Abel Gance est un réalisateur, scénariste et producteur français, né le à et mort le à . Il fait partie des pionniers du « langage filmique » et de l'expression cinématographique. Il est considéré comme l'un des cinéastes les plus influents appartenant à la première avant-garde.

Biographie Jeunesse Fils de Françoise Peréton, sans profession âgée de vingt quatre ans, et de père non dénommé, Abel Eugène Alexandre Perthon naît le , au 29 rue de la Charbonnière dans le de Paris.. Il a, par sa mère, Françoise PerthonPerthon parfois orthographié Péreton comme dans son acte de naissance, née à Commentry, une origine bourbonnaise. Il passe une partie de sa petite enfance à Commentry (Allier) chez ses grands-parents, et part pour Paris où il étudie dans un collège catholique puis au lycée Chaptal.. Il commence des études de droit, les abandonne pour se consacrer au théâtre et à la poésie.

Comédien et scénariste Il obtient en 1908 un engagement au théâtre royal du Parc à Bruxelles et effectue quelques tournées théâtrales en France. Il publie un recueil de poèmes intitulé Un doigt sur le clavier et commence à s'intéresser au cinéma en faisant de la figuration dans quelques films à partir de 1909. C'est Léonce Perret qui lui confie son premier rôle important au cinéma — celui de Jean-Baptiste Poquelin — dans son film Molière sorti en 1909. Il écrit quelques scénarios pour Léonce Perret — Le Portrait de Mireille (1909), La Fille de Jephté (1910) — pour Camille de Morlhon — L'Auberge rouge (1912) — ou encore pour Albert Capellani — Un clair de lune sous Richelieu (1911), Un tragique amour de Mona Lisa (1912).

Producteur et réalisateur : Napoléon, apogée d'une carrière upright=0.9|thumb|left|Abel Gance avec le compositeur Arthur Honegger début 1926 lors du tournage du Napoléon. En 1911, il fonde la société de production Le Film français et réalise son premier film — La Digue — la même année. De 1911 à 1917, il signe une quinzaine de films qui le font connaître du public français, parmi lesquels on peut citer Le Nègre blanc (1912), La Fleur des ruines (1915), Ce que les flots racontent (1916) ou encore Mater Dolorosa (1917). Il s'impose ainsi comme une figure de proue de « l'impressionnisme français » par le symbolisme, l'usage du clair-obscur, un cadrage et un montage novateursNoureddine Ghali, L’Avant-garde cinématographique en France dans les années vingt, Paris Expérimental, 1995..

Le , Ciné-Journal publie le premier écrit théorique connu d'Abel Gance sur le cinéma : Qu'est-ce que le cinématographe ? Un sixième art !

Dès 1918, il s'affirme comme un cinéaste novateur, dont le style empreint de lyrisme tranche sur la production de l'époque. J'accuse et La Roue font de lui un réalisateur reconnu, tandis que Napoléon est l'un des derniers grands succès français du cinéma muet. Mais le grave échec financier de La Fin du monde, en 1931, brise sa carrière.

Il est amené à tourner des films moins personnels et, bien que sa carrière compte des succès commerciaux comme Lucrèce Borgia (1935) — qui fit scandale, car Edwige Feuillère y apparaissait nue, et fut attaqué par la Ligue pour le relèvement de la moralité publique — ou l'année suivante Un grand amour de Beethoven (1936) avec Harry Baur, ou encore J'accuse (1938) avec Victor Francen (remake parlant du film de 1919), Paradis Perdu (1940) très admiré par François Truffaut et qui lance Micheline Presle.

Abel Gance est membre du jury pour l'élection de Miss France en 1938..

Abel Gance et la technique thumb|Affiche par Cândido de Faria pour le film muet Le tragique amour de Mona Lisa (1912) d'après le scénario de Gance. Collection EYE Film Instituut Nederland. Abel Gance élabore en 1925 avec André Debrie, avant le cinérama, un procédé de film avec trois caméras par juxtaposition qui donne une largeur d'image trois fois supérieure au format traditionnel et permet aussi un récit en trois images différentes, la « polyvision ». Voir Napoléon (1927).

En 1929/1932, il dépose, avec André Debrie, un brevet sur la « perspective sonore », ancêtre de la stéréophonie. En 1934, il sonorise son film Napoléon, avec ce procédé.

Il met au point à partir de 1937, avec l'opticien Pierre Angénieux, le « pictographe », appareil optique pour remplacer les décors par de simples maquettes ou photographies, et qui est à l'origine de l'incrustation télé d'aujourd'huiVoir la conférence : ..

Seconde Guerre mondiale Bien avant 1939, Gance nourrissait depuis longtemps une trilogie espagnole dont un film sur Christophe Colomb. Il réussit à intéresser son producteur de J'accuse (1938), Gilbert Renault-Decker (plus tard Colonel Rémy dans la Résistance). Ce dernier, après de longues et laborieuses négociations, parvint à obtenir du gouvernement franquiste les autorisations nécessaires pour un tournage sur les lieux mêmes. De même, un accord avec l'Italie permettait de tourner dans les lieux historiques de Gênes et Florence. La version anglaise prévoyait un tournage en Technicolor et donc la coproduction avec Arthur Rank. Gance signa son contrat le pour un tournage prévu le à Grenade. Mais le déclenchement de la Seconde guerre mondiale sonna le glas de ce projet longuement préparé, et Renault-Decker se rallia à Arthur Rank pour un film sur un autre scénario (finalement, Arthur Rank produira seul son film sur Christophe Colomb en 1949).

Abel Gance, baptisé catholique mais non pratiquant, est inscrit sur la liste juive en . Il est interdit d'exercer parce que non-aryen et se trouve dans un contexte professionnel menaçant. Il tente alors de prouver son ascendance, n'ayant jusque là jamais démenti sa judéité.

Dénoncé, et compromis par sa collaboration avec deux producteurs juifs de son film, c'est dans l'espoir de débloquer cette situation qu'il décide de dédicacer son film tourné en zone sud, Vénus aveugle (1941) au maréchal Pétain : .. En , une avant-première est même organisée à Vichy en présence de l'épouse du maréchal Pétain - .

Mais cette démarche ne résoudra rien et n'aura aucun effet sur sa situation de « mis à l'index » en tant que réalisateur continuant à être considéré comme juifLa commercialisation en Allemagne de son film parlant le plus remarquable avant-guerre, Un grand amour de Beethoven (1936), avait été fortement empêchée par la présence de son interprète principal, Harry Baur, car les Allemands restaient persuadés que ce dernier était israélite. Sous l'Occupation, Harry Baur sera arrêté et torturé par les Allemands. Relâché le 19 septembre 1942. il décédera quelque temps plus tard des suites de ses maltraitances le 8 avril 1943. Gance, lui, prendra la fuite vers l'Espagne peu après, dès l'été 1943., victime de campagnes de presse antisémites par l'extrême-droite«Nous osons à peine ajouter que M. Abel Gance est juif, ce qui éclairerait toutefois le débat. Plus d’un Israélite pourrait s’offusquer à son bon droit de se voir confondu avec ce primaire en délire. Mais le messianisme de M. Gance prend des formes trop puériles pour qu’on veuille l’assimiler à des ferments destructeurs, aux souffles révolutionnaires qui accompagnent le peuple errant». Le film, bien qu'ayant été distribué en zone libre dès 1941, n'obtiendra son visa de censure allemand que le , soit près de deux ans après son achèvement, dans une version tronquée d'une demi-heure.

En 1942, Gance parvient à réaliser un vieux projet, un film de cape et d'épée basé sur un récit de Théophile Gautier. Le film est produit par la Société Lux dirigée par Josette France (ex-compagne de René Blum) qui monte l'affaire en coproduction franco-italienne: Le Capitaine Fracasse (1943) tourné avec beaucoup de difficultés en zone occupée avec une équipe française mais une vedette italienne Assia Noris.

Abel Gance a joué puis souffert de l'ambigüité de ses rapports avec le régime de Vichy, bien qu'il y eût des discriminations à son encontre (communication, publicité de ses films sans son nomEn mai 1942, Paradis Perdu est toujours distribué sans mention de son nom dans le matériel publicitaire, malgré le retrait de Gance de la liste juive.), en dépit de ses protestations, justificatifs, démarches désordonnées, voire le retrait de son nom de la liste juive, comme en témoignent ses archives personnellesFonds Gance Archives BnF. qui ne cesseront pas vraiment jusqu'à son départ de France. Son opportunisme professionnel couplé à une certaine ferveur nationaliste et pacifiste, l'ont poussé à se plier au régime. Toujours obstiné à vouloir réaliser son Christophe Colomb, il garde ses contacts espagnols et cherche la possibilité de quitter légalement le sol français en un pays neutre où il pourrait remonter cette production, quitte à se compromettre. En 1941, par exemple, Gance devait prendre part au projet avorté de Vichy pour une «grande affaire d'expansion cinématographique en Amérique du Sud touchant directement les intérêts européens», projet anti-anglosaxon et «contre les forces israélites». Sa lettre de mission fut signée le , mais le récent embrassement du continent américain dans la guerre bloqua l'obtention des visas français, brésiliens et aussi des autorités Allemandes très méfiantes quant aux motivations de ce départ. Gance devait se résoudre à rester en France.

Il réussit à partir en Espagne à l'été 1943, en raison des complications voire impossibilités de continuer son travail. Son exil est réfléchi pendant quelques mois : en 1942, Gance, toujours dans l'espoir irraisonné de pouvoir réaliser son Christophe Colomb, s'était déjà ouvert à l'ambassadeur d'Espagne à Vichy de son souhait de réaliser sa trilogie de films en Espagne en lien avec l'Amérique du sud, tandis qu'il confirmait au directeur de la Compania Industrial del Film Español sa «ferme intention de se mettre au service du cinéma espagnol»Abel Gance, cité par Roger Icart, «Quand Abel Gance...», cité p.102. Mais l'Espagne se refermera comme un piège sur lui, ne pouvant monter son Christophe Colomb"Abandonner définitivement toute idée de réalisation cinégraphique en Espagne. M'obstiner serait me tuer tout en me couvrant de ridicule. Mr Canclès me dit le 30 juin 1944 que si je faisais ici Colomb, Loyola ou Le Cid, je déchainerais une meute de passions contre moi, et encore plus grande si ces films étaient réussis ! Cela doit me suffire comme enseignement." Note d'Abel Gance citée dans "Le Prométhée foudroyé". Roger Icart. Ed l'Age d'Homme. Lausanne 1983 page 331.. Il tente un sujet moins ambitieux : un film sur le célèbre torero Manolète dont le tournage doit être interrompu. Désargenté et endetté de toute part, ses projets bloqués, il parvient à obtenir enfin ses visas pour sortir d'Espagne et revient le , le jour de son 56e anniversaire, en sa maison de Châteauneuf de Grasse.

La tentative de poursuite de sa carrière en Espagne franquiste complique son retour à la Libération.

L'après-guerre En 1947, Abel Gance se lance dans un nouveau projet, La Divine Tragédie, inspiré de la passion du Christ. Il écrit un scénario et entre en contact avec un producteur, Georges de La Grandière, qui avait financé Monsieur Vincent (Maurice Cloche, 1947), film à grand succès. L'acteur Guy Kerner, prévu dans le rôle de Jésus, fait des essais. Le budget de pré-production, nourrit par une souscription, atteint la somme de dollars américains (soit 900 millions d'anciens francs de l'époque). Gance et La Grandière finissent par se brouiller en 1952, et le réalisateur, qui devait faire avec ce film son grand retour dans les salles, perdit cinq ans dans ce combat<ref>Sylvaine Pécheral, « Les souscripteurs de la "Divine Tragédie" ne verront jamais ce film d'Abel Gance », in: Paris-Presse. L'Intransigeant, Paris, 22 mars 1952, — sur Retronews.</ref>.