la Sainte-Vierge qui lui est bien antérieure.
Les études menées sur l'antiphonaire de l'officeHansjakob Becker, Die Responsorien des Kartäuserbreviers. Untersuchungen zu Urform und Herkunft des Antiphonars der Kartause, 1971. montrent que la première communauté adopta dans un premier temps une liturgie des heures de type canonial à neuf leçons, fortement influencées par l'ordinaire de Saint-Ruf, et, peut-être aussi par les usages de Grenoble, fortement marqués par l'influence lyonnaise, comme cela appert dans les mélodies grégoriennes qui ont subsisté jusqu'à nous.
Dans un second temps, la liturgie suivit le mouvement général de monachisation de la Chartreuse et adopta l'office bénédictin dans son intégralité. La réforme de Guigues I, cinquième prieur et premier législateur (vers 1124) fut à cet égard décisive. Guigues révisa l'antiphonaire, et contribua par son édition scientifique des lettres de saint Jérôme à la constitution du lectionnaire patristique.
Au cours des siècles, les chartreux ont veillé à conserver cette liturgie propre, adaptée à une vie solitaire et contemplative, dans des communautés peu nombreuses. En 1570, lorsque le pape saint Pie V publie la bulle Quo Primum, qui impose le missel romain à l'ensemble de l'Église latine, il exclut du champ d'application les rites liturgiques ayant plus de deux-cents ans et permit ainsi aux chartreux de conserver intact leur patrimoine liturgique.
Les révisions post-conciliaires (1980-2008) En accord avec le Saint-Siège, lors des réformes du rite romain de 1970, les chartreux choisirent de garder leur rite propre, plus propice à la contemplation et adapté à la vie en solitude sans finalité pastorale. Ils entreprirent néanmoins une révision générale de tous leurs livres liturgiques et adoptèrent plusieurs éléments du rite romain rénové : la langue vernaculaire adoptée (au choix des maisons) pour les lectures - toujours chantées -, les oraisons et les prières d'intercession de l'office ; communion sous les deux espèces ; prières eucharistiques ; préfaces ; la position du prêtre à l'autel est laissée au choix des communautés (face ou dos au peuple) ; la concélébration — non obligatoire — est réservée au dimanche et à certaines occasions festives ; le nombre des oraisons de la messe fut réduit à trois, comme dans le rite romain rénové.
En outre, le corpus euchologique [choix de prières] est enrichi, soit par des emprunts au missel romain, soit par des créations nouvelles ; le lectionnaire de l'office de nuit est recomposé de fond en comble avec trois séries de lectures patristiques ; un office des saints moines fut composé ; un nouveau diurnal et un bréviaire en langue vernaculaire furent promulgués pour la liturgie des heures en cellule dans lesquels furent adoptées des hymnes vernaculaires originales, sans équivalent dans la tradition latine (poèmes de Marie Noël, etc.).
Dans la totalité des maisons vivantes, et dans le respect du patrimoine historique ancien, l'espace liturgique est restructuré et révisé selon les normes conciliaires (autel détaché du mur du sanctuaire, simplification parfois extrême du décor, suppression du jubé, là où la conservation du patrimoine ne s'oppose pas à ces mesures). Les créations artistiques des sont cependant impitoyablement sacrifiées en fonction des goûts de l'époque.
Ces réformes furent introduites lentement et en douceur, en laissant toujours aux religieux — pour la liturgie solitaire — et aux communautés — pour la liturgie conventuelle — le choix entre une formule ancienne ou plus traditionnelle et une formule rénovée. Elle introduisirent dans la vie cartusienne un facteur d'instabilité et la mise en chantier d'incessantes remises à jour, pratiquement ininterrompues depuis la fin du concile.
Cependant, l'ordre n'a pas formellement obtenu jusqu'à ce jour l'approbation officielle du Saint-Siège pour la révision de ses livres liturgiques (recognitio). Quarante ans après le concile Vatican II, cette lenteur a permis de sauver un beau trésor de la piété liturgique ecclésiale, particulièrement adapté à soutenir le cheminement intérieur des moines.
À partir de 1998 environ, les livres de chœur sont révisés en fonction des acquis de la musicologie grégorienne. Une édition du graduel est procurée par Dom Augustin Devaux. Plusieurs versions de ces livres circulent sur le web. Toutes ne sont pas identiques et correspondent à plusieurs états du travail. On y observe notamment la création d'offices recomposés à partir du patrimoine musical antérieur de façon à constituer de nouveaux formulaires pour les offices du sanctoral, en particulier les communs des saints.
On notera qu'aucune des éditions ainsi publiées n'est munie des approbations canoniques de la congrégation pour le culte divin. Il ne s'agit donc pas d'éditions typiques, mais de versions ad experimentum (à l'exception des reproductions en mode image de la version antéconciliaire du graduel de la messe). Seul le missel de 1984 est muni d'une approbation du Révérend Père général Dom André Poisson. Par conséquent, toutes les maisons n'ont pas adopté ces révisions dans leur intégralité au moment même de leur publication.
Dans les années 2004/2005, les chartreux ont mis en place une commission liturgique destinée, avec l'aide d'experts extérieurs, à mettre leur liturgie en accord avec la liturgie conciliaire et à obtenir l'approbation du Saint-Siège. Dans ce contexte, ils adoptèrent, dans la cérémonie de la vigile pascale, la bénédiction du feu nouveau et du cierge pascal, rites absents de la tradition cartusienne depuis les origines, à l'instar de l'antique liturgie romaine, introduits tardivement à Rome, à partir d'influences germano-franques, et restaurés au milieu du par les réformes de Pie XII.
Caractéristiques générales
Contrairement à ce qu'on pourrait croire, la liturgie cartusienne ne se distingue pas par des temps de silence particulièrement longs, mais par une absence de précipitation, un recueillement, une ampleur des gestes et un esprit de foi qui en font le reflet fidèle du propos de moines intégralement consacrés à la contemplation.
La récitation du canon en silence par le prêtre, les bras en croix, était au Moyen Âge une pratique partagée par d'autres traditions rituelles. Le silence qui précède le début de chaque heure liturgique est prescrit par les rubriques du bréviaire dans la quasi-totalité des rites latins occidentaux.
En comparaison avec la liturgie romaine actuelle, le rite cartusien se caractérise par sa grande sobriété quant aux formes extérieures, son hiératisme et son recueillement, son sens du sacré et de l'adoration. Les moines se prosternent de tout leur long pendant la consécration eucharistique (prostration); après chaque messe, ils font une action de grâce commune, au chœur, dans la même position. Pour chaque oraison de la messe ou de l'office, la communauté s'incline profondément, appuyée sur les miséricordes des stalles. Les chartreux ont conservé plus qu'ailleurs la conscience de la valeur universelle de la prière et de l'offrande de tout sacrifice eucharistique, même célébré sans assistance. Leur coutume actuelle est de célébrer chaque jour la messe en solitude, en plus de leur participation à la messe conventuelle, sauf les jours de concélébration. Ils pratiquent la confession individuelle régulière, hebdomadaire voire quotidienne, avec un sens aigu de la proximité que procure tout geste sacramentel avec les actes sauveurs du Christ.
La liturgie cartusienne ignore pratiquement les processions, à l'exception de celle de la "Fête Dieu", peut-être trop mise en valeur dans le film "Le grand Silence" alors qu'elle est peu représentative de la liturgie cartusienne, sinon peut-être du caractère rustique qui caractérise l'éthos liturgique cartusien dans les déplacements communautaires, très différent, par exemple, des processions qui peuvent s'observer chez les Bénédictins. Hormis les processions de la prise d'habit du novice (du chapitre à la cellule), de la levée du corps (de la cellule du défunt à l'église) et de la sépulture (de l'église au cimetière), la vie cartusienne ne comporte pas de procession régulière hors de l'église. Les rameaux, le Dimanche des Rameaux, et les cierges le jour de la Présentation du Seigneur (), sont simplement distribués à la communauté qui se rend au chant d'une antienne au degré du sanctuaire pour les recevoir au cours de la messe de la main du célébrant, puis retourne dans les stalles.
Calendrier Le calendrier cartusien s'est toujours distingué par un nombre de fêtes et de saints moins important que dans les autres rites. Hormis la dédicace de l'église conventuelle et le titulaire de celle-ci, il y a peu de différences entre les maisons. On notera en particulier certains éléments typiques susceptibles d'aider à l'identification des livres et manuscrits cartusiens :
degrés des fêtes avant Vatican II : 1) solemnitas ; 2) festum candelarum (fêtes où l'on allume quatre cierges devant les degrés du sanctuaire à laudes et vêpres, tous les offices sont chantés à l'église) ;