La marche d’Espagne, ou Marca Hispanica, désigne la zone frontière politico-militaire de l’Empire carolingien créée au sud des Pyrénées à la fin du . Après la conquête musulmane de la péninsule Ibérique, ces territoires sont d’abord contrôlés par des garnisons établies dans certaines cités comme Barcelone, Gérone ou Lérida.
À partir de 785, avec la soumission de Gérone, puis la prise de Barcelone en 801, les Carolingiens instaurent une domination durable dans le Nord-Est péninsulaire, avec l’appui des élites locales. La marche est alors constituée d’un ensemble de comtés dépendants des monarques carolingiens, formant une zone tampon face à al-Andalus.
Elle s’étend à la fois sur les comtés catalans (Barcelone, Gérone, Urgell, Cerdagne, Roussillon, etc.) et, plus à l’ouest, sur des territoires tels que Pampelune, Aragon, Sobrarbe et Ribagorce.
Toutefois, ces derniers rompent rapidement avec la tutelle franque au , tandis que le comté de Barcelone conserve longtemps un rôle central dans la Marca HispanicaMichel Zimmermann, « Le concept de Marca Hispanica… », dans Philippe Sénac (dir.), La Marche supérieure d’al-Andalus et l’Occident chrétien, Madrid, Casa de Velázquez, 1991, p. 29-48..
Contexte
La conquête omeyyade et la chute du royaume wisigoth En 711, l’armée omeyyade commandée par Tariq ibn Ziyad traverse le détroit de Gibraltar et défait le roi wisigoth Rodéric à la bataille de Guadalete. En quelques années, le royaume wisigoth s’effondre et l’essentiel de la péninsule Ibérique passe sous domination musulmaneRoger Collins, The Arab Conquest of Spain, 710–797, Oxford, Blackwell, 1989, p. 54-76.. Les conquérants installent un pouvoir provincial, l’al-Andalus, intégré au califat omeyyade de DamasPhilippe Sénac, La frontière et les hommes, VIIIe-XIIe siècle. Le peuplement musulman au nord de l’Èbre et les débuts de la reconquête aragonaise, Paris, CNRS Éditions, 2000, p. 23-29..
Les foyers de résistance : Asturies et Pays basque Dès les années 710-720 apparaissent deux noyaux de résistance. Dans les montagnes cantabriques, le noble Pélage (Pelayo) fonde une principauté autour de Cangas de Onís et obtient une victoire symbolique à Covadonga (722)José María Lacarra, Historia política del reino de Navarra desde sus orígenes hasta su incorporación a Castilla, Pampelune, 1972, p. 27-29.. Ce foyer est à l’origine du royaume des Asturies. Parallèlement, les Vascons conservent une forte autonomie face à la fois aux musulmans et aux Francs. Leur indépendance nourrit l’irrédentisme qui conduira plus tard à la formation du royaume de PampeluneRoger Collins, The Basques, Oxford, Blackwell, 1990, p. 96-103..
Les raids omeyyades en Gaule et la bataille de Poitiers À partir de 719, les armées musulmanes franchissent régulièrement les Pyrénées et lancent des incursions en Gaule. Narbonne tombe aux mains des Omeyyades en 720, devenant la base de leurs opérationsPhilippe Sénac, La frontière et les hommes, VIIIe-XIIe siècle. Le peuplement musulman au nord de l’Èbre et les débuts de la reconquête aragonaise, Paris, CNRS Éditions, 2000, p. 31-36.. En 721, le gouverneur as-Samḥ ibn Mālik al-Khawlānī assiège Toulouse mais subit une lourde défaite infligée par le duc d’Aquitaine EudesChronique mozarabe de 754, éd. Juan Gil, Crónica mozárabe, Madrid, 1973, § 53-56.. Malgré ce revers, les Omeyyades poursuivent leurs raids : Bordeaux est pris et incendié en 732, avant que Charles Martel n’arrête l’expédition à la bataille de PoitiersRoger Collins, Charlemagne, Toronto, University of Toronto Press, 1998, p. 57-59..
Dans les années 730, les incursions se multiplient. Le duc provençal Mauronte, hostile aux Carolingiens, s’allie aux OmeyyadesÉvariste Lévi-Provençal, Histoire de l’Espagne musulmane, Paris, Maisonneuve, 1950, t. I, p. 135-137.. En 734-735, une expédition musulmane atteint la vallée du Rhône et s’empare brièvement d’AvignonPhilippe Sénac, Charlemagne et Mahomet en Espagne. 799-997, Paris, PUF, 2006, p. 42-44..
Charles Martel réagit par une campagne de grande ampleur. En 737, ses forces reprennent Avignon, puis ravagent la Septimanie jusqu’à Narbonne, sans parvenir à en prendre la cité. La même année, une armée omeyyade est vaincue par les Francs à la bataille de la Berre, près de NarbonneLouis Barrau-Dihigo, Les grandes invasions dans l’Espagne wisigothique, Paris, 1921, p. 212-214.. D’autres colonnes franques poussent jusqu’en Bourgogne et infligent de lourdes pertes aux assaillants près d’AutunPhilippe Sénac, Les Carolingiens et al-Andalus, Madrid, Casa de Velázquez, 2002, p. 19-21..
Ces campagnes montrent que la Provence, la vallée du Rhône et l’Aquitaine méridionale restent vulnérables aux incursions musulmanes jusque dans les années 740. Toutefois, elles marquent aussi la montée en puissance de Charles Martel et l’affermissement de l’autorité franque dans le sud de la Gaule.
La conquête franque de la Septimanie (737-759) Après l’échec de Charles Martel devant Narbonne en 737, la Septimanie reste sous contrôle musulman pendant plus de vingt ans. Les Omeyyades conservent Narbonne, Béziers, Agde, Lodève et Nîmes, appuyés par une partie de l’aristocratie locale hostile aux CarolingiensPhilippe Sénac, Charlemagne et Mahomet en Espagne. 799-997, Paris, Presses universitaires de France, 2006, p. 45-47..
Dans les années 750, le contexte change. Les élites wisigothiques et gallo-romaines de Septimanie, qui disposent encore d’une forte influence régionale, cherchent l’appui des Francs contre le pouvoir musulman. Le comte wisigoth Miló de Narbonne joue un rôle central dans ces négociationsPierre Bonnassie, La Catalogne du milieu du Xe à la fin du XIe siècle. Croissance et mutations d’une société, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 1975, p. 17-18.. En 752, Pépin le Bref lance une première campagne contre Narbonne. Le siège s’installe durablement, mais la ville résiste grâce aux renforts venus d’al-Andalus. Pendant plusieurs années, les Francs maintiennent la pression militaire tout en s’appuyant sur les ralliements locauxPhilippe Sénac, Les Carolingiens et al-Andalus, Madrid, Casa de Velázquez, 2002, p. 23-26..
En 759, après sept années de résistance, Narbonne se rend aux troupes franques. Les notables wisigoths ouvrent les portes de la cité et expulsent la garnison musulmane. Pépin le Bref intègre la Septimanie au royaume franc, confirmant les privilèges des élites localesÉvariste Lévi-Provençal, Histoire de l’Espagne musulmane, Paris, Maisonneuve, 1950, t. I, p. 141-143.. La prise de Narbonne a une portée stratégique : elle ferme aux Omeyyades la route des Gaules et assure aux Carolingiens une base solide au sud de la Gaule. Elle constitue également le prélude à la politique de pénétration au-delà des Pyrénées, inaugurée sous CharlemagnePhilippe Sénac, Charlemagne et Mahomet en Espagne. 799-997, Paris, PUF, 2006, p. 48-49..
La conquête franque au sud des Pyrénées (778-801) vignette|Carte schématique de la péninsule ibérique vers 800. Certains mouvements militaires (flèches, expéditions, datations ponctuelles) ne sont pas attestés avec certitude par les sources contemporaines et doivent être interprétés avec prudence.
Les Francs et Pampelune En 778, Charlemagne lance une expédition en al-Andalus à l’appel de plusieurs chefs musulmans rebelles au gouverneur de Cordoue, notamment Sulayman al-Arabi, wali de Barcelone et de Gérone. L’armée franque franchit les Pyrénées par le col de Roncevaux, prend Pampelune, puis assiège Saragosse sans parvenir à s’en emparerPhilippe Sénac, Charlemagne et Mahomet en Espagne. 799-997, Paris, Presses universitaires de France, 2006, p. 57-60..
Au retour, les Vascons tendent une embuscade dans la vallée de Roncevaux : l’arrière-garde franque est anéantie et plusieurs grands personnages trouvent la mort, dont le comte de la Marche de Bretagne, RolandVita Karoli Magni d’Einhard, éd. et trad. L. Halphen, Paris, Les Belles Lettres, 1947, chap. 9.. L’événement, transformé dans l’imaginaire médiéval par la Chanson de Roland, témoigne du refus basque de toute domination extérieure, qu’elle soit musulmane ou franqueRoger Collins, The Basques, Oxford, Blackwell, 1990, p. 109-111.. Par la suite, les Carolingiens tentent à plusieurs reprises de contrôler Pampelune, mais la cité demeure insoumise jusqu’au début du IXe siècle, moment où se constitue le royaume de PampeluneJosé María Lacarra, Historia política del reino de Navarra desde sus orígenes hasta su incorporación a Castilla, Pampelune, 1972, p. 35-39..
Les comtés des Pyrénées centrales Dans les vallées pyrénéennes centrales (Aragon, Sobrarbe, Ribagorce), l’autorité carolingienne s’exerce de manière ponctuelle et fragile. Les Francs tentent à plusieurs reprises d’y intervenir, mais le contrôle durable reste limité.
En 797, une expédition franque atteint le Haut-Aragon et prend Jaca, ce qui marque la première pénétration documentée dans cette régionPhilippe Sénac, Les Carolingiens et al-Andalus, Madrid, Casa de Velázquez, 2002, p. 40-42.. Quelques années plus tard, en 804, les armées carolingiennes consolident leur implantation dans les vallées de la Cerdagne et d’Urgell, où émergent les comtés d’Urgell et d’Osona. C’est aussi dans ce contexte que se développe le monastère de Ripoll, futur centre religieux et culturelPierre Bonnassie, La Catalogne du milieu du Xe à la fin du XIe siècle. Croissance et mutations d’une société, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 1975, p. 23-25..
À l’ouest, les Francs cherchent à soumettre Pampelune. Des expéditions sont signalées en 806 et 812, mais la cité demeure insoumise, oscillant entre les influences musulmane, franque et asturienneJosé María Lacarra, Historia política del reino de Navarra desde sus orígenes hasta su incorporación a Castilla, Pampelune, 1972, p. 39-42.. Ces échecs ouvrent la voie à l’émergence du royaume de Pampelune au début du IXe siècle.
Plus au sud, les Carolingiens tentent également de prendre pied dans la vallée de l’Èbre. Des campagnes visent Tarragone, mais la cité reste ruinée et échappe à toute restauration durablePhilippe Sénac, Charlemagne et Mahomet en Espagne. 799-997, Paris, Presses universitaires de France, 2006, p. 69-70.. De même, plusieurs expéditions contre Saragosse n’aboutissent pas, et la ville demeure un centre musulman majeurRoger Collins, The Arab Conquest of Spain, 710–797, Oxford, Blackwell, 1989, p. 201-203..
Ces tentatives montrent la volonté carolingienne d’étendre la Marca Hispanica vers l’ouest et le sud. Toutefois, les succès se limitent à la consolidation de quelques comtés pyrénéens (Urgell, Cerdagne, Osona), tandis que les positions de Pampelune, Tarragone et Saragosse échappent au contrôle franc. Les frontières atteintes au début du IXe siècle resteront globalement stables jusqu’à la prise de Saragosse par le roi d’Aragon Alphonse Ier, dit el Batallador, en 1118Philippe Sénac, Les Carolingiens et al-Andalus, Madrid, Casa de Velázquez, 2002, p. 115-117..
La conquête de la Catalogne L’enjeu principal de l’expansion franque est la Catalogne. En 785, les habitants de Gérone livrent volontairement leur cité à Charlemagne. Cette reddition, qui rappelle celle de Narbonne en 759, s’explique par le rejet du pouvoir musulman et la volonté des élites locales de bénéficier de la protection franquePierre Bonnassie, La Catalogne du milieu du Xe à la fin du XIe siècle, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 1975, p. 20-22.. Cette prise de contrôle inaugure l’implantation durable des Carolingiens au sud des Pyrénées.