François Paul Latapie, qui se fit appeler François-de-Paule Latapie, est un homme des Lumières, voyageur, naturaliste, inspecteur des manufactures de la province de Guyenne, et théoricien de la nouvelle esthétique des jardins à l’anglaise. Né à Bordeaux le , et mort dans la même ville le , Latapie fonde l’année de sa disparition le prix de la Rosière de La Brède, qui rend annuellement hommage depuis cette date à celui qui fut son premier protecteur autant que son père de substitution : le philosophe Montesquieu.

Latapie a laissé derrière lui une abondante documentation, inédite et récemment découverte par Gilles Montègre, qui s’avère être l’une des plus riches archives de voyage du siècle. Réparties entre des fonds privés familiaux et les fonds publics bordelais, cette documentation se compose de 18 cahiers ou carnets manuscrits formant le journal quotidien d’une décennie de voyages accomplis à travers l’Angleterre, l’Italie ou la France, mais également plusieurs centaines de mémoires, notes et lettres de voyage adressées par Latapie à ses protecteurs, au premier rang desquels les membres de la famille Montesquieu, le directeur du bureau du Commerce Philibert Trudaine de Montigny et l’amateur de science Louis-Alexandre de La Rochefoucauld. Les archives de voyage Latapie permettent de renouveler en profondeur l’image et la compréhension des pratiques voyageuses du siècle. Les Éphémérides française et italienne du voyageur documentent en particulier 1313 rencontres rendant possible une radiographie de la société du voyage dans l’Europe des Lumières.

Biographie Latapie et les Montesquieu François Paul Latapie est le petit-fils de Pierre Latapie( 1), notaire royal arpenteur-feudiste à La Brède, et le fils de Pierre Latapie( 2) notaire royal et juge de la Brède et de Thérèse Berthomieu. Sa famille y avait été appelée par Jacques de Secondat à la fin du . Il a passé son enfance à La Brède où son père est employé par le philosophe Charles Louis de Secondat, baron de La Brède et de Montesquieu. Le jeune Latapie est le seul de sa nombreuse fratrie à entrer dans l'entourage proche du philosophe, à le suivre dans ses promenades et l'assister dans ses recherches. Familier du château de La Brède dont il fréquente quotidiennement le jardin et la bibliothèqueÉlie Gintrac, « Éloge de François de Paule Latapie », , 1824., Latapie copie un certain nombre de manuscrits encore inédits du philosophe, parmi lesquels les Pensées qui ne connaîtront leur première édition qu'à la fin du XIXe siècle. Latapie a quinze ans quand Montesquieu décède à Paris le .

Tout au long de sa vie, Latapie demeure un proche des descendants directs de Montesquieu. Il est en particulier le secrétaire du fils de Montesquieu Jean-Baptiste de Secondat (1716-1796), et le précepteur de son petit-fils Charles Louis de Secondat.. Bénéficiant des réseaux de protection de la famille Montesquieu, Latapie parvient à s'extraire de son milieu social pour devenir un interlocuteur très apprécié des membres les plus reconnus la République des Lettres, des sciences et des techniques de son temps.

Jean-Baptiste de Secondat eut de fortes réticences à publier les textes inédits de son père, parfois inachevés. En 1767, la publication des Lettres familières du président de Montesquieu échangées entre Montesquieu et l'abbé de Guasco a déclenché un scandale car il mettait en cause Madame Geoffrin. Le fils de Montesquieu a demandé l'avis de François-de-Paule Latapie qui lui a conseillé de résister à leur publication. Ce n'est qu'en 1783 que Jean-Baptiste de Secondat a accepté de publier un petit livre d’Œuvres posthumes.

Formation bordelaise et parisienne Latapie quitte La Brède et se rend à Bordeaux en 1757. Il y étudie l'anatomie avec le chirurgien major de l'hôpital Saint-André, Jean Dupuy. À sa demande il a traduit de l'anglais le traité de la théorie et pratique des accouchemens écrit par l'obstétricien William Smellie (1697-1763).

Il acquiert ensuite à Paris entre 1766 et 1770 une solide formation scientifique. Il suit en particulier les cours de l'abbé Jean Antoine Nollet, du chimiste Guillaume-François Rouelle, de l'anatomiste Antoine Petit et du botaniste Bernard de Jussieu (1699-1777). Dans le même temps il exercr la fonction de précepteur pour les enfants de l'intendant des finances Charles Robert Boutin. Il est avocat au parlement de Paris en 1768.

Voyage en Angleterre (1770) Latapie voyage en Angleterre entre février et . Il participe activement à son retour à la diffusion de l'esthétique du jardin anglais sur le continent, par sa traduction commentée de l'ouvrage de Thomas Whately Observations on modern gardening.

Voyage en Italie (1774-1777) Latapie devient membre de l'Académie de Bordeaux en 1773 et obtient en 1774 la promesse d'une charge d'inspecteur des arts et manufactures de GuyenneGilles Montègre, « François de Paule Latapie, un savant voyageur français au coeur de la Rome des Lumières », ..

Grâce à la protection de Philibert Trudaine de Montigny, il accomplit entre 1774 et 1777 un long voyage à travers la France et la péninsule italienne, au cours duquel il correspond notamment avec Jean-Baptiste de Secondat (le fils de Montesquieu)« François de Paule Latapie, un savant voyageur français au coeur de la Rome des Lumières » : planche II, Lettre de Latapie à Jean-Baptiste de Secondat et envoie des mémoires à l'Académie de Bordeaux. Retrouvés récemment dans les archives familiales, les quatorze cahiers de son journal de voyage en Italie, auquel il a donné le nom d'Éphémérides, ont permis aux chercheurs, notamment Gilles Montègre, de caractériser les circulations internationales associées aux réseaux savants et diplomatiques de l'Europe des Lumières (pour une présentation autour des Ephémérides romaines de Latapie, voir le site du LUHCIE, working papers, 2019 https://luhcie.univ-grenoble-alpes.fr/publications-travaux/ecrire-la-science-en-voyage/ [archive])

François de Paule Latapie a rencontré au début de son voyage Jean III Bernoulli qui faisait lui aussi un voyage en Italie. Ils naviguent ensemble en Méditerranée, font relâche à Nice qu'ils quittent le pour se rendre à Savone où ils résident jusqu'au avant d'aller à Gênes. Ils se sont quittés le car Bernoulli s'est rendu à Milan et Latapie en Italie du sud. En Italie, Latapie fréquente abondamment savants et diplomates.

Il séjourne à Rome à deux reprises, du au et du au . Il se promène dans Rome avec le guide de Lalande et celui de l'abbé Jérôme Richard, « Description historique et critique de l'Italie », 1766, tome 5 et tome 6. À Rome, il a abondamment fréquenté le religieux mathématicien François Jacquier, l'abbé Correia, secrétaire de l'Académie de Lisbonne, Jean Demeste (1748-1783), chirurgien, minéralogiste et botaniste, membre fondateur de la Société d'émulation de Liège, l'abbé Fortis (1741-1803), secrétaire et bibliothécaire de l'Institut de Bologne et rédacteur d'un Voyage en Dalmatie, et y a acquis l'estime du cardinal de Bernis. En , pendant son séjour à Rome, il a fait peindre son portrait par Annunziata Verchiatri[ François de Paule Latapie, « Un savant voyageur français au coeur de la Rome des Lumières », portrait].

À Naples, Latapie fréquente assidument l'ambassadeur d'Angleterre William Hamilton qui lui demande de participer à la traduction en français de son ouvrage Campi PhlegræiBiographie universelle ancienne et moderne, tome 23, .. En 1776, Latapieest le premier à réaliser "de mémoire" un plan topographique des fouilles de la cité antique de Pompéi, à une époque où la monarchie napolitaine interdisait aux visiteurs toute prise de notes sur le site. Le caractère novateur de ce plan et de la description des vestiges qui lui est associé a été mis en avant par les archéologues et les historiens des sciences.

Latapie était un observateur aguéri. Tous les objets qui frappaient son regard étaient l'objet de notes très documentées. La densité et la précision des Éphémérides de Latapie documente ainsi la participation de l'Italie au mouvement des Lumières, notamment grâce aux cahiers consacrés à RomeGilles Montègre, « Rome, ville des Lumières », L'Histoire n°375, mais 2012, p. 72-73, à Naples et aux espaces insulaires (de l'île d'Elbe à la Sicile). Durant son voyage Latapie devient membre de l'Académie des Arcades de Rome, des académies de Padoue et de Florence et de plusieurs sociétés savantes italiennes.

Sur son chemin de retour, Latapie visite Venise, les Alpes vicentines en compagnie d'Alberto Fortis, Milan, Pavie où il rencontre Lazzaro Sapallanzani, Turin, puis Genève. Il rencontre Voltaire à Ferney en 1777 (en non en 1775 comme écrit dans l'article de Léon Cosme, « Un Bordelais chez Voltaire ») et consacre à cette visite les dernières pages de ses Ephémérides.

Carrière dans le Bordelais avant 1789 Venu se fixer à Bordeaux à son retour d'Italie en 1777, Latapie se distingue par ses conférences (il a transmis dès 1776 sa relation des fouilles de Pompéi à l’Académie de Bordeaux), ses cours publics de botanique (que fréquenta entre autres Jean Thore) et ses publications de culture pratique des jardins.

Il est inspecteur général des arts et manufactures de la Guyenne à partir de 1777. Dans le cadre de cette fonction, il a fait trois tournées d'inspection en Guyenne, en 1778, 1782 et 1789, dont il a rédigé des journaux. Il a rédigé une notice sur la situation économique de la généralité de Guyenne qu'il a envoyé en au Conseil de commerce. Dans la lettre que Latapie a envoyé à l'abbé Jacques Baurein, publiée dans le tome 5 des Variété bordeloises, il précise que cette notice manuscrite a 300 pages et qu'une copie manuscrite est conservée dans les archives de l'Académie des sciences de Bordeaux. Aujourd'hui, seulement 60 pages ont été conservées. En même temps que cette lettre, Latapie a envoyé à l'abbé Baurein une Notice de la paroisse de La Brède publiée dans le tome 5 des Variété bordeloises.

Il donne des cours de botanique à partir de 1780. Il est chargé par l’intendant Dupré de Saint-Maur de « former un champ pour l'étude de la synonymie de la vigne ». Latapie a alors étudié les innombrables variétés de vignes cultivées dans la région, leurs origines et leurs hybridations. Ce champ a été détruit à la Révolution.

Il fait partie des associés à la fondation de la société culturelle appelée Le Musée de Bordeaux fondé en 1783 par l'abbé Jacob Louis Dupont des Jumeaux (1755-1823) avec l'aide de l'intendant Nicolas Dupré de Saint-Maur.

L'Académie des sciences de Bordeaux a ouvert le Jardin des plantes en 1783. Botaniste formé par Bernard de Jussieu, Latapie s'est converti à Rome à la classification des espèces de Carl von Linné (1707-1778). L'Académie l'a chargé d'y démontrer la botanique. Il est nommé inspecteur des pépinières et de la minéralogie de Guyenne en 1784. Il est l’auteur d’ouvrages sur les plantes de Gironde : Hortus burdigalensis en 1784, du Catalogue du jardin des plantes de Bordeaux. Il y a donné ses leçons jusqu'à la Révolution qui ont aussi été suivies par des élèves en médecine et en pharmacie ainsi que des amateurs de tout âge.Il a rédigé une Description de la commune de la Brède, en 1786.

Il est nommé juge conseiller au tribunal de l'amirauté de Guyenne, en 1788.

Carrière dans le Bordelais après 1789