Almace est l'épée légendaire de Turpin, archevêque de Reims, chevalier et un des douze pairs de Charlemagne dans plusieurs chansons de geste du cycle carolingien.

Ces œuvres très populaires en Europe entre le et le participent à la construction du mythe de personnages tels que Charlemagne, Roland ou Turpin. Elles racontent leurs exploits militaires, essentiellement contre les Sarrasins, et sont donc amenées à présenter leurs armes.

Le fait qu'il soit donné un nom propre à Almace, comme à Durandal et Joyeuse, les épées de Roland et de Charlemagne, indique l'importance du personnage de Turpin dans ce corpus littéraire. Mais les chansons de geste médiévales n'évoquent que rarement cette épée et n'en proposent aucune description détaillée. La mention principale réside dans la Chanson de Roland où Turpin l'utilise à la fin de la bataille de Roncevaux alors qu'il est devenu clair que celle-ci est perdue et que l'archevêque va succomber à son tour sous les assauts des Sarrasins.

La Chanson de Gaufrey donne à l'épée une origine sarrasine. Des analyses onomastiques proposent d'ailleurs que le nom « Almace » soit issu de l'arabe. Ces études ne font cependant pas l'objet de consensus, certains romanistes préférant des sources plus conformes à l'idée d'une épée « bonne pour abattre les païens », selon l'expression prêtée à Charlemagne par la Karlamagnús saga après qu'il a éprouvé l'arme.

Les chansons de geste du cycle carolingien font de l'archevêque Turpin un héros de la foi chrétienne qui décime les païens, bénit les soldats sur le champ de bataille, baptise les infidèles convertis, et parfois même marie les chevaliers. Il n'est donc pas surprenant qu'une épée portant le nom de l'arme mythique se retrouve parmi d'autres reliques du Moyen Âge dans le trésor de l'abbaye de Saint-Denis, dont les différents inventaires réalisés entre le début du et la fin du fournissent une description succincte. L'arme finit par disparaître du trésor, probablement à l'époque de la Révolution française.

De nos jours, on retrouve Almace dans plusieurs jeux vidéo de rôle qui peuvent lui attribuer des pouvoirs magiques comme celui de geler les ennemis de son détenteur.

Littérature Dans la matière de France, les épées sont les armes nobles par excellence. Elles appartiennent en général à vie à un chevalier et sont souvent nommées à la manière d'une personne. Almace est ainsi l'épée de l'archevêque Turpin, un des compagnons de Roland dans la Chanson de Roland et un des personnages principaux de la Geste du Roi. Les chevaliers les plus glorieux de Charlemagne possèdent des épées nommées comme c'est le cas par exemple de Durandal pour Roland ou Hauteclaire pour Olivier. Elles sont le symbole de l'honneur et de la violence chevaleresque, et le simple fait de nommer celle de l'archevêque constitue une indication de sa position prééminente dans l'armée du roi.

Elle est pourtant citée moins fréquemment que les épées d'autres personnages. Ainsi la Chanson de Roland mentionne dix-sept fois Durandal, quatre fois Hauteclaire et trois fois Joyeuse, alors que le nom d'Almace n'apparaît qu'une ou deux fois suivant les versions du poème. Les chansons de geste qui la mentionnent n'expliquent pas non plus son nom qui présente plusieurs variantes. Elle s'appelle notamment selon les manuscrits, les langues et les époques Almace, Almice, Almire, Almuce, Almicem, Aigredure, Dalmuçe, Autemise ou Hautemise. Malgré la multiplicité de ces noms, la romaniste belge Jeanne Wathelet-Willem ne retient que trois chansons françaises où l'épée est nommément évoquée : la Chanson de Roland, Renaud de Montauban et la Chanson de Gaufrey. Elle l'est aussi dans la branche de la Karlamagnús saga, un texte en vieux norrois probablement inspiré de chansons de gestes perdues, qui révèle son origine et comment elle est donnée à Turpin.

Au contraire de Durandal ou de Courte par exemple, Almace ne figure que rarement et discrètement dans la littérature du Moyen Âge. Cela explique peut-être pourquoi l'épée de l'archevêque Turpin n'a pas attiré l'attention des érudits.

La Chanson de Roland

L'archevêque Turpin ne tire son épée qu'à la fin de la bataille de Roncevaux. Gravement blessé, il se relève et assène aux Sarrasins ses derniers coups désespérés : La Chanson de Roland (vers 2083-2095)Traduction en français moderne

Il s'agit là, au vers 2089, de la seule mention du nom d'Almace dans la recension d'Oxford de La Chanson de Roland, le manuscrit de la fin du qui fait autorité en ce qui concerne cette chanson de geste. Le poème laisse pourtant aussi entendre que l'archevêque utilise son épée en plus de la lance pendant les combats. Ainsi, après avoir violemment frappé l'écu du sarrasin Abîme, il lui tranche le corps de part en part (CXLII, 1666-1668).

Almace est décrite comme , traduit par « son épée d'acier bruni » (CLXXX, 2089). L'adjectif brun fait référence à une technique de polissage donnant à l'objet métallique à la fois un aspect brun et brillant. La médiéviste Marie-Claude Blanchet rappelle à cet égard qu'en français médiéval, brun a la même valeur que « fourbi », « poli », « brillant » ou « étincelant ». Dans la Chanson de Roland, le poli est une des qualités d'une épée. Par exemple Joyeuse est dite « d'une clarté splendide », et Durandal qualifiée de « claire et blanche ».

Le poème ne fournit aucune autre indication matérielle sur la constitution d'Almace. Léon Gautier suggère cependant, sur la base d'un vers relatif à une épée sarrasine, que les épées de chevalier de la Chanson de Roland étaient longues, contrairement aux épées normandes en usage au moment de la composition de la chanson.

D'autres manuscrits de la Chanson de Roland évoquent une seconde fois le nom d'Almace, lorsque Roland et Turpin s'apprêtent à vendre chèrement leur vie aux Sarrasins dans un dernier assaut. La version dite de « Venise » indique ainsi par exemple au vers 2284 . Le professeur de français Ian Short, parmi d'autres, choisit d’intégrer ce vers dans son édition critique de la Chanson de Roland. Il fait alors dire à Roland lorsqu'il s'adresse à son compagnon après lui avoir promis son assistance : qu'il traduit par (CLIX, 2142-2413). Cette version qui place Almace et Durandal sur le même plan, contrairement au vers correspondant du manuscrit d'Oxford qui ne cite que Durandal, a fait l'objet de critiques, notamment par le romaniste Joseph Bédier qui argumente que rien ne serait changé si, dans ces derniers instants de la bataille, Turpin se servait de l'épée de Roland.

Renaud de Montauban vignette|droite|Almace, parmi les armes et objets précieux que Maugis dérobe à Charlemagne. Dans la chanson Renaud de Montauban, Almace est volée par Maugis. Ce poème très populaire du , aussi connu sous le nom de la Chanson des quatre fils Aymon, est à l'origine du cycle dit de Renaut de Montauban et fait lui-même partie du cycle de Doon de Mayence. Remanié et traduit à de nombreuses reprises au Moyen Âge, il décrit l'archevêque Turpin comme un baron et un des pairs de Charlemagne. Son épée, nommée Autemise, fait partie du butin de l'enchanteur Maugis qui, après avoir endormi ses geôliers, s'enfuit avec leurs armes rejoindre à Montauban son cousin Renaud.

Alors qu'il entre dans la tente où dorment Charlemagne et ses pairs : Renaus de Montauban (vers 11626-11630)Traduction en français moderne

La chanson indique au vers 11630 que le pommeau de l'épée est doré, mais une variante proposée par le manuscrit dit de Metz le modifie pour signaler à la place la valeur exceptionnelle de l'arme. Elle la nomme « Alchemise » et mentionne : (trad. Alchemise qui vaut une cité).

La Chanson de Gaufrey La Chanson de Gaufrey, ou simplement Gaufrey, est une chanson de geste tardive probablement composée au qui se place dans le prolongement de Doon de Mayence. Les personnages principaux, les frères Gaufrey et Griffon de Hautefeuille, sont les fils de Doon de Mayence et deviendront les pères respectivement d'Ogier le Danois et de Ganelon. L'histoire, qui fait la part belle aux batailles contre les Sarrasins, se situe donc très en amont de la Chanson de Roland. Pourtant Turpin est déjà l'archevêque-chevalier truculent qui accompagnera Roland au col de Roncevaux.

Dans ce contexte, la chanson dévoile l'origine d'Almace, nommée ici Hautemise. Aux vers 5094-5095, le traître Griffon offre à Turpin une épée d'acier poli prise au roi sarrasin Turfier et qui faisait partie du butin gagné par Gaufrey : (trad. : « À Turpin l'archevêque une épée d'acier poli : elle se nomme Hautemise et fut au roi Turfier »).

Karlamagnús saga L'origine d'Almace est présentée avec plus de détails dans la branche , la première partie, de la Karlamagnús saga parfois appelée la Saga de Charlemagne. Ce texte, généralement titré Vie de Charlemagne et qui semble une compilation d'épisodes tirés de diverses chansons de geste françaises perdues et traduits en vieux norrois probablement au tout début du , présente un premier panorama du règne de Charlemagne depuis la mort de Pépin le Bref jusqu'à la désignation des pairs de France. Il raconte au chapitre que l'épée a été forgée par Galant d'Angleterre en même temps que Durandal et Courtain et qu’il les a tenues sur le feu sept hivers durant. Décrites comme « bonnes et saintes », elles ont été mises en gage auprès du roi Faber qui en a donné sept cents besants d'or.

Les trois armes appartiennent au juif Malakin d'Ivin, qui les propose à Charlemagne comme rançon de son frère Abraham, prisonnier du duc Girard de Viane depuis quatre ans. Rentré à Aix-la-Chapelle, Charlemagne frappe des trois armes la masse d'acier qu'il a fait couler sur le perron de son palais pour que ses hommes y éprouvent leurs épées : la première s'ébrèche et, raccourcie d'un demi-pied, gardera le nom de Courte ou Courtain ; elle échoira à Ogier quand il sera armé chevalier. La deuxième entaille le métal sur plus d'une main ; il la nomme Almace, en norrois, en disant qu'elle est « bonne pour abattre les païens ». La troisième, Durandal, arrache un bloc entier d'acier : Charlemagne la garde pour son usage, puis l'offrira à Roland. Un peu plus loin, au chapitre , l'archevêque Turpin demande à être armé pour combattre le peuple païen. Charlemagne l'adoube alors en lui offrant son épée Almace. Puis le prélat s'avance sur son cheval noir et les Francs s'écrient « Nous avons là un clerc tout puissant ».

L'archéologue Fabrice Cognot note que la possession des épées et leur remise entre les mains d’un serviteur dévoué est une des attributions du pouvoir royal ou princier qui les distribuait en fonction des besoins et surtout de l’honneur qu’il voulait faire à chacun. Le don d'Almace, « bonne pour abattre les païens », signe donc le rôle prééminent de Turpin auprès de l'empereur comme défenseur de la Chrétienté.

Le professeur de lettres Guillaume Issartel remarque par ailleurs que la distribution des trois armes à trois fidèles de l'empereur répond à celle qui s'opère au fond de la grotte norvégienne de la saga de Hrólf Kraki, Turpin correspondant à Thorir aux Pieds-de-chien.

Étymologie L'étymologie d'« Almace » est incertaine et de nombreuses versions ont été proposées sans qu'aucun consensus puisse être établi.