vignette|200px|Le « progrès technique » a suscité un grand nombre de critiques de philosophes et d'essayistes mais aussi des réactions d'artistes ; tantôt élogieuses (comme ici Composition avec turbine, de l'Allemand Carl Grossberg, 1929), tantôt ironiques (par exemple chez les da-daïstes M. Duchamp et F. Picabia).

Le néologisme technocritique définit un courant de pensée axé sur la critique du concept du « progrès technique », en tant qu’idéologie née au durant la révolution industrielle et qui, depuis la Seconde Guerre mondiale, s'ancre dans les consciences, principalement sous les effets de l'automatisation (la mécanisation ou le machinisme) et de l'informatisation. Elle confronte notamment le progrès avec les besoins des utilisateurs, employés ou les systèmes démocratiques.

Le terme est forgé en 1975 par l'ingénieur et philosophe français Jean-Pierre DupuyCette année-là, Dupuy avait lancé aux éditions du Seuil une collection intitulée « Techno-critique », qui a vécu jusqu'en 1981..

La pensée technocritique s'amorce au début du en Grande-Bretagne (qui était à l'époque la première nation industrielle) avec la révolte luddiste. Elle prend alors la forme d'un rejet catégorique du machinisme. Elle évolue ensuite au fur et à mesure que prospère l'industrie et que les humains s'y acclimatent. Elle connaît un regain d'intérêt au début des années 1970, quand la crise écologique devient patente. Elle s'associe alors à l'écologisme tout en restant parfois critique à son égard.

On peut ranger dans le courant technocritique du : Georges Bernanos, Jean Giono, George Orwell, Simone Weil, Aldous Huxley, Lewis Mumford, René Barjavel, Jacques Ellul, Bernard Charbonneau, Günther Anders, Ivan Illich, Gilbert Simondon et, plus récemment, Bernard Stiegler, Nicholas Carr, Evgeny Morozov, ainsi qu'en France des publications des Éditions de l'Encyclopédie des Nuisances, à travers notamment Jaime Semprun et René Riesel, et également Serge Latouche, Éric Sadin et Olivier Rey.

Dans son sens le plus restreint, la pensée technocritique s'apparente à une critique des machines et technologies (Mumford, Le Mythe de la machine). Dans un sens plus large, elle définit la technique non seulement comme un ensemble d'infrastructures matérielles mais aussi comme un système de pensée incluant un très grand nombre de procédures et dispositifs immatériels (ex. organisation du travail, techniques de management, relations publiques…) questionnant, au-delà du phénomène de l'industrialisation, le processus de rationalisation et sa sacralisation (Ellul, Les Nouveaux Possédés et Le Système technicien).

Même si elle peut inclure des universitaires, la technocritique se démarque radicalement de la sociologie des techniques, qui constitue une activité académique spécialisée dont l'approche est pragmatique, alors que la principale caractéristique de la technocritique est d'être militante et de s'inscrire dans le cadre d'une dénonciation de l'idéologie du progrès. D'un point de vue politique, elle s'inscrit toutefois en marge du traditionnel clivage gauche-droite. Partant en effet du constat que le socialisme et le capitalisme ont en commun de célébrer le « progrès technique », les postures partisanes lui sont étrangères.. Elle se traduit essentiellement par un engagement pour un monde antiproductiviste et décroissant.

En 2014, l'historien François Jarrige s'est efforcé de décrire et d'analyser les diverses composantes de ce courant de pensée depuis son émergence jusqu'à nos joursFrançois Jarrige, Technocritiques. Du refus des machines à la contestation des technosciences, La Découverte, 2014..

Principes Par-delà son hétérogénéité, la posture technocritique peut se résumer en dix principesLire aussi « Les dix arguments des technocritiques » in « Au total, les technocritiques sont-ils utiles ? », Uzbek et Rica, 2015. : Définie comme « la recherche absolue de l'efficacité maximale en toutes choses »Jacques Ellul, La Technique ou l'enjeu du siècle, 1954., la technique est devenue la valeur cardinale dans les pays industrialisés mais la société n'est plus qualifiée d'« industrielle » mais de « technicienne »En 1952, Jacques Ellul avait rédigé un ouvrage qu'il souhaitait intituler La Société technicienne. Mais son éditeur (Armand Colin) s'y est opposé et lui a imposé La technique ou l'enjeu du siècle. L'auteur se consolera en 1964 quand son livre sera traduit aux États-Unis sous le titre The Technological Society.. Du fait que le socialisme autant que le capitalisme a vanté le « progrès technique », la technocritique se situe en marge du clivage gauche-droite. La montée en puissance de l'industrialisation ayant coïncidé avec celle des États-nations, la technocritique est en revanche teintée de sensibilité libertaire, voire anarchiste. Partant de l'idée que « la plus extraordinaire machine jamais inventée et construite par l'homme n'est autre que l'organisation sociale »Serge Latouche, La mégamachine, La Découverte, 2004., la technocritique ne réduit pas la notion de technique au machinisme et aux « technologies » mais inclut par exemple la bureaucratie dans le système technicienJacques Ellul, Le Système technicien, Calmann-Lévy, 1977 (réédité aux éditions du cherche midi).. Considérant que, sous l'effet de l'urbanisation (elle-même causée par l'industrialisation), la société s'est massifiée et que, du coup, la démocratie s'est fortement institutionnalisée et bureaucratisée (système parlementaire centralisé, poids des partis, professionnalisation du personnel politique…), la thèse est soutenue que la démocratie s'est vidée de son sens : on la dit « représentative » mais le vote ne correspond plus en fait qu'à un vaste système de délégation de la responsabilitéPosition résumée par le slogan soixante-huitard : « Élections, pièges à cons ».. Partant de l'idée que l'industrialisation est source de prolétarisation mais fondant ses analyses sur une critique de la valeur-travail, elle s'inscrit dans l'héritage intellectuel de Karl Marx tout en se démarquant du marxisme (elle s'apparente en revanche aux marxiens). Considérant que l'industrie affecte les écosystèmes, elle associe sa réflexion à celle de l'écologismeFabrice Flipo, Michelle Dobré et Marion Michou, La Face cachée du numérique. L’impact environnemental des nouvelles technologies, L'Échappée, 2013. tout en se différenciant des tenants du développement durable, lesquels ne remettent pas en question la notion de développementPhilippe Bihouix, L'Âge des low tech. Vers une civilisation techniquement soutenable, Seuil, 2014., tout en s'en démarquant parfois (lire supra). Postulant que l'industrialisation s'appuie sur une conception du monde étroitement matérialiste (depuis le mouvement de déchristianisation qui s'est amorcé en Europe au ), les penseurs technocritiques se prononcent pour une déqualification du confort matériel en tant que valeur et en revanche pour une requalification de la « simplicité volontaire ». Ce faisant, ils invitent à rompre avec le paradigme de la croissance économique et promeuvent le concept de décroissance Considérant qu'aux valeurs républicaines (liberté, égalité, fraternité), l'idéologie technicienne a substitué « la recherche de l'efficacité maximale en toutes choses »dont la quête du profit, défendue par le capitalisme, n'est qu'une déclinaison., ils se réclament d'une éthique de la « non-puissance »Jacques Ellul : Théologie et technique. Pour une éthique de la non-puissance, Labor et Fides, 2014.. Affirmant enfin qu'il est « illusoire de croire que l'on modifiera quoi que ce soit par la voie institutionnelle »Jacques Ellul, De la révolution aux révoltes, 1972., ils affirment que c'est uniquement en changeant leurs modes de penser et de vivre que les humains pourront se libérer de l'aliénation technicienne.

Ces principes ne doivent pas laisser supposer que la pensée technocritique forme un mouvement unitaire. Il existe en effet entre eux plusieurs lignes de fracture. On peut en particulier distinguer deux grandes tendances : l'une, objectiviste et volontariste, héritée du luddisme, considérée comme technophobe, où l'on postule que la technologie, à travers ses multiples artefacts, exerce une « tyrannie » sur les humainsLa Tyrannie technologique. Crise des valeurs éducatives et postmodernité. Cédric Biagini, Guillaume Carnino, Célia Izoard, Pièces et Main-d'œuvre, éditions L'Échappée, 2007., et de laquelle ceux-ci ne peuvent se libérer qu'en les éliminant de leurs cadres de vie et/ou en recourant à des « technologies douces » ou non aliénante. l'autre, cultivant la dialectique sujet-objet et d'orientation essentiellement ellulienne, où l'on considère que ce n'est pas la technique qui nous aliène mais le sacré transféré à la techniqueJacques Ellul, Les Nouveaux Possédés, 1973. Réédition en 2003. et où l'on estime qu'il n'est possible de se libérer de cette aliénation qu'en cultivant en profondeur une réflexion d'ordre éthique, réhabilitant les valeurs spirituelles et axée sur une redéfinition de la libertéJacques Ellul, Éthique de la liberté, volumes 1 et 2, Labor et Fides, Genève, 1973-1974..

D'autres points font dissensus, quand ils ne sont pas à l'origine de divergences : dans quelle mesure, comme l'affirme Jacques Ellul, est-il « vain de déblatérer contre le capitalisme » ou, au contraire, doit-on mener de concert sa critique de celle de l'idéologie technicienne ? qui est avant tout responsable de la situation ? Le scientifique qui conçoit un nouveau principe, l'ingénieur qui le met en application, l'industriel qui produit l'artefact, celui qui pille les ressources naturelles nécessaires à la fabrication du produit, l'investisseur qui finance la production et en tire profit, le publicitaire qui crée le besoin de son usage ou bien le commun des mortels, qui exige toujours plus d'applications à son ordinateur et espère acquérir toujours plus de prothèses dans sa panoplie ? quelles stratégies militantes adopter ? Faut-il être légaliste ou au contraire bafouer certaines lois afin de créer de nouveaux droits ? Faut-il s'inscrire dans le cadre de la politique institutionnelle (même si on la critique) dans le but de la transformer de l'intérieur ou au contraire n'agir que de l'extérieur ? Faut-il agir en électrons libres et en donneurs de leçons ou au contraire au sein d'associations déclarées, voire subventionnées, afin de créer des occasions de débat public ?

Technocritique et écologisme La pensée technocritique se structure durant les années 1970, en même temps que le militantisme écologiste auquel elle est très liée, quand les effets négatifs du productivisme commencent à devenir patents, notamment sur l'environnement. Elle se manifeste non seulement au travers de prises de position théoriques (rédaction et publication d'articles, de revues, de manifestes, de pétitions; animation de sites internet, blogs, forums…) mais aussi sous la forme dactions militantes qui vont des plus légales (création d'associations et de comités de défense, organisation de débats publics, manifestations de rue…) aux occupations de terrains ou des actions plus radicales mais ayant une valeur symbolique, dans l'esprit de la désobéissance civile (par exemple le fauchage d'OGM). Les activistes reconnaissent leur caractère « illégal » mais affirment qu'elles sont en revanche légitimesNicolas Chevassus-au-Louis, Les Briseurs de machines. De Ned Ludd à José Bové, Seuil, 2006. : en France, ceux qui y recourent argumentent que les OGM pénètrent le marché sous la pression des lobbies et que la résistance à l'oppression est inscrite dans la constitution (article 2 de la Déclaration des Droits de l'Homme). Ils prônent la non-violence et ne recourent à la force que très rarement, dans le cas de manifestations violentes, et de destruction de symboles du libéralisme ou de la société industrielle, dans des actions de type "black block". Le cas de Ted Kaczynski, aux États-Unis, constitue l'unique exemple connu d'atteintes aux personnes (colis piégés).