Ur ou Our (en sumérien : ), actuellement Tell al-Muqayyar (en arabe : , , « la colline poissée/bitumée »), est l'une des plus anciennes et des plus importantes villes de la Mésopotamie antique, dans l'actuel Irak. Elle était alors située sur une des branches de l'Euphrate et proche du golfe Persique.
Ur apparaît comme une des principales et des plus puissantes cités sumériennes du , comme l'illustrent les tombes royales et le riche mobilier funéraire qui y fut exhumé. Durant le cette ville fut la capitale d'un puissant empire, dirigé par les rois de ce que la tradition mésopotamienne a retenu comme la troisième dynastie d'Ur. Ces derniers édifient des monuments remarquables dans le sanctuaire du grand dieu de la ville, le Dieu-Lune, appelé Nanna en sumérien et Sîn en akkadien. Elle reste une ville importante au début du comme l'attestent les nombreuses découvertes de constructions et de tablettes cunéiformes effectuées pour cette période par les équipes archéologiques dirigées par Leonard Woolley, qui explorèrent ses ruines entre 1922 et 1934. Ur demeure une cité assez importante en dépit d'un déclin marqué durant le , avant son abandon vers le
Dans la Bible, « Ur des Chaldéens » est présentée comme la ville d'origine du patriarche Abraham.
Fouilles thumb|left|upright=1.2|Photographie aérienne du quartier sacré du site d'Ur à la période des fouilles britanniques, 1927. thumb| Ruines d'Ur en 1970 vues le soir depuis le sommet de la ziggurat.
Visité au par le voyageur italien Pietro della Valle, qui y ramassa quelques briques et autres objets inscritsA. Invernizzi, « La découverte d'Ur par Pietro della Valle », dans C. Breniquet et C. Kepinski (dir.), Études mésopotamiennes, Recueil de textes offerts à Jean-Louis Huot, Paris, 2001, p. 243-248, Tell al-Muqayyar est sondé pour la première fois en 1854 par le consul britannique de Bassora, John George Taylor, pour le compte du British Museum. À partir d'inscriptions que Taylor y avait trouvées, le site a été identifié par Henry Rawlinson comme étant l'antique cité d'Ur, rapidement perçue comme étant « Ur de Chaldée », lieu d'origine d'Abraham selon la Bible. Quelques archéologues de l'Université de Pennsylvanie y firent des explorations par la suite. Le site fut sondé en 1918 par R. Campbell Thompson à la demande du British Museum. L'année suivante, H. R. Hall y effectua des fouilles en même temps que sur les sites voisins d'Eridu et d'El Obeid. En 1922, une opération conjointe du British Museum et de l'Université de Pennsylvanie planifia de nouvelles fouilles du site, sous la direction de l'archéologue britannique Leonard Woolley. Celui-ci y mena douze campagnes, jusqu'en 1934, date à laquelle il fut décidé d'interrompre les opérations pour procéder aux travaux de publication. Woolley fut notamment assisté par son compatriote Max Mallowan de 1925 à 1931. Les monuments principaux du quartier sacré de la cité furent mis au jour pour des périodes couvrant plus de 2000 ans. L'une des découvertes les plus spectaculaires du Proche-Orient y fut effectuée : celle du cimetière royal et des objets luxueux qui en furent exhumés. Les résultats des fouilles furent publiés progressivement durant une trentaine d'années, dans les séries d'ouvrages Ur Excavations (sur les fouilles archéologiques) et Ur Excavations Texts (tablettes exhumées sur le site), pendant que Woolley rédigeait plusieurs ouvrages de vulgarisation sur ses découvertes. Le British Museum et le University of Pennsylvania Museum of Archaeology and Anthropology ont mis en place un site Internet qui doit à terme présenter l'ensemble des résultats des fouilles : notes de terrain, photographies, cartes, lettres, etc.. UrCrowdsource.
Bien après la fin des fouilles anglo-américaines, les autorités irakiennes ont entrepris la restauration de quelques édifices, dont la grande ziggurat. Après l'invasion de l'Irak en 2003, le site fut temporairement occupé par l'armée américaine, puis restitué aux autorités irakiennes en 2009. . Le site archéologique a cependant subi des dégâts en raison du stationnement proche de troupes irakiennes, et des combats qui s'y sont déroulés, notamment des bombardements F. T. Schipper, « », dans American Journal of Archaeology 109/2, 2005, p. 253-255. Les ruines sont de plus soumises à l'érosion qui menace leur existence, ce qui a conduit à la mise en place d'un programme de sauvetage.
Depuis 2011-2012, les fouilles ont repris dans la région d'Ur, d'abord sur de petits sites en périphérie de la métropole antique (Tell Sakhariya, , Abu Tbeira), puis depuis 2015 sur le site même d'Ur, sous la direction d'Elizabeth Stone.
Périodes archaïques
La période protohistorique est très mal connue, comme pour la plupart des grands sites archéologiques de la Basse Mésopotamie antique. Cependant les fouilles et les textes anciens montrent qu'Ur a joué un grand rôle dès les premiers temps de l'histoire de la Mésopotamie. C'est un lieu de culte majeur, la ville du dieu-Lune Sîn, l'un des plus importants du panthéon mésopotamien. C'est aussi une puissance politique d'où émergent plusieurs souverains qui ont joué un rôle de premier plan. Ur est donc, aux côtés de ses voisines Eridu, Uruk, Lagash ou encore Nippur, l'une des principales villes de la civilisation mésopotamienne qui se développe au cours des et millénaires et exerce une influence considérable sur tout le Moyen-Orient. Les découvertes faites à Ur illustrent bien les caractéristiques de cette civilisation, que ce soit son art, son architecture, son organisation politique, économique et sociale, sa culture et sa religion.
Les premiers temps d'Ur thumb|upright=1.6|Situation d'Ur en Basse Mésopotamie au
Plusieurs sondages réalisés sur le site de Tell al-Muqqayar ont révélé qu'il a été habité depuis la période d'Obeïd (env. 5000-3750 av. J.-C., qui tire son nom d’une cité située à six kilomètres à l’ouest, qui est un faubourg d'Ur aux époques historiquesObeïd est situé en d'après . M. Sauvage, « Obeid (ville) », dans .). La stratigraphie de certains de ces sondages a révélé un niveau de dépôt particulier, apporté semble-t-il par l'action de l'eau. Cette couche d'argile pure est intercalée entre deux niveaux archéologiques, son épaisseur maximale atteignant . Ce constat a amené Woolley à associer sa découverte aux récits du Déluge présents dans plusieurs textes mésopotamiens et dans la Bible. Il pourrait s'agir en fait d'un dépôt apporté par une inondation ordinaire, voire par l'action du vent, ou encore par la remontée des eaux du golfe. . S. Lloyd, « Ur-al 'Ubaid, 'Uqair and Eridu. An Interpretation of Some Evidence from the Flood-Pit », dans Iraq 22, Ur in Retrospect, In Memory of Sir C. Leonard Woolley, 1960, p. 23-31. C. E. Larsen, « The Mesopotamian Delta Region: A Reconsideration of Lees and Falcon », dans Journal of the American Oriental Society 95, 1975, p. 43-57.. Quelques tombes de la période d'Obeid ont également été mises au jour. Cependant, l'essentiel des informations concernant cette période provient du site voisin d'Obeid.
Les niveaux des périodes suivantes, celles d'Uruk (c. 3900-3100) et de Djemdet Nasr (c. 3100-2900), sont connus par des sondages qui ont livré des restes de constructions et quelques objets. Un riche cimetière a été daté de la période de Djemdet-Nasr par Woolley, mais après réexamen des données, il s'est révélé couvrir une période plus large allant de la période d'Uruk au début des Dynasties archaïques. S. Kolbus, « Zur Chronologie des sog. Ǧamdat Naṣr-Friedhofs in Ur », dans Iraq 45/1, 1983, p. 7-17. Des briques et des cônes d'argile caractéristiques des périodes d'Uruk et de Djemdet-Nasr ont également été retrouvés sous la ziggurat postérieure du sanctuaire de Nanna, indiquant que celui-ci devait déjà comporter un ensemble monumental. L'espace construit couvrait alors environ dix à quinze hectares, dans une plaine qui se peuplait de plus en plus avec l'extension des zones irriguées.
thumb|left|Scellement de porte sur lequel ont été imprimés les sceaux des cités. DA I, v. 2900-2750 av. J.-C. British Museum. thumb|Plaque perforée en pierre montrant deux scènes de libation devant une divinité (sans doute Nanna) et un temple. DA IIIA, v. 2500 av. J.-C. British Museum.
La période suivante, celle des Dynasties archaïques (DA, c. 2900-2340) est mieux documentée. La ville a connu une forte expansion au début du millénaire, passant à environ , tout en demeurant organisée autour de son noyau urbain. Les sites voisins connurent également une forte expansion, comme l'ont révélé les prospections archéologiques qui ont permis de repérer plusieurs villages. L'un d'eux, situé à Sakheri Sughir, fut brièvement fouillé et représente un site d'environ , disposant d'une enceinte et situé au bord d'un canal, à environ au nord d'Ur. Y furent dégagées plusieurs habitations à plan tripartite alors occupées par une communauté d'agriculteurs (peut-être une quinzaine de familles). Id., The Administration of Rural Production in an Early Mesopotamian Town, Ann Arbor, 1969.. À proximité du complexe sacré du centre-ville, les archéologues ont dégagé un lieu de déchets, baptisé Seals Impressions Strata (SIS) en raison des nombreuses empreintes de sceaux-cylindres qui y ont été trouvées à côté de poteries et de tablettesVoir notamment R. Zettler, « Pottery profiles reconstructed from jar sealings in the lower seal impression strata (SIS 8–4) at Ur, New evidence for dating », dans A. Leonard Jr. et B. B. Williams (dir.), Essays in Ancient Civilizations Presented to Helene J. Kantor, Chicago, p. 369–387. C'est donc de la période dynastique archaïque que datent les premières inscriptions découvertes sur le site (fin du DA I ou du début du DA II, autour de 2800-2700). Ces empreintes de sceaux permettent de bien connaître la glyptique de la période et d'approcher l'univers symbolique des Sumériens de cette époqueP. Amiet, La glyptique mésopotamienne archaïque, Paris, 1980. Certaines impressions de sceaux portent des noms de cités de Sumer, et ont servi à sceller des jarres ou des portes d'Ur, mais aussi d'autres sites comme Djemdet Nasr (pour la période antérieure) R. Matthews, Cities, Seals and Writing, Archaic Seals Impressions from Jemdet Nasr and Ur, Berlin, 1993. Ces sceaux représentent plusieurs villes de Basse Mésopotamie, dans un ordre parfois prédéfini, qui à Djemdet Nasr place Ur en première position (devant Nippur, Larsa et Uruk), montrant peut-être qu'elle exerce une sorte de prééminence. Il s'agirait des preuves d'une association de cités, même si l'on ignore sa finalité exacte : à l'exemple de ce qui se passe sous la Troisième dynastie d'Ur avec le système du bala, on a supposé qu'il s'agissait d'une sorte d'amphictyonie regroupant les principales cités sumériennes dans la participation au culte de certaines divinités (Inanna d'Uruk étant la meilleure candidate), en offrant des sacrifices P. Steinkeller, « Archaic City Seals and the Question of Early Babylonian Unity », dans T. Abusch (dir.), Riches Hidden in Secret Places, Ancient Near Eastern Studies in Memory of Thorkild Jacobsen, Winona Lake, 2002, p. 249-257.