Un livre d'artiste est une œuvre d'art prenant la forme ou adoptant l'esprit d'un livre.

Locution ambiguë Cette locution demeure aujourd'hui quelque peu problématique et sa définition en français – nécessairement plurielle – passe par l'étude des différentes acceptions qui la sous-tendent, lesquelles ont évolué au fil du temps : La date de l'apparition de l'expression livre d'artiste pour la première fois en France n'est pas connueVoir la présentation analytique de ce problème dans le texte d'avant-propos de la revue critique du livre d'artiste Ligature, , quatrième année, novembre 2015, .. On sait que cette nomination a été utilisée par Noël Clément-JaninLe Livre d'artiste, décoré d'un portrait de Benjamin Constant en pointe sèche originale et de douze études destinées à l'illustration d’Adolphe par Jeanniot gravées sur bois en noir et en couleurs par Jules Germain, Paris, C. Bosse (réf. BNF . en 1904 et désigne un livre Marie-Françoise Quignard : « Livre d'artiste », dans Dictionnaire encyclopédique du livre, , Paris, Cercle de la Librairie, 2005, , .. En 1832, l'expression « livre d'artiste » figure dans le livre de H.-L. Pelletier, La Typographie, Poëme, dans un tout autre contexte, celui de l'imprimeur — ici, Firmin-Didot — qui se refuse à faire du livre de manœuvre, autrement dit, à la chaîne et peu soignéH.-L. Pelletier, La Typographie. Poëme, Genève-Paris, Cherbuliez, 1832 — réimpression en fac-similé : Hachette Livre, BnF, 2012, 24 x 16 cm, .. Les collectionneurs anglo-saxons de « beaux livres » à partir de la fin du Nota bene : ce terme a été bien utilisé aussi par les libraires français (voir par exemple le Catalogue de très beaux livres de Delacroix à Chagall. 1828-1930, S. A. Georg, Libraires : Paris, 1929 avaient, de leur côté, commencé à dénommer sous la locution livre d'artiste, empruntée directement à la langue française, tout livre réalisé avec la collaboration d'un ou de plusieurs peintresBernard M. Rosenthal, Dictionary of Abbreviations, International League of Antiquarian Booksellers, 1993 .. Le réemploi de la locution française par les critiques et collectionneurs anglo-saxons venait du fait qu'en France étaient apparus vers la fin du des volumes conçus entre autres sous l'impulsion des marchands d'art comme Ambroise Vollard ou Daniel-Henry Kahnweiler. Convoquant par exemple Paul Gauguin, Toulouse-Lautrec ou Picasso, ces galeristes-éditeurs qualifiaient ces objets tour à tour de livre de peintre, livre d'artiste ou de livre illustréFrançois Chapon in Daniel-Henry Kahnweiler. Marchand, éditeur, écrivain, Centre Georges Pompidou, 1984, ., cette dernière expression ayant eu tendance à s'imposer sur le marché français dans les années 1920-1950. D'un point de vue linguistique et comparatiste, les choses se complexifièrent puisqu'au début des années 1960 l'expression américaine artist's book commença à émerger à la suite de différentes créations qui prenaient apparemment la forme classique du livre (Ed Ruscha, Dieter Roth, etc.) mais révélaient en fait une approche conceptuelle radicalement différente. Cette expression commence à se vulgariser au début des années 1970, grâce aux travaux de certains critiquesPar exemple Germano Celant, cf. Book as Artwork 1960/1972, Nigel Greenwood Gallery, 1972 - rééd. 2010. : le livre est ici entendu comme une œuvre d'art à part entière, c'est-à-dire que l'artiste l'imagine, le conçoit et l'exécute pour ensuite le considérer et l'exposer à l'instar de ses autres productions. Conséquemment, en français, s'affrontent à partir du début des années 1980 trois occurrences : d'un côté, certains englobent sous livre d'artiste tout livre dès lors qu'un artiste reconnu s'y trouve impliqué, ce qui rend d'emblée désuètes les expressions livre de peintre et livre illustré ; pour d'autres, livre d'artiste est ce que l'avant-garde américaine conceptualisa à partir des années 1960Anne Moeglin-Delcroix (1997), op. cit... Mais pour compliquer encore le débat, un troisième groupe considère que l'expression livre illustré ne doit s'appliquer qu'aux productions des années 1870-1970Fr. Chapon, Le Peintre et le livre : l'âge d'or du livre illustré en France, 1870-1970, Paris, Flammarion, 1987 ; Yves Peyré, Peinture et poésie : le dialogue par le livre, Paris, Gallimard, 2001.. Les caractéristiques principales du livre d'artiste vues à travers la tradition française depuis 1870 ont été clairement exposées par Walter John Strachan en 1969W. J. Strachan, The artist and the book in France, the 2Oth century livre d'artiste (P. Owen, Londres, 1969).

Jamais closes, ces batailles de mots renvoient à l'évolution même des arts et, sur le plan formel, du livre. Cette évolution riche et complexe est bien entendue liée au marché de l'art, de la bibliophilie, à l'évolution des techniques d'impression, aux modes de production, aux différents points de vue privés ou institutionnels qui trouvent à s'exprimer, et surtout à ce que l'on entend par artiste et livre : l'éditeur, le poète, le graphiste ne sont-ils pas eux aussi reconnus comme des producteurs de formes ? Si l'on se place enfin du côté de l'objet « livre », doit-il systématiquement adopter la forme du cahier relié ? L'on voit bien ici que si l'on réduit le mot artiste à celui de peintre et le mot livre à l'objet contenant l’œuvre d'un écrivain, le champ du livre d'artiste s'en trouve soudain réduit.

Sources du livre d'artiste Les origines du livre d'artiste sont nécessairement liées à l'histoire de l'écriture, de la peinture, de l'impression (texte et image) et donc à l'évolution de l'« objet livre » en tant que tel. Le livre d'artiste emprunte différentes formes et présentations spatiales connues depuis l'Antiquité (volumen) et le Moyen Âge (codex). Certains manuscrits occidentaux, avec leurs miniatures — par le principe d'organisation des liens entre le texte et l'image —, peuvent être vus comme les précurseurs des livres d'artistes de l'époque moderne.

En Europe, la tradition de l'impression, dès son invention par Johannes Gutenberg et jusqu'à nos jours, représente une autre source du livre d'artiste. Ainsi, un exemple (peut-être un des plus splendides) du livre qui combine les formes de présentations est La Prose du Transsibérien (1913) par Sonia Delaunay et Blaise Cendrars. C'est un ruban de deux mètres, composé de quatre feuillets collés et conçu comme un dépliant à la manière chinoise. Un autre point de repère historique était la création du livre Parallèlement de Pierre Bonnard et Paul Verlaine, édité chez Ambroise Vollard en 1900. Depuis cette époque le livre d'artiste est considéré comme genre d'arts graphiques et plastiques utilisant le support du livre.

D'un autre côté, l'évolution des statuts de l'artiste, de l'écrivain et de l'éditeur sont également à prendre en compte, à travers le concept d'« auctorialité »Voir les sources numériques réunies par Christine Devaux, dans « Auteurs et auctorialité, de... à l'ère numérique », UTC Costech, en ligne. : le livre d'artiste est en définitive un dispositif qui se met en place progressivement tout au long du . En voici les principales étapes :

Cas William Blake vignette|Songs of Innocence and of Experience de William Blake (1789-1794). L'un des premiers livres entièrement imaginé, conçu et fabriqué en marge d'un système lié à l'époque au privilège d'édition qui réglementait et limitait l'imprimé, est le recueil de poèmes Songs of Innocence and of Experience que réalisa William Blake à quelques exemplaires, précédé en 1788 par All Religions are One, ouvrages conçus avec l'aide de son épouse CatherineExemplaire consultable sur Rarebook Room, en ligne.. Avec cette série de livres enluminés (neuf recueils principaux), Blake se montre un créateur pluridisciplinaire : poète et peintre, graveur, imprimeur et éditeur. Il met en page ses textes et ses gravures selon une technique qui lui est propre, proche de l'eau-forte, organisant sur une même plaque de cuivre les rapports entre texte et images qu'il travaillait d'abord à l'acide, puis, une fois imprimée, la feuille était retouchée à l'aquarelle, ce qui rendait en définitive chaque exemplaire uniqueMichael Phillips (sous la direction de) et al. : William Blake, le génie visionnaire du romantisme anglais, cat. exp. Petit Palais/Musée de la Vie romantique, éd. Paris-Musées, 2009.. L'on s'inscrit là dans la longue tradition qui remonte aux livres enluminés du Moyen Âge comme Les Très Riches Heures du duc de Berry, sauf que Blake monte ici une petite unité de production mécanique parfaitement autonome, n’obéissant pas à un travail de commande.

Bibliophilie moderne vignette| Le Sourire (1899), revue conçue par Paul Gauguin : ici, le recueil confectionné pour Daniel de Monfreid (1901). Selon Yann SordetYann Sordet : « Bibliophilie » in Dictionnaire encyclopédique du Livre, Cercle de la Librairie, 2002, , ., la passion des collectionneurs de livres s'exacerbe à mesure que ceux-ci s'en trouvent illustrés. Ce mouvement prend naissance vers la fin du , du moins en France. Citons cette édition des Contes et nouvelles en vers de La Fontaine illustré par Fragonard (1762)Édition dites des Fermiers-Généraux. ou plus tard, celle des Caprices de Goya (v. 1799), ou ce Faust de Goethe illustré par Eugène Delacroix (1828)Faust. Tragédie de M. de Goethe (Paris, Charles Motte et Sautelet, 1828, in-fol.), dans la traduction en français par Albert Stapfer, avec une couverture illustrée attribuée à Achille Devéria, un portrait de l’auteur et 17 dessins exécutés sur pierre par Eugène Delacroix, hors-texte., ouvrages rarissimes (précurseurs du livre d'artiste) que le collectionneur Henri Beraldi considérait comme les premiers joyaux du livre illustré moderneCf. Bibliothèque d'un bibliophile, L. Danel, 1885..

Au milieu du , surgit l'idée d'associer un artiste-graveur et un poète, dans l'esprit d'une bibliophilie moins luxueuse (ou « bourgeoise »), plus accessible donc. On doit à des éditeurs comme Alphonse Lemerre (associé à Philippe Burty)Sonnets et eaux-fortes, Paris, 1869, comprenant 42 illustrations originales d'artistes différents., Richard Lesclide ou Auguste Poulet-Malassis ces premières tentatives, du moins en France. L’appellation « livre de peintres » est alors utilisée pour qualifier ces productions.

Vers 1875, parallèlement aux expériences britanniques du mouvement Arts & Crafts qui prônent le développement de petites unités de productions autonomes (les guilds), émergea en France une nouvelle école de la bibliophilie qui repensa le livre à l'aune d'une collaboration plus étroite avec les peintres. Ces livres, dont la réalisation butta longtemps sur des problèmes techniques d'ordre reprographique, furent vendus par souscription et certaines expériences échouèrent d'un point de vue commercial. Mais ils mettaient toujours en jeu un éditeur, un écrivain - ou un texte - et un artiste pour le mettre en image. Par exemple, Le voyage d'Urien (1893Éditions de l'Art indépendant, Paris, 1893) est souvent considéré comme l'un des premiers ouvrages de la collaboration entre l'auteur et l'artiste (André Gide et Maurice Denis). Rares sont alors les artistes qui se lancent seuls dans une opération d'édition pleine et entière : citons par exemple Paul Gauguin qui, à partir de bois gravés, fabriqua lui-même à quelques exemplaires, recueil et revue. C'est dans les années 1960 que quelques artistes ont hérité cette manière de travail avec le livre, parmi eux : Bertrand Dorny, Alain de La Bourdonnaye (en France), mais aussi Dietrich Lusici (en Allemagne).