, aussi appelé Sempo Sugiwara ou Chiune Sempo Sugihara, et surnommé le Schindler japonais ( – ), est un diplomate japonais orthodoxe qui a sauvé des milliers de Juifs durant la Seconde Guerre mondiale. Il occupait alors le poste de consul du Japon à Kaunas, en Lituanie.
Biographie
Origine et débuts Chiune Sugihara naît le (année 33 de l’ère impériale Meiji), près du temple bouddhiste Kyosen-ji (教泉寺) dans la ville de Mino dans la préfecture de Gifu, d’un père de la classe moyenne travaillant dans un bureau fiscal près du temple Kyosen-ji à Mino, Yoshimi Sugihara (杉原好水 ‘‘Sugihara Yoshimi’’) et d’une mère de classe moyenne supérieure, Yatsu Sugihara (杉原やつ ‘‘Sugihara Yatsu’’). Chiune est le deuxième fils d’une fratrie de cinq garçons et une fille.
Son père et sa famille déménagent plusieurs fois : à Nagoya (préfecture de Aichi), en 1903 à Asahi (préfecture de Fukui), en 1904 à Yokkaichi (préfecture de Mie), en 1905 à Nakatsu (préfecture de Gifu).
Le , Chiune entre à l'école élémentaire municipale de Nakatsu (maintenant Nakatsugawa dans la préfecture de Gifu). Le , il est transféré à l'école primaire municipale de Kuwana dans la préfecture de Mie (actuellement école élémentaire municipale de Nissin). En décembre de cette même année, il entre à l'école élémentaire municipale Nagoya de Furuwatari (maintenant école primaire municipale Heiwa Nagoya) où en 1912, il obtient les honneurs de l'école. Il entre ensuite à l'école secondaire de la préfecture d'Aichi (maintenant lycée Zuiryo), un groupe scolaire collège-lycée.
À la fin de cette scolarité, son père voulait qu'il devienne médecin mais Chiune échoue délibérément à l'examen d'entrée d'études en rendant copie blanche. Au lieu de cela, il entre à l'université de Waseda en 1918 ( de l'ère Taishō) et en sort diplômé en langue anglaise. À cette époque, il est inscrit également à Yuai Gakusha, la fraternité chrétienne fondée par le pasteur baptiste Harry Baxter Benninhof, afin d'améliorer son anglais.
En 1919, il passe l'examen des bourses d'études du ministère des Affaires étrangères. De 1920 à 1922, Sugihara sert dans l'armée impériale comme lieutenant dans le d'infanterie, stationné en Corée, qui était alors une colonie japonaise. Il démissionne de son poste en et s'engage dans les examens de qualification linguistique du ministère des Affaires étrangères l'année suivante, en passant l'examen russe avec les honneurs. Le ministère japonais des Affaires étrangères le recrute et l'affecte à Harbin en Chine où il étudie également les langues russe et allemande et il devient ainsi plus tard un expert des affaires russes.
Au ministère des Affaires étrangères en Mandchourie Lorsque Sugihara travaille au ministère des Affaires étrangères mandchoue, il participe aux négociations avec l'Union soviétique concernant le chemin de fer de Mandchourie du Nord (東清鐵路), le CER.
Pendant son séjour à Harbin, Sugihara se marie à Klaudia Semionovna Apollonova et pour ce mariage, se convertit au christianisme de l'église orthodoxe russe sous le nom de baptême de Sergueï Pavlovitch.
En 1935, Sugihara quitte son poste de ministre adjoint aux Affaires étrangères en Mandchourie pour protester contre les mauvais traitements infligés par les Japonais aux Chinois locaux.
Sugihara et sa femme divorcent en 1935, avant son retour au Japon, où il épouse Yukiko Kikuchi, devenue Yukiko Sugihara (杉原幸子 Sugihara Yukiko, 1913-2008). Le couple aura quatre fils (Hiroki, Chiaki, Haruki et Nobuki - ce dernier, plus tard, représentera la famille Sugihara). Chiune Sugihara travaille également au département de l'information du ministère des Affaires étrangères et comme interprète pour la délégation japonaise à Helsinki en Finlande.
Au consulat en Lituanie vignette|L'ancien consulat japonais à Kaunas, en Lituanie. En 1939, Sugihara devient vice-consul du Consulat du Japon à Kaunas en Lituanie. Ses fonctions comprennent des rapports sur les mouvements des troupes soviétiques et allemandes, et la recherche d'attaques de l'Allemagne contre les Soviétiques pour, le cas échéant, signaler ces détails à ses supérieurs à Tokyo et à Berlin(en) Sugihara, Seishiro. Chiune Sugihara and Japan's Foreign Ministry, between Incompetence and Culpability. Lanham, Md.: University Press of America, 2001..
Sugihara coopère avec les renseignements polonais dans le cadre d'un vaste plan de coopération japonais-polonais. Comme l'Union soviétique occupe la Lituanie en 1940, de nombreux réfugiés juifs de Pologne (Juifs polonais) ainsi que des Juifs lituaniens essaient d'acquérir un visa de sortie. Sans visa, il est dangereux de voyager, mais en l'occurrence, il est surtout impossible de trouver des pays prêts à les délivrer. Des centaines de réfugiés viennent aux portes de tous les consulats dont le consulat japonais à Kaunas, en essayant d'obtenir un visa pour le Japon. À l'époque, au bord de la guerre, les Juifs lituaniens forment un tiers de la population urbaine de la Lituanie et la moitié des habitants de chaque ville(en) Cassedy, Ellen. "We Are Here : Facing History In Lithuania." Bridges : A Jewish Feminist Journal, 12, no. 2 (2007) : 77–85..
Sauvetage de Juifs de Lituanie et Pologne vignette|gauche|Visas de Chiune Sugihara à Kaunas en Lituanie, daté du 22 août 1940 sur le passeport d'un Tchèque échappé de Pologne en 1939 et réfugié en Lituanie, ainsi que les visas russes pour traverser la Sibérie et ceux pour transiter au Japon afin d'arriver à Tsuruga, Curaçao puis au Suriname. vignette|Bureau du consul à Kaunas avec le drapeau d'origine. Le gouvernement japonais exige que les visas soient délivrés aux seules personnes qui sont passées par les procédures d'immigration appropriées et ont suffisamment de fonds mais la plupart des réfugiés ne remplissent pas ces critères. Sugihara contacte docilement le ministère japonais des Affaires étrangères à trois reprises pour obtenir des instructions à ce propos. À chaque fois, le ministère répond qu'il ne doit être accordé aucun visa pour le Japon sans qu'il y ait un autre visa pour une troisième destination après avoir quitté le Japon, et ce, sans exception.
Dans la période allant du 16 juillet au 3 août 1940, le consul honoraire néerlandais Jan Zwartendijk fournit à des Juifs plus de 2 200 visas comprenant une troisième destination officielle à Curaçao, une île des Caraïbes et colonie hollandaise qui n'exigeait pas de visa d'entrée, ou en Guyane néerlandaise (le Suriname devenu indépendant en 1975).
En bonne intelligence avec son confrère néerlandais Zwartendijk — car conscient comme lui du fait que les demandeurs sont en grand danger s'ils restent sur place —, Sugihara décide d'ignorer les ordres de ses supérieurs et du 18 juillet au 28 août 1940, il émet des visas de transit de dix jours vers le Japon pour les Juifs accourus à son bureau. Compte tenu de son poste subalterne et la culture de la bureaucratie et de la hiérarchie des services japonais, c'est un acte inhabituel de désobéissance. Sugihara parle en outre aux fonctionnaires soviétiques qui acceptent de laisser les Juifs voyager à travers le pays via le Transsibérien pour cinq fois le prix du billet standard.
Sa démarche apparaît purement humaniste et désintéressée car non seulement il n'en tira aucun avantage, mais il fut congédié et sa carrière fut brisée par son action : il est exclu du corps diplomatique japonais en 1945. Ce n'est qu'après sa mort que l'État japonais l'a réhabilité. Quand on lui demanda pourquoi il avait risqué sa carrière, voire sa vie, pour aider d'autres personnes, il aurait répondu, citant un adage samouraï : ..
Sugihara continue d'écrire des visas à la main à raison de 18 à 20 heures par jour, produisant la valeur d'un mois normal de visas quotidiennement (environ 300 par jour), et ce, jusqu'au 4 septembre 1940 quand il doit quitter son poste avant que son consulat ne ferme. À cette époque, il avait accordé des milliers de visas aux Juifs dont beaucoup étaient chefs de famille et donc autorisés à prendre leurs familles avec eux. Avant son départ, il remet le tampon officiel consulaire à un réfugié afin que davantage de visas soient émis après lui. Alors qu'il se préparait à partir, Sugihara dit : « S'il vous plaît, pardonnez-moi. Je ne peux pas écrire plus. Je vous souhaite le meilleur. » Quand il salue profondément le peuple amassé devant lui, quelqu'un hurle : « Sugihara, nous ne vous oublierons jamais. Je vais sûrement vous revoir ! »(en) Yukiko Sugihara (1995). Visas for life. Edu-Comm Plus. .. Selon des témoins, il était toujours en train d'écrire des visas après avoir quitté son hôtel, en transit vers la gare de Kaunas et après être monté à bord du train, jetant par sa fenêtre des visas à la foule des réfugiés désespérés alors même que le train était sorti de gare. En désespoir de cause, des feuilles de papier vierge avec seulement le sceau consulaire et sa signature étaient hâtivement préparées et jetées hors du train.
Sugihara s'est interrogé sur la réaction officielle aux milliers de visas qu'il a émis. Plusieurs années plus tard, il rappelle : « Personne n'a jamais rien dit à ce sujet. Je me souviens avoir pensé qu'ils ne se rendaient probablement pas compte du nombre que j'ai réellement émis. »(en) Sakamoto, Pamela Rotner (1998). Japanese diplomats and Jewish refugees: a World War II dilemma. New York: Praeger. .
Après Kaunas Sugihara est réaffecté à Königsberg en Prusse orientale(en) Levine, Hillel (1996). In search of Sugihara: the elusive Japanese diplomat who risked his life to rescue 10,000 Jews from the Holocaust. New York: Free Press. . avant de servir en tant que consul général à Prague en Tchécoslovaquie de mars 1941 à la fin de 1942, et dans la légation à Bucarest en Roumanie de 1942 à 1944. Il est promu au rang de troisième secrétaire en 1943, et est décoré de l'Ordre du trésor Sacré de classe, en 1944.
Lorsque les troupes soviétiques entrent en Roumanie, elles emprisonnent Sugihara et sa famille dans un camp en tant que prisonniers de guerre pendant dix-huit mois. Les Sugihara sont libérés en 1946 et retournent au Japon via l'Union soviétique par le chemin de fer Transsibérien jusqu'au port russe de Nakhodka qui donne sur la mer du Japon.
Après la guerre En 1947, le ministère des Affaires étrangères japonais demande à Chiune Sugihara de démissionner, en raison de la réduction des effectifs. Il est donc exclu du corps diplomatique japonais. Certaines sources, y compris sa femme Yukiko Sugihara, affirment que le ministère des Affaires étrangères a dit à Sugihara qu'il était licencié en raison de « cet incident » en Lituanie.
Sugihara s'installe à Fujisawa dans la préfecture de Kanagawa avec sa femme et ses trois fils. Pour faire vivre sa famille, il doit prendre une série de petits emplois, notamment celui de vendeur d'ampoules en faisant du porte à porte.
Une tragédie personnelle le frappe en 1947 quand son plus jeune fils, Haruki, meurt d'une leucémie à l'âge de sept ans, peu de temps après son retour au Japon(en) Sugihara, Seishiro. Chiune Sugihara and Japan's Foreign Ministry, between Incompetence and Culpability. Lanham, Md.: University Press of America, 2001.. En 1949, les Sugihara avaient encore un enfant, Nobuki, qui est leur dernier fils vivant (représentant la famille Sugihara), et résident en Belgique. Sugihara commencera plus tard à travailler pour une société d'exportation en tant que directeur général de l'US Military Post Exchange. Utilisant sa maîtrise de la langue russe, Sugihara est allé, pendant 16 ans, travailler et vivre une vie modeste en Union soviétique, alors que sa famille restait au Japon.
Reconnaissance vignette|Chiune et son fils Nobuki en visite en Israël en 1969.