Les Faisceaux italiens de combat (Fasci italiani di combattimento) sont un mouvement politique créé, entre autres, par Benito Mussolini, à Milan le . Première incarnation du mouvement fasciste, cette organisation constitue par la suite le noyau du Parti national fasciste, créé en 1921 autour de Mussolini.
Origines : les faisceaux d'action internationaliste et révolutionnaire interventionniste
Le mouvement des Faisceaux italiens de combat né après la Grande Guerre est issu d'un autre mouvement né avant l'intervention en 1914 et regroupant les partisans de l'intervention italienne issus de la gauche militante. Le mot faisceau appartient au vocabulaire politique de la gauche italienne depuis les faisceaux siciliens.. Il est utilisé en 1914 pour désigner un manifeste d'intellectuels et militants révolutionnaires favorables à l'entrée en guerre. Le , Libero Tancredi (pseudonyme de Massimo Rocca) et d'autres représentants du syndicalisme révolutionnaire comme Filippo Corridoni et Cesare Rossi signent l’appel du Faisceau révolutionnaire d'action internationaliste ; ce manifeste vise à constituer un mouvement qui souhaite rassembler les éléments de la gauche radicale favorables à l'entrée en guerre de l'Italie contre les empires centraux. Les faisceaux sont présentés comme les noyaux de la future société socialiste.. Les signataires du manifeste souhaitent l'entrée en guerre par hostilité aux empires centraux réactionnaires et cléricaux. et ont la volonté, notamment chez les syndicalistes et socialistes révolutionnaires, de préparer techniquement le prolétariat au combat et de forger ainsi en son sein une élite révolutionnaire et combattante, destinée à permettre la prise du pouvoir par la révolution.. Le manifeste des Faisceaux d'action internationaliste est signé par Michele Bianchi, futur membre du quadriumvirat de la marche sur Rome, Angelo Olivetti, ou encore Filippo Corridoni.
Benito Mussolini ne signe pas le manifeste mais, quelques jours après, il fait connaître sa position dans Avanti!, l'organe du Parti socialiste italien, dont il est le directeur : le neutralisme est selon lui réactionnaire. Les opposants à l'entrée en guerre sont largement majoritaires dans l'opinion publique. mais Mussolini pense que la révolution ne peut venir que par la violence et une action volontariste menée par un groupe révolutionnaire techniquement apte au combat; il voit ainsi dans la guerre le moyen de faire surgir une élite de révolutionnaires professionnels. S'opposant à la ligne du parti dont il était considéré comme l'étoile montante, il en est exclu et fonde son journal interventionniste , qui rassemble les plumes de gauche favorables à la guerre. Il rejoint alors le Faisceau d'action révolutionnaire interventionniste, mouvement politique italien fondé le à Milan et patronné par des figures de la gauche radicale interventionniste comme Alceste De Ambris. Le , les Faisceaux d'action internationaliste fusionnent avec les (Faisceaux autonomes d'action révolutionnaire), fondés par Mussolini, qui participe à la campagne interventionniste pour l'entrée en guerre de l'Italie. Mais le véritable coup d'envoi de la campagne interventionniste est lancé par le poète Gabriele D'Annunzio, lors de son discours du au Quarto dei Mille, à l'est de Gênes.
Le camp interventionniste regroupe des éléments d'origines différentes : les nationalistes d'Enrico Corradini et de , soutenus par certains milieux industriels, des syndicalistes révolutionnaires (Alceste De Ambris, Filippo Corridoni), qui bénéficient d'une audience restreinte, ou encore des , bien que ce dernier se réclame du socialisme jusqu'en 1917-1918 et soit soutenu par les socialistes français, la SFIO lui faisant remettre une aide financière.. Sur le plan syndical, on compte parmi les interventionnistes de gauche l (UIL), fondée en par Edmondo Rossoni, exclus de l (USI), d'inspiration anarcho-syndicaliste.
Le , après avoir négocié le Pacte de Londres, l'Italie entre en guerre aux côtés de la Triple-Entente, décision prise par trois hommes, mais lourde de conséquences : le roi d'Italie, , le président du Conseil, Antonio Salandra, et le ministre des Affaires étrangères, Sidney Sonnino.
La naissance du mouvement
À son retour du front, Mussolini reprend une activité politique nationaliste et regroupe autour de lui ses amis interventionnistes de gauche ; mais son audience est plus large que celle des faisceaux d'action révolutionnaire interventionniste puisque le rejoignent des nationalistes venus de la droite et des anciens combattants sans attache politique précise. Les nationalistes agitent le thème de la « victoire mutilée », réclamant les terres irrédentes. Soutenu du bout des lèvres par Mussolini, qui voit en lui un concurrent, le poète D'Annunzio occupe Fiume en 1919, et proclame la Régence italienne du Carnaro. De nombreux nationalistes, anciens arditi et futuristes participent à l'aventure de Fiume, avec la complicité des milieux militaires.
Après la signature du Traité de Rapallo de , D'Annunzio est expulsé de Fiume. En Italie, la crise économique aidant, provoquée dès 1919 par les difficultés liées à la reconversion d'une économie de guerre, puis aggravée par la crise économique mondiale de 1920-1921, les mouvements sociaux se multiplient. Dès , les occupations de terre démarrent dans le Latium, pour s'étendre au Midi et à la vallée du Pô.. Celles-ci sont légalisées, au coup par coup et a posteriori, par le décret Visocchi du . Le mouvement s'atténue en 1920 et disparaît en 1921.
Le , le futuriste Mario Carli, proche de l'ultra-nationalisme, crée à Rome la première association d'arditi, composée d'anciens membres des troupes de choc de la Première guerre, auxquelles appartiennent de nombreux repris de justice.. Quelques jours plus tard, une deuxième association d'arditi est créée à Milan, à l'appel du poète futuriste Marinetti et du capitaine des sections d'assaut Ferruccio Vecchi. Ces différentes associations d'anciens combattants, qui comprennent aussi le futuriste Giuseppe Bottai, se fédèrent au niveau national à la fin du mois de .
Dans le cadre de la constitution de ces associations nationalistes, Mussolini et son journal, Il Popolo d'Italia, organisent une réunion à Milan, le , qui regroupe une soixantaine de personnes. Le but est de créer, dans une optique antiparlementariste, un mouvement qui perpétuerait l'inspiration révolutionnaire de la guerre, fidèle à l'interventionnisme. L'assemblée est hétéroclite, regroupant aussi bien les arditi de Ferruchio Vecchi que des anarcho-syndicalistes, attirés par la phraséologie révolutionnaire, et des interventionnistes de gauche, qui se reconnaissent en la personne de Mussolini. La réunion accouche du Faisceau milanais de combat, dont le bureau inclut Mussolini, Vecchi, et Michele Bianchi, un dirigeant anarcho-syndicaliste de l'Unione Italiana del Lavoro (UIL) , expulsé de lUnione Sindacale Italiana en raison de ses positions interventionnistes pendant la guerre.
Deux jours plus tard, le mouvement prend une ampleur nationale. On convoque une assemblée générale, le , dans une salle de la piazza San Sepolcro à Milan, prêtée par le Cercle des intérêts industriels et commerciaux. 119 personnes répondent à l'appel, dont les futuristes Mario Carli, Marinetti et Giuseppe Bottai. Outre Mussolini, Italo Balbo, Cesare Maria De Vecchi, Emilio De Bono et Michele Bianchi, le futur quadrumvirat de la marche sur Rome, sont présents, ainsi que Roberto Farinacci, futur secrétaire du Parti national fasciste. Ils décident alors de créer les Faisceaux italiens de combat (Fasci italiani di combattimento) à la suite d'une réunion houleuse au bout de laquelle ils se mettent d'accord sur un programme. Le fascisme, bien qu'adoptant certaines idées proches des nationalistes de droite, est porté sur les fonts baptismaux par un homme qui est loin d’avoir rompu tous les liens qui le rattachent avec la gauche radicale et il compte de fait parmi ses premiers militants une majorité d’anciens socialistes, de syndicalistes révolutionnaires, de républicains radicaux.. Le nationalisme populaire du premier fascisme tranche nettement avec l’aristocratisme, l'expansionnisme, la méfiance à l'égard du peuple des nationalistes d'Enrico Corradini..
Mussolini rend public le programme, adouci et retouché par lui, qui mêle adroitement aspirations nationales et revendications sociales. Le « programme de San Sepolcro » (du nom de la place où il est proclamé), qui lance les bases du fascisme, est publié Le dans Il Popolo d'Italia ..
Le programme de Piazza San Sepolcro
Le « Programme des faisceaux italiens de combat » () à la rédaction duquel a participé Alceste De Ambris présente un mélange de réformes politiques et sociales de type progressistes et de revendications nationalistes. Les propositions progressistes n'ont été que très peu réalisées pendant la période du régime fasciste, à la suite du compromis réalisé avec les élites italiennes. Certaines furent reprises, essentiellement dans un but de propagande, par le Parti fasciste républicain de la République sociale italienne, notamment au travers du Manifeste des Faisceaux italiens de combat.
Échec du rassemblement de la gauche interventionniste en 1919
À ses débuts, le mouvement fasciste n'est pas encore un parti : il se déclare même anti-parti, conçu avec le désir d'actions plus qu'un objectif de changement radical des institutions du pays. Les faisceaux réunissent au début nationalistes, se constituant autour des associations d'anciens combattants (les arditi), et syndicalistes révolutionnaires. Des faisceaux se constituent à Naples, à Bologne autour de Dino Grandi, à Florence avec Italo Balbo et Amerigo Dumini (futur assassin de Giacomo Matteotti) .
Au printemps 1919, lors de mouvements sociaux « contre la vie chère », Il Popolo d'Italia appelle à s'en prendre aux personnes et pas seulement aux biens.. Il appuie alors les grèves, dont celle de la Fiat contre le changement d'heure (forme d'interventionnisme étatique), ainsi que les occupations d'usines de l'été 1920. Mussolini promet de soutenir la FIOM de Bruno Buozzi. Au même moment, tout en soutenant dans Il Popolo d'Italia les masses, les fascistes s'attaquent à leurs rivaux socialistes, dont ils contestent l'hégémonie auprès des masses. Lors d'une grève générale lancée à Milan par le PSI et la CGIL, en avril 1919, ils incendient le siège de l' Avanti!: c'est « la bataille de la via dei mercanti », .
Malgré cette agitation révolutionnaire, au Congrès de Florence d'octobre 1919, il n'y a encore que 56 faisceaux, groupant militants. Le futuriste Marinetti réclame alors l'expulsion du pape et la « dévaticanisation » de l'Italie .
Début 1919, Mussolini entre en pourparlers dans le but de constituer un bloc des partis et groupes se réclamant de l’interventionnisme de gauche : parti républicain, union socialiste italienne, syndicalistes révolutionnaires de l’UIL, futuristes. Ils ont été à plusieurs reprises sur le point d’aboutir, notamment en juin et juillet 1919, lors de l’agitation contre la vie chère et l’on a même ébauché un programme commun minimal portant sur la révision constitutionnelle dans un sens républicain. Cependant, la constitution d'un bloc de gauche interventionniste échoue à cause de l'opposition de la direction du parti républicain qui jugerait excessif le programme social des faisceaux d'une part, à cause de l'opposition des éléments les plus radicaux du futurisme et du fascisme hostile à la collaboration avec les vieux partis parlementaristes d'autre part..