(également orthographié et ) est le septième album studio de David Bowie, sorti en .
Entièrement composé de reprises de chansons des années 1960, est un hommage au Londres du courant mod. C'est le dernier album que le chanteur enregistre avec le guitariste Mick Ronson et le bassiste Trevor Bolder. Le batteur Mick Woodmansey, troisième membre des Spiders from Mars, est quant à lui remplacé par Aynsley Dunbar. Les séances se déroulent au château d'Hérouville, en France, au mois de .
Porté par le succès des précédents disques de Bowie, se classe en tête des ventes au Royaume-Uni dès sa sortie. La critique se montre circonspecte face aux interprétations glam rock du chanteur, dont ce disque reste le seul album de reprises.
Histoire
Contexte
Le , David Bowie tue symboliquement son personnage de Ziggy Stardust sur la scène du Hammersmith Odeon, à Londres. Juste avant d'entamer , il déclare : Le dure alors depuis , et ces dix-huit mois sur les routes ont été épuisants pour le chanteur, physiquement et moralement. Il affirme par la suite avoir eu de plus en plus de mal à faire la distinction entre son personnage de rock star extraterrestre et lui-même, au point d'être au bord de la folie. Des raisons plus prosaïques sont sans doute également à l'œuvre, comme le risque que RCA Records, la maison de disques de Bowie, refuse de financer une troisième tournée américaine, et le désir de réaliser un coup de pub en faisant parler de lui par cette déclaration sensationnelle.
Cette décision prend par surprise le public, mais aussi certains des musiciens qui accompagnent Bowie sur scène. Parmi les Spiders from Mars, seul le guitariste Mick Ronson a été mis dans la confidence : le bassiste Trevor Bolder et le batteur Mick Woodmansey n'apprennent la nouvelle qu'au moment de l'annonce de Bowie. Les relations entre le chanteur et ses musiciens se sont dégradées au cours des mois précédents pour plusieurs raisons, parmi lesquelles d'importantes différences de salaire (Bolder et Woodmansey touchent beaucoup moins d'argent que les musiciens ayant rejoint la tournée après eux), le prosélytisme du pianiste Mike Garson, membre de l'église de Scientologie qui convainc Woodmansey de se convertir, et le désir de Bowie d'explorer de nouveaux horizons musicaux loin d'un groupe dont il se sent désormais prisonnier. Ces dissensions sont alimentées par l'imprésario de Bowie, Tony Defries, et sa société MainMan.
Durant les quelques jours qui suivent le concert du , Bowie réside au Hyde Park Hotel de Londres. Il décide très vite que son prochain album doit être entièrement composé de reprises de chansons populaires dans la sous-culture mod du milieu des années 1960 et procède au choix des chansons avec Scott Richardson, un ami d'Iggy Pop dont il a récemment fait la connaissance. Au-delà du souhait de rendre hommage à une époque, il s'agit aussi d'un moyen pour le chanteur de prendre du repos sans pour autant rester inactif. D'après Tony Zanetta, vice-président de MainMan à l'époque, une querelle entre la compagnie et Chrysalis, l'éditeur de Bowie, aurait également joué un rôle dans ce choix : un album de Bowie sans compositions du chanteur ne rapportera rien à Chrysalis.
Enregistrement
vignette|gauche|Le portail du château d'Hérouville au début du .|alt=Carte postale en noir et blanc montrant une grille en fer forgé devant des bâtiments
Le , Bowie traverse la Manche pour se rendre à Hérouville-en-Vexin, dans le Val-d'Oise, à une trentaine de kilomètres au nord-ouest de Paris. En effet, il a décidé d'enregistrer son nouvel album au château d'Hérouville, un manoir du reconverti en studio d'enregistrement à la fin des années 1960 par le compositeur français Michel Magne. Le château lui a été conseillé par Marc Bolan, qui vient d'y enregistrer deux disques avec son groupe T. Rex, et . Le producteur de Bowie, Ken Scott, n'est pas dépaysé puisqu'il a participé comme ingénieur du son aux deux albums d'Elton John réalisés au château d'Hérouville en 1972, et .
Parmi les musiciens ayant contribué au précédent album de Bowie, , plusieurs sont invités à revenir travailler avec lui : outre Mick Ronson et Mike Garson, c'est le cas du choriste Geoffrey MacCormack (un ami d'enfance du chanteur) et du saxophoniste Ken Fordham. En revanche, Bowie compte bien se passer des services de Trevor Bolder et Mick Woodmansey. Le deuxième est congédié sans cérémonie et remplacé par Aynsley Dunbar, un batteur de renom qui a notamment joué avec les Bluesbreakers de John Mayall et les Mothers of Invention de Frank Zappa. En revanche, Jack Bruce, ancien bassiste de Cream, décline la proposition de Bowie, qui est donc contraint de faire appel à Bolder. Ce dernier, qui se sent mis sur la touche, quitte le château dès que ses services ne sont plus requis.
Les séances d'enregistrement prennent place du 10 au . Elles sont particulièrement longues, pouvant durer jusqu'à douze heures d'affilée. Durant son temps libre, Bowie se consacre au mixage des bandes du concert du en vue de la publication d'un album qui est finalement laissé de côté. Il accueille également des journalistes (avec notamment une séance de photos de mode pour le ) et divers invités, parmi lesquels la chanteuse Lulu, dont il compte relancer la carrière en produisant un single composé de deux reprises de ses propres chansons, et . Elles sont enregistrées au château le .
Après quelques jours de vacances à Rome, Bowie, qui a hâte de reprendre le travail, rentre à Londres début août. Il procède au mixage de l'album avec l'aide de Ken Scott aux studios Trident. Pendant ce temps, plusieurs de ses musiciens retournent au château d'Hérouville pour travailler sur , le premier album solo de Mick Ronson. Bowie n'y participe pas directement, mais il rend visite à Ronson et participe à l'écriture de trois chansons.
Parution et accueil
L'unique single extrait de est publié le . Il s'agit de , une reprise des Merseys, avec Amsterdam de Jacques Brel (adaptée en anglais par Mort Shuman) en face B. Sa sortie était prévue à l'origine pour le , mais RCA Records décide de la retarder de quinze jours, peut-être pour éviter la concurrence de la réédition de lancée par Deram Records, l'ancienne maison de disques de Bowie, au début du mois de septembre. reste cinq semaines dans le des ventes, avec un pic à la troisième place début novembre.
sort le . Sa parution coïncide presque avec celle de , un autre album de reprises réalisé par Bryan Ferry, le chanteur de Roxy Music. Sa maison de disques, Island Records, aurait été au bord de demander une injonction contre RCA pour empêcher la sortie du disque de Bowie. En fin de compte, les deux albums rencontrent un grand succès auprès du public. se classe en tête des ventes au Royaume-Uni dès sa sortie et y reste pendant cinq semaines, soit aussi longtemps que , tandis qu'il atteint la du aux États-Unis. En revanche, les critiques accueillent tièdement . Robert Christgau pour et Greg Shaw pour s'accordent à considérer qu'aucune des reprises de Bowie n'est supérieure aux versions originales. Pour le magazine britannique , Bowie .
Postérité
Entrée mineure dans la discographie de David Bowie, dont il est l'unique album de reprises, fait l'objet d'appréciations variées par ses biographes. Pour Nicholas Pegg, . En revanche, pour Matthieu Thibault, c'est une déception, Bowie ne faisant qu'appliquer la recette développée sur au point de sombrer parfois dans la parodie. Paul Trynka résume son opinion par la formule : . Les critiques rétrospectives sont également mitigées : pour la Encyclopedia of Popular Music, pour Pitchfork.
Caractéristiques artistiques
Choix et interprétation des reprises
vignette|Les Pretty Things sont l'un des groupes dont Bowie reprend deux titres sur .|alt=Photo en noir et blanc de cinq jeunes hommes aux cheveux longs dans un aéroport
Les douze chansons retenues par Bowie pour sont parues entre 1964 et 1967. Bien qu'il affirme avoir sélectionné , la plupart d'entre elles se sont classées dans les premières places du hit-parade britannique, à l'exception de , une face B des Kinks. Toutes sont l'œuvre d'artistes britanniques, sauf , du groupe australien The Easybeats, et , du groupe irlandais Them. Trois groupes sont représentés par deux chansons chacun : les Pretty Things, les Who et les Yardbirds. Les artistes repris ne sont pas des idoles de Bowie, mais des contemporains qui ont rencontré le succès quelques années avant lui.
À l'origine, Bowie envisage de structurer autour d'une nouvelle version de , l'une de ses toutes premières compositions, parue en en face B du single Rubber Band. L'idée consistant à intercaler des couplets de cette chanson entre les reprises est rapidement abandonnée. Nicholas Pegg suggère que le cynisme des paroles de se serait mal marié avec l'approche enthousiaste et premier degré du reste du disque.
La plupart des reprises restent très proches des versions originales, notamment pour les chansons de 1964-1965. Ainsi, reprend à l'identique l'instrumentation des Pretty Things, Bowie s'efforçant même d'imiter l'intonation et les cris de Phil May, bien que leurs voix n'aient pas grand-chose en commun. Matthieu Thibault considère que le style glam rock sophistiqué développé par le chanteur avec Mick Ronson au cours des années précédentes ne rend pas justice à l'énergie violente des chansons des Pretty Things et des Who, même si les accents soul que sa voix prend sur semblent présager son incursion dans les musiques noires des albums et . Le saxophone est particulièrement mis en avant sur l'album, donnant un côté théâtral aux interprétations de ou .
Les critiques considèrent les reprises de et comme les points forts de l'album. La première se distingue par sa production psychédélique pleine de légèreté, notamment grâce à l'utilisation du clavecin. La seconde voit Bowie déployer une voix de baryton à la Bryan Ferry. Enrichie par une section de cordes, elle s'avère plus dynamique que la version des Merseys. , deuxième reprise des Yardbirds, bénéficie également de l'ajout de cordes, mais Nicholas Pegg estime qu'elle n'apporte rien à ce que Bowie a déjà dit avec des titres comme ou .
Plusieurs reprises ne sont pas retenues sur l'album final. Mick Ronson reprend la bande instrumentale de celle de du Velvet Underground pour son deuxième album solo, , qui sort en . des Beach Boys doit attendre 1984 pour être reprise sur . D'autres chansons auraient été envisagées sans jamais être enregistrées, comme de Roxy Music, des Stooges ou des Lovin' Spoonful. L'existence d'un projet de davantage focalisé sur des artistes américains, suggérée par diverses sources, n'a jamais été confirmée par Bowie.
Pochette et photographie
vignette|redresse|Twiggy (ici en 1971) apparaît aux côtés de Bowie sur la pochette de l'album.|alt=Photo en noir et blanc d'une jeune fille blonde dans une robe blanche
La pochette de l'album est une photo en gros plan de Bowie et du mannequin Twiggy, qui pose la tête sur l'épaule du chanteur. Leurs regards sont dirigés droit vers l'objectif. Twiggy a la peau bronzée et Bowie la peau pâle, mais leurs visages sont maquillés à l'opposé : teint pâle pour le mannequin et mat pour le chanteur. Ce maquillage, conçu par Pierre Laroche, joue sur le contraste entre la pâleur de Bowie et le bronzage de Twiggy, qui rentre tout juste de vacances.
Cette photo est l'œuvre de , le manager de Twiggy. Elle est prise le à Paris pour faire la couverture de l'édition britannique de . En fin de compte, Bowie est tellement séduit par le résultat qu'il décide d'en faire la pochette de son album à la place. D'après Twiggy, le magazine aurait également hésité à faire apparaître un homme sur sa couverture pour la première fois.