Daniel Dennett, né le à Boston (Massachusetts) et mort le In Memoriam: Daniel Dennett (1942-2024) à Portland (Maine), est un philosophe américain.
Il enseigne la philosophie et dirige le centre d'études cognitives de l'université Tufts (Medford, Massachusetts). Il s'est spécialisé en philosophie de l'esprit et en philosophie des sciences et a largement contribué à la recherche fondamentale dans les sciences cognitives. Il est tout particulièrement reconnu pour son travail concernant les retombées de la théorie de l'évolution et son analyse critique de l'héritage du dualisme cartésien.
Biographie Daniel Clement Dennett est le fils d'un diplomate spécialiste d'histoire islamique et d'une éditrice-enseignante. Après avoir obtenu une licence de philosophie à Harvard en 1963, il décide d’approfondir ses études à Oxford, auprès du philosophe anglais Gilbert Ryle. C'est durant cette période que Dennett s'intéresse à la conscience dans une optique naturaliste et qu'il rédige sa première thèse sur le sujet (Content and Consciousness, 1969). En 1971, il rejoint l'université Tufts où il sera nommé professeur éminent d'« arts et de sciences ».
En 1996, Daniel Dennett travaille avec une équipe du MIT qui tente de construire un robot intelligent, voire conscient, baptisé Cog. Il continue également à écrire et publie ainsi, au cours de sa carrière, divers ouvrages qui développent ses thèses naturalistes sur la conscience.
Ami de Richard Dawkins, il déclare cependant dans The Atheism Tapes (BBC) ne pas partager son avis sur l'intérêt de lutter contre les religions, estimant que Dawkins « sous-estime le désarroi qui s'emparerait d'une grande partie de la population » si elle devait affronter l'existence sans ce secours. Il précise que cela ne remet pas en cause son athéisme personnel.
Travaux philosophiques
Une philosophie naturaliste
Dans le milieu des années 1970, en réponse au pessimisme épistémologique de philosophes tels que Thomas NagelCf. Nagel T., « Quel effet cela fait-il d'être une chauve-souris ? » (1974), Hofstadter D. et Dennett D. (eds), Vues de l'esprit : fantaisies et réflexions sur l'être et l'âme (The Mind's I, 1981), Paris, Intereditions, 1987., Frank JacksonCf. Jackson F., « Epiphenomenal Qualia », Philosophical Quaterly, vol. 32, 1982. ou Joseph LevineCf. Levine J. « Omettre l'effet que cela fait » (1983), in Denis Fisette et Pierre Poirier (eds), Philosophie de l'esprit : Psychologie du sens commun et sciences de l'esprit (vol.1), Paris, Vrin, 2002., qui estiment que la conscience d'un individu n'est accessible qu'à l'individu qui en fait l'expérience, Dennett commença à esquisser les grandes lignes d'une approche empirique de la conscience. Son ambition était de réintégrer l'étude de l'esprit dans une perspective philosophique qui exclut toute référence à des entités ou propriétés non physiques et qui se situe dans le prolongement des sciences de la nature. Cette perspective, Daniel Dennett la qualifie lui-même de « naturaliste » :
Dennett D., Une théorie évolutionniste de la liberté (2003), tr. fr. Christian Cler, Paris, Odile Jacob, 2004, .
Pour Dennett, la philosophie ne doit pas se tenir à l'écart de notre implication dans le monde naturel et une philosophie de l'esprit doit intégrer les données des sciences de la nature dans son explication de la conscience et des autres phénomènes mentaux. Il n'y a selon lui aucune raison de ne pas considérer la conscience et l'esprit comme des phénomènes naturels susceptibles de recevoir une explication scientifique.
Le naturalisme de Dennett s'oppose ainsi directement à l'idée que les philosophes peuvent découvrir de manière a priori les limites de la science. Il n'existe pas selon lui de point de vue privilégié comme l'introspection, ou de « philosophie première » comme l'épistémologie ou la métaphysique, d'où nous pourrions découvrir ou fixer les règles des sciences naturelles. Mais contrairement à nombre de ses confrères naturalistes, Dennett ne considère pas que nous devions toujours privilégier la science par rapport au sens commun.
La réhabilitation de la « psychologie populaire »
À la suite de Wilfrid Sellars, certains philosophes naturalistes considèrent que l'essentiel de nos croyances communes à propos du mental constitue une sorte de « psychologie populaire » ou naïve (« folk psychology ») constituée sur la base de notions ordinaires comme les « douleurs », les « croyances », les « désirs » Pour les partisans du matérialisme éliminativiste (Quine, Churchland, Stich notamment) cette forme de psychologie doit être abandonnée et remplacée par les connaissances que nous apportent les neurosciences et l'étude scientifique du comportement. Selon eux, cette psychologie populaire nous conduirait à croire en l'existence d'entités mentales qui, en réalité, n'existent pas plus que les dieux d'Homère, le phlogistique ou la force vitale qui servaient à tort de principes explicatifs à certains phénomènes mal compris dans le passé. Les entités mentales feraient partie de ces fictions mais joueraient encore aujourd'hui un rôle explicatif illégitime dans la compréhension du comportement des organismes vivants.
De son côté, Daniel Dennett prend au sérieux le discours du sens commun sur les états mentaux. Il soutient l'idée que l'essentiel de la psychologie populaire est vrai dans la mesure où elle a un véritable pouvoir prédictif concernant le comportement des agents rationnels, mais il nie que cette vérité soit une raison suffisante de croire à l'existence des entités supposées par cette psychologie. Pour Dennett, le vocabulaire que nous utilisons pour décrire la vie mentale participe d'une stratégie qui a évolué de sorte que nous puissions prévoir les comportements les plus significatifs des animaux et des hommes. Dans notre vie, nous sommes en effet capables de prévoir et d'expliquer ces comportements sans avoir une connaissance approfondie et détaillée de la réalité physique des agents. Dennett considère donc qu'il faut reconnaître la valeur du discours sur la vie mentale en tant que stratégie prédictive.
Bien que son ontologie soit clairement matérialiste, Dennett refuse d'adopter une position éliminativiste radicale visant à rendre caduque la psychologie populaire. En théorie, les sciences de la nature pourraient mettre à notre disposition une méthode de prédiction du comportement qui se passerait de cette psychologie. Mais en pratique, cela ne semble pas possible pour Dennett.
Les stratégies de prédiction du comportement
Pour rendre compte notamment de la spécificité de la psychologie populaire, Dennett distingue trois types de stratégie prédictive qui correspondent aux trois niveaux de description et d'explication du comportementVoir Daniel Dennett, La Stratégie de l'interprète (1987), Paris, Gallimard, 1990 et La Diversité des esprits (1996), Paris, Hachette, 1998, pour une présentation en français de cette théorie. :
Le niveau physique (« physical stance »), qui est celui où se jouent les processus causaux qui expliquent tous les phénomènes ; Le niveau fonctionnel (« design stance »), qui correspond au programme de fonctionnement d'une machine ou d'un organisme interprété comme une machine ; Le niveau de l'intentionnalité (« intentional stance »), propre à l'interprétation du comportement des agents « rationnels » et qui correspond à la psychologie populaire en incluant l'ensemble des états mentaux, désirs, croyances, idées etc..
Pour Dennett, une description ou une explication du comportement en termes d'intentionnalité nous permet de nous dispenser des niveaux de compréhension plus fins et plus complexes que sont les niveaux physique et fonctionnel. Si on adopte une « stratégie interprétative » (intentional stance) eu égard à un système – organisme ou machine – on traite le système en question comme un agent intentionnel ou rationnel, c'est-à-dire comme un être agissant en fonction de ses croyances et de ses désirs en vue de certaines fins. Étant donné la position du système dans son environnement et de ses intérêts (intérêt de survivre et de procréer notamment), on lui attribue les croyances et les désirs qui sont rationnels pour lui. Sur cette base, on prédit son comportement. Le système est un « système intentionnel » si la plupart de ces prédictions sont couronnées de succès et s'il n’y a aucune autre méthode de prédiction qui connaisse le même succès.
Au contraire de la stratégie de l'interprète, qui implique essentiellement la connaissance du comportement apparent d'un agent dans des situations changeantes, la « stratégie du physicien » (physical stance) consiste à prédire le comportement d'un système sur la base de sa composition physique et à mettre à l’épreuve ces prédictions dans des expériences scientifiques. Quelque chose est un « système physique » si cette méthode de prédiction s’y applique avec succès. Lorsqu'elle est réalisable, il s'agit de la méthode de prédiction et d'explication la plus sûre, mais aussi la plus complexe.
Au niveau intermédiaire, la « stratégie du technicien » (design stance) consiste à prédire le comportement d’un système sur la base de ses propriétés fonctionnelles. C’est cette attitude qu’adopte, par exemple, un utilisateur lambda envers son ordinateur, un cuisinier envers ses ustensiles de cuisine, ou encore un téléspectateur envers sa télécommande. Quand on adopte cette stratégie, on ne s’intéresse pas à la composition physique du système, mais uniquement à sa fonction. Quelque chose est un « système fonctionnel » si cette méthode de prédiction donne, à son égard, des résultats que la stratégie du physicien ne permet pas d’obtenir.
L'instrumentalisme de Dennett
On peut considérer la philosophie de l'esprit de Dennett comme instrumentaliste parce que la véracité d'une théorie de l'esprit ne dépend selon lui que de son succès de prédiction. Pour Dennett, c’est une condition nécessaire et suffisante pour qu'un système soit intentionnel, qu’on puisse prédire son comportement en adoptant la stratégie de l'interprète – à condition qu’une autre méthode de prédiction ne connaisse pas le même succès. C'est donc par pragmatisme et à défaut d'une autre stratégie prédictive plus sûre que l'on est en droit d'attribuer une intentionnalité (croyances, désirs, rationalité) à un système :
Dennett D, Brainstorms : Philosophical Essays on Mind and Psychology, Montgomery (Vt.), Bradford Books, 1978, tr. fr. de l'extrait : Aury M., Dennett, un naturalisme en chantier, Paris, PUF, 2005.
On peut, dès lors, appliquer la stratégie de l'interprète à toutes sortes de systèmes – non seulement à des êtres humains, mais encore à des animaux, à des plantes, à des ordinateurs, etc. Mais pour que l'application de cette stratégie soit justifiée, il faut qu'en décrivant ces systèmes comme des manifestations d'une certaine intentionnalité, on fasse des progrès dans la prédiction de leurs comportements.
Selon Dennett, il est dépourvu de sens de se demander si les systèmes auxquels on peut appliquer cette méthode de prédiction avec succès sont « réellement » dans des états intentionnels. Car quelque chose est un système intentionnel uniquement du point de vue d'un interprète qui essaie d’expliquer et de prédire son comportement, c'est-à-dire d'un point de vue extérieur au système en question. Les états intentionnels n'existent donc pas ontologiquement, et il n'y a pas chez Dennett d' « ontologie subjective » des états intentionnels, comme chez John Searle par exemple. Cette position instrumentaliste évite ainsi les problèmes ontologiques de la philosophie de l’esprit, comme celui de la nature des expériences subjectives (les qualia).
Une solution alternative au « matérialisme cartésien »
Le modèle du « théâtre cartésien »