Joseph Aloïs Schumpeter, né le à Triesch, en Moravie (Empire austro-hongrois) et mort le à Salisbury, dans le Connecticut (États-Unis), est un économiste et professeur en science politique autrichien naturalisé américain, connu pour ses théories sur les fluctuations économiques, la destruction créatrice et l'innovation.

La source de sa pensée est l'historicisme. Il est ainsi l'auteur d'une Histoire de l'analyse économique, parue en 1954 et qui fait encore référence. Commentateur averti des théories économiques de son époque, il ne peut néanmoins être associé à aucune école de pensée, que ce soit le keynésianisme ou l'école néoclassique. Il est parfois rattaché à l'école autrichienne d'économie, mais Ludwig von Mises considérait qu'il n'en faisait pas partieLudwig von Mises écrit dans ses mémoires : . Il est par ailleurs particulièrement fasciné par Karl Marx. et Léon Walras.. Il est considéré comme l'économiste de l'effervescence et on le qualifie d’économiste hétérodoxe pour ses théories sur l’évolution du capitalisme dans la démocratie, qu'il estime voué à disparaître pour des raisons sociales et politiques.

Biographie Jeunesse et études Joseph Schumpeter naît au sein d'une famille juive ashkénaze en 1883 à Třešť en Moravie, ville austro-hongroise, aujourd’hui en République tchèque, d'un père industriel du textile. Il se retrouve orphelin de père dès l'âge de 4 ans. Passionné par l'Antiquité gréco-latine, il entre en 1901 à la faculté de droit de l'université de Vienne et s’intéresse rapidement à la sociologie en étudiant des auteurs tels que Werner Sombart et Max Weber. Il découvre l’économie, en suivant notamment les cours des théoriciens de l'école autrichienne : Friedrich von Wieser, Eugen von Böhm-Bawerk et Carl MengerJean-Claude Drouin, Les grands économistes, Presses Universitaires de France, 2006.. Il obtient son doctorat en droit en 1906.

Schumpeter se rend en Angleterre où il se marie en 1907 avec Gladys Ricards Seaver. Son mariage se disloque rapidement « In praise of entrepreneurs », The Economist, 26 avril 2007.. Il quitte alors l'Angleterre et s'installe au Caire où il travaille en tant qu'avocat pour le tribunal mixte international.

Parcours professionnel En 1908, il publie son premier ouvrage, devenu très vite un classique de la statistique économique, Nature et essence de l'économie théorique, ce qui lui permet d'obtenir en 1909 un poste de professeur associé en économie politique à l'université de Czernowitz.

Il publie la première édition de sa Théorie de l'évolution économique en 1911, ouvrage qui s’affranchit du cadre néoclassique et témoigne de son intérêt pour la dynamique et les lois du changement économique. Schumpeter met particulièrement en exergue l'importance de l'entrepreneur et du processus de destruction créatrice apportée par l'offre de nouveaux produits sur le marché.

Entre 1911 et 1919, il enseigne en tant que professeur à l'université de Graz (en Autriche). Avec les sociologues Werner Sombart et Max Weber, il dirige Archiv für Sozialwissenschaften (Archives pour les sciences sociales). Donnant beaucoup de travail à ses étudiants et critiquant régulièrement les positions de son prédécesseur à son poste, Richard Hildebrand, il est au départ peu apprécié des élèves.

En 1913-1914, il est professeur invité à l'université Columbia.. Cette invitation marque, selon Wolfgang Stolper, .. Il y enseigne notamment la théorie économique. Il profite de son poste à Columbia pour rencontrer Irving Fisher et Wesley Clair Mitchell. Il reçoit un doctorat en lettres honoris causa à Columbia..

Après la Première Guerre mondiale, il est brièvement ministre des Finances (1919-1920) du gouvernement de coalition regroupant des sociaux-démocrates, des sociaux-chrétiens et des socialistes révolutionnaires sous l'égide d'Otto Bauer alors que l’Empire austro-hongrois s’effondre. C'est à cette époque que Joseph Schumpeter divorce de Gladys puis dirige pendant quatre ans une banque privée, la banque Biedermann de Vienne. C'est un échec : la banque fait faillite en 1924.

En 1925, il devient professeur de finances publiques à l'université de Bonn et se remarie avec Anna Reisinger. Mais l'année suivante, il perd sa mère, sa femme et leur fils nouveau-né. Il publie la deuxième édition de la Théorie de l’évolution économique (1926).

À partir de 1927 et jusqu'à sa mort, il enseigne à l'université Harvard où il s'installe définitivement en 1932, à la suite de la montée des extrémismes en Europe centrale. Parmi ses étudiants à Harvard figurent Robert Heilbroner, Paul Samuelson, Wolfgang Stolper, Paul Sweezy, Nicholas Georgescu-Roegen et James Tobin.

Il se remarie une troisième fois avec une économiste du nom d'Elizabeth Boody en 1937. De 1937 à 1941, sa réputation internationale lui vaut de présider la Société d’économétrie dont il est l’un des fondateurs. Il devient président de l'American Economic Association en 1948. La fin de sa vie sera marquée par l'édition de deux ouvrages importants : Les Cycles des affaires (1939) où il revient sur l’analyse de la croissance et Capitalisme, Socialisme et Démocratie (1942) qui lui vaudra une réputation d’économiste « hérétique ».

Il meurt le d'une hémorragie cérébrale dans sa maison de Taconic, dans le Connecticut, au moment où il va être élu premier président de la nouvelle Association internationale d'économie. Son épouse, Elizabeth Boody (1898-1953) éditera à titre posthume la monumentale Histoire de l'analyse économique (1954) à laquelle il a consacré ses dernières années et L'Essence de la monnaie (1970).

Apports Paradigme et inspirations Schumpeter se laisse difficilement classer dans une école économique. Il était autrichien, mais il n'a jamais fait partie de l'école autrichienne, avec laquelle il avait été familiarisé par les enseignements d'Eugen von Böhm-Bawerk à l'Université de Vienne.

L'économiste qu'il admirait le plus était sans conteste Léon Walras. Ainsi, dans Histoire de l'analyse économique, Schumpeter écrit que, . Néanmoins, son analyse dépasse largement le cadre néoclassique. Il fut également fortement influencé par les écrits du sociologue allemand Max Weber. Enfin, s'il a partagé certaines conclusions avec Karl Marx, son analyse était très éloignée des conceptions marxistes de l'économie. Schumpeter a été l'un des grands contributeur de l'évolutionnisme économique. Selon Christopher Freeman, l'idée sous-tendant l'essentiel des réflexions de Schumpeter est que le capitalisme ne peut être compris que comme un processus continu d'innovation et de destruction créatrice.

Ainsi, le fondement et le ressort de l'économie sont le progrès technique, qui entraîne l'innovation. L'histoire du capitalisme est donc une mue permanente. L'évolution de la technologie implique que des pans entiers de l'activité économique s'étiolent et disparaissent après avoir été dominants. L’évolution de l'économie est donc qualitative plutôt que quantitative : elle tend non pas à l'augmentation continue de la production, mais au changement des structures de production.

Ne partageant pas les méthodes et les conclusions de l'école néoclassique, Schumpeter peut se ranger parmi les économistes dits .

Destruction créatrice et les grappes d'innovation

Dans Le Cycle des affaires, publié en 1939, Joseph Schumpeter explique les cycles économiques par l'innovation, en particulier par les . Selon lui, le progrès technique est au cœur de l'économie, et les innovations apparaissent en grappes ou en essaims. Ainsi, une innovation majeure permet à une nuée d'autres innovations et de découvertes qui en découlent de voir le jour.

On constate alors des cycles industriels où, après une innovation majeure, l'économie entre dans une phase de croissance (créatrice d'emplois), suivie d'une phase de dépression, où les innovations chassent les entreprises et provoquent une destruction d'emploisPour décrire ce processus, Schumpeter emploie en 1942 dans Capitalisme, socialisme et démocratie, Petite Bibliothèque Payot, 1974, p. 119-125, le terme de .. Schumpeter retient pour exemple les transformations du textile et l'introduction de la machine à vapeur pour expliquer le développement des années 1798 à 1815 ou le chemin de fer et la métallurgie pour l'expansion de la période allant de 1848 à 1873. Cette analyse se rapproche des cycles identifiés par Kondratiev, Juglar ou Kitchin.

Au cœur du système capitaliste se trouve, pour Schumpeter, l'entrepreneur qui réalise des innovations (de produits, de procédés, de marchés). En conséquence, la croissance est un processus permanent de création, de destruction et de restructuration des activités économiques. La « destruction créatrice » est donc la caractéristique du système capitaliste, qui résulte du caractère discontinu des innovations.

Économie de l'innovation De l'économie stationnaire à l'évolution économique Schumpeter met en avant le rôle majeur des innovations dans l'impulsion, la mise en mouvement de l'économie sous l'action de l'entrepreneur. C'est par la fabrication de produits nouveaux, l'adoption de procédés et de techniques inédits, l'utilisation de nouvelles matières premières ou l'ouverture de nouveaux débouchés que les structures finissent par changer.

L'une des principales question économique de son temps était la recherche de l'équilibre général. Néanmoins, ce concept ne permet pas de rendre compte des mécanismes menant au développement économique.

Il prend comme point de départ la modélisation d'une économie stationnaire, nommé circuit économique et dont les différents éléments structurels se reproduisent à l'identique. Il s'agit d'une représentation simplifiée de la vie économique et des relations qui se nouent entre les agents économiques. La logique de ce circuit économique est celle de l'équilibre général : les mouvements adaptatifs des prix assurent l'adéquation entre les différentes variables économiques, et chaque facteur de production est rémunéré à son prix. Ce circuit économique est caractérisé par la libre concurrence, la propriété privée et la division du travail entre les agents.

Ces derniers, qui agissent en fonction de leur expérience, n'introduisent aucune rupture fondamentale dans leurs comportements et les relations économiques en place. Les méthodes de production et les pratiques de consommation restent stables, l'offre devient égale à la demande par le jeu des prix, de sorte que l'allocation des ressources est efficiente. Les comportements routiniers et les mécanismes adaptatifs conduisent alors à un état stationnaire.

Or, selon Schumpeter, cette routine est brisée par l'entrepreneur et ses innovations. Ainsi, l'évolution ne peut pas venir d'une modification quantitative (hausse de la production ou du capital), mais de la transformation qualitative du système de production. Schumpeter montre que le facteur déterminant de cette évolution est l'innovation : celle-ci est au cœur non seulement du processus de croissance, mais aussi de transformations structurelles plus importantes.

On regroupe parfois les innovations en deux catégories : les innovations de produit et les innovations de procédé (de fabrication). L'acteur central de ces dernières est l'entrepreneur.

L'entrepreneur comme acteur fondamental de l'évolution économique 200px|thumb|Thomas Edison, entrepreneur marquant de la fin du . right|200px|thumb|Henry Ford, qui inspira Schumpeter pour sa description de l'entrepreneur-modèle.