Nicole Estienne, née à Paris vers l'an 1542 et morte entre 1589 et 1595, est une femme de lettres française.
Biographie Fille du médecin et imprimeur Charles Estienne et de Geneviève de Berly, Nicole Estienne grandit dans le milieu lettré de la famille Estienne, imprimeurs du Roi dans le quartier Saint-Jacques, à Paris. Un contemporain, Antoine du Verdier, la décrit ainsi : « C'est une Dame bien accomplie, tant en gaillardise d'esprit que grâce de bien dire, à ce que j'en ai vu, devisant une fois avec elle. »Antoine du Verdier, La bibliothèque d'Antoine du Verdier, seigneur de Vauprivas, contenant le catalogue de tous ceux qui ont escrit, ou traduict en françois, & autres dialectes de ce royaume , Barthelemy Honorat, Lyon, 1585, .
Il est difficile de tracer avec exactitude son parcours : « La pauvreté d'informations exactes, les infortunes de textes manuscrits perdus - ou, à tout le moins non encore découverts, génèrent paradoxalement des discours constants, sinon prolixes, sur la personne, la vie, le caractère de Nicole Estienne. (...) Son souvenir est transmis, et déformé, par les méandres de mémoires incidentes, à l'occasion de biographies concernant les membres de la famille Estienne, le poète Jacques Grévin, ou son époux Jean Liébault. La documentation des sources se révèle lacunaire, ruinée par des années de Ligue ou par la négligence de nos prédécesseurs en matière de femmes-écrivains. »Hélène Cazes, "Les Misères de Nicole Estienne ou les peines et tourments qu'elle endure durant ses biographies", La Femme au XVIIe siècle, Actes du colloque de Vancouver, University of British Columbia, 5-7 octobre 2000, Biblio 17, 138, 2002, .
Dans sa jeunesse, le poète et médecin Jacques Grévin l'aimera avec passion. De sa rencontre avec Nicole Estienne, « fleur de seize ans » en jusqu'en 1561, il lui dédiera de nombreux poèmes dont il publiera deux recueils à l'adresse d'« Olympe », un nom de convention conforme à l'usage des poètes de l'époqueLucien Pinvert, Notice, dans Jacques Grévin, Théâtre complet et poésies choisies, Classiques Garnier, 1922..
En 1560, un premier ouvrage, L'Olimpe est publié par l'imprimerie de Robert Estienne, tenue à l'époque par le père de Nicole, Charles Estienne, avec des poésies liminaires de Ronsard, Du Bellay, Remy Belleau. L'anagramme qu'y place Jacques Grévin dans le vers « Entend qu'il est déjà sien en election » identifie Nicole Estienne. Selon La Croix du Maine, ce long poème de Jacques Grévin en faveur de Nicole Estienne, sa maîtresseMaîtresse est ici entendu au sens de : fille ou femme recherchée en mariage, ou, simplement, aimée de quelqu'un, ainsi dite de l'empire qu'elle exerce sur l'homme qui l'aime. Littré , avait été composé en vue d'obtenir sa main : « Ce qu'il en faisait, c'était en espérance de l'avoir en mariage »La Croix du Maine, François Grudé (sieur de...), Bibliothèque du sieur de La Croix Du Maine, A. L'Angelier, Paris, 1584, dans : Rigoley de Juvigny, Les bibliothèques françoises de La Croix-du-Maine et de Du Verdier, Tome 1, Saillant et Nyon, Paris, 1772, Notice sur Jacques Grévin, ..
En , la seconde partie de L'Olimpe est publiée dans « Le Théâtre de Jaques Grévin de Clermont en Beauvaisis »Jacques Grévin, Le théâtre de Jaques Grévin de Clermont en Beauvaisis. Ensemble, la seconde partie de L'Olimpe & de la Gelodacrye, Sertenas et Barbé, Paris, 1561.. Mais les sonnets de La Seconde Olimpe laissent entendre que l'amour de Grévin envers Nicole Estienne n'était pas réciproque (« Et constamment aimer celle la qui ne m'aime ») et suggèrent que celle-ci était déjà promise à quelqu'un d'autre (« Et je crois que pour autre elle se fait macquerelle. »).
Philippe Renouard la donne pour mariée en 1561 à Jean Liébault, docteur régent à la Faculté de médecine de ParisPhilippe Renouard, Documents sur les imprimeurs, libraires, cartiers, graveurs..., ayant exercé à Paris, de 1450 à 1600, Champion, Paris, 1901, p. 92. .
Le a lieu à la criée la vente des biens de Charles Estienne, condamné en 1557Philippe Renouard, Documents sur les imprimeurs, libraires, cartiers, graveurs..., ayant exercé à Paris, de 1450 à 1600, Champion, Paris, 1901, p. 91. dans l'affaire des Grecs du roiLe vol des Grecs du Roi, Garamond, site du Ministère de la Culture, 2011.. Le , Jean Liébault, donné à cette date pour gendre de Charles Estienne par Renouard, dépose en tant que créancier, une opposition sur le prix à provenir de cette vente. Charles Estienne lui avait en effet constitué en une rente de 1 200 livres tournois dont il restait 832 livres à payerArch. Nat., Y 3461, f° 313 V°; Y 3463, f° 124 V°.. Le , Nicole EstienneArch. Nat., ZZ/1, 302, f° 177, Signet manuel de Nicolle (sic) Estienne, Arch. Nat., ZZ/1, 306, f° 150 V° renonce conjointement avec son mari Jean Liébault, à la succession de Charles Estienne, son père.
Un portrait dessiné Madame Lyebault, dessin, 1573, Collection Jacques-Joseph Lecurieux, BNF. de Nicole Estienne sous le nom de « Madame Lyébault » est conservé à la Bibliothèque Nationale de France.
On ne connaît pas la date exacte de la mort de Nicole Estienne mais son sonnet liminaire au recueil de Baptiste Badère montre qu'elle vivait encore en 1588. Elle est morte avant 1596 car son nom ne figure pas dans l'inventaireDavid Doulceur, Inventaire après décès de Jean Liébault, dans : Jérôme Frédéric Pichon, Georges Vicaire, Documents pour servir à l'histoire des libraires de Paris 1486-1600, 1895, . des biens de Jean Liébault à son décès.
Œuvres
Nicole Estienne était déjà connue en son temps comme écrivaine de langue française comme le rapporte Sébillet en 1581 : « Aussi ont jà commencé les Dames de France à bien écrire et hautement dire ... la damoiselle de la Guéterie, à présent Dame de Clermont, la Dame de Liébaut, Parisiennes, et autres plusieurs françaises Dames m'en portent témoignage. »Thomas Sébillet, préface de Contramours. L'Antéros, ou Contramour de Messire Baptiste Fulgose, jadis duc de Gennes. Le Dialogue de Baptiste Platine, traduit par Th. Sebillet, Paradoxe contre l'amour, Th. Sebillet, Martin Le Jeune, Paris, 1581.
La Croix du Maine écrit en 1584 à propos de l'œuvre de Nicole Estienne : « Elle a écrit plusieurs poésies françaises non encore imprimées et entre autres les réponses aux Stances du mariage écrites par ph. des P. (Philippe des Portes)Philippe Desportes, Les premieres oeuvres de Philippe des Portes, Mersman, 1582, Du Mariage, p. 227. Le mépris d'Amour, non encore imprimé, non plus que les susdites Stances. Davantage elle a composé une Apologie ou défense pour les femmes, contre ceux qui les méprisent. Ce livre est écrit en prose et n'est pas encore imprimé. »La Croix du Maine, François Grudé, Premier volume de la Bibliothèque du sieur de La Croix Du Maine , qui est un catalogue général de toutes sortes d'autheurs qui ont escrit en françois depuis cinq cents ans et plus jusques à ce jour d'huy, A. L'Angelier, Paris, 1584, .
Le manuscrit de 1573 des quelque des Stanzes du mariage de Madame Liébault signé J'estonne le ciel, l'anagramme de son nom, Nicole Estienne, qu'elle s'est choisi comme devise, est conservé à la Bibliothèque nationale de FranceParis, BnF, Mss, 500 de Colbert, 500 fol 87-93. Cahier inséré dans un recueil factice de pièces sur les Villeroy (Madeline de l'Aubespine, initiatrice dans son salon de la querelle du mariage, avait pour second mari le secrétaire royal Villeroy). Transcription : Nicole Estienne, J'estonne le ciel, Stanzes du mariage de Madame Liebault, dans : Hélène Cazes, Nicole Estienne à ses miroirs : félicités de mariage et misères de la femme mariée, in Devis d’amitié, Mélanges en l’honneur de Nicole Cazauran, J. Lecointe, C. Magnien, I. Pantin et M.-C. Thomine ed, Paris, Champion, 2002, .. Nicole Estienne s'adresse aux hommes et critique la misogamie masculine : « Hé donc parmi cet heur êtes vous aveuglés Pour ne voir tant de biens que Dieu vous a baillés? Voulez-vous mépriser une manne si douce? Ne savourez-vous point la douceur de ce miel Qui sur le genre humain pleut et tombe du ciel? Gardez en ce faisant que Dieu ne se courrouce. » Le sonnet de 250 alexandrins Les misères de la femme mariée a été publié sans date à la fin du XVIe siècle à Paris chez Pierre Menier avec une épître dédicatoire de Claude Le VillainNicole Estienne, BNF : Olympe Liébaut (sic), Les misères de la femme mariée, où se peuvent voir les peines et tourmens qu'elle reçoit durant sa vie . Mis en forme de stances, par Liebaut, P. Menier, Paris, 1587.. Philippe-Louis Joly, dans ses Remarques critiques sur le Dictionnaire de Bayle de 1752 mentionne que Nicole Estienne a « mis un ouvrage en lumière cité sous ce titre dans le curieux catalogue du baron d'Hoendorff » imprimé à Rouen en 1597Philippe-Louis Joly, Remarques critiques sur le Dictionnaire de Bayle, F. Desventes, 1752, Notice sur Jean Liébaut, p. 475. .
Dans les Misères de la femme mariée, Nicole Estienne déplore le sort et les mauvais traitements qui attendent une femme comme épouse, fût-elle gentille et intelligente : « Aussi voit-on souvent qu’un homme mal-habille Indigne, épousera quelque femme gentille, Sage, de rare esprit et de bon jugement Mais lui ne faisant cas de toute sa science, (comme la cruauté suit toujours l’ignorance) L’en traitera plus mal, et moins humainement. » Deux œuvres en prose Le mépris d’amour et L’Apologie ou Défense pour les femmes contre ceux qui les méprisent ne nous sont pas parvenues.
Ces écrits de Nicole Estienne s'insèrent dans le débat argumenté de la Renaissance entre misogynes et « champions des dames » sur la nature de la relation homme-femme, le mariageViennot Éliane, « Ce que l'imprimerie changea pour les femmes », Revue de la BNF, 2011/3 (), . . Parmi les réponses d'écrivainsHugues Vaganay, Le Mariage honni par Desportes, louangé par Blanchon, Le Gaygnard, Rouspeau, Mâcon, Protat Frères, 1908. défenseurs des femmes aux Stances du Mariage de Philippe Desportes, Hélène CazesHélène Cazes, Les Misères de Nicole Estienne ou les peines et tourments qu'elle endure durant ses biographies, La Femme au XVIIe siècle, Actes du colloque de Vancouver, University of British Columbia, 5-7 octobre 2000, Biblio 17, 138, 2002, . souligne que la réplique de Nicole Estienne dans Les Misères de la femme mariée est le seul texte écrit par une femme traitant ouvertement des problèmes de la femme mariée.
Que la femme soit riche, pauvre, belle ou laide, Philippe Desportes montre dans ses Stances que le mari ne peut en subir que des inconvénients. Nicole Estienne montre au contraire que riche, pauvre, belle ou laide, la femme procure du confort à son mari. Symétriquement, elle montre que le mari, qu'il soit riche, pauvre, jeune ou vieux, procure à son épouse une vie souvent difficile sur le plan matériel et moral.
Dans Les Stances du mariage, Nicole Estienne répond aux vers de Desportes en inversant la polarité du mal au bien : à la « mauvaiseté » originelle des femmes clamée par Desportes et au calvaire dont se plaint le mari (« Si vous l'épousez riche, il se faut préparer de servir, de souffrir, de n'oser murmurer... ») Nicole Estienne oppose la bonté des femmes et les avantages évidents qui en découlent pour les hommes dans la charge maritale (« Si vous la prenez riche, elle vous traictera. Sans peine et sans travail son bien vous nourrira »).
Dans Les Misères de la femme mariée, Nicole Estienne répond à nouveau aux vers de Desportes, mais en inversant les genres cette fois : dans une situation symétrique, ce n'est pas l'homme qui subit les misères du mariage, c'est la femme. Ainsi aux préjudices clamés par Desportes (« Si vous l'épousez riche, il se faut préparer de servir, de souffrir, de n'oser murmurer... ») elle oppose la réalité de l'oppression subie par l'épouse dans une situation symétrique (« S’elle en espouze un riche, il faut qu’elle s’attende d’obéir à l’instant à tout ce qu’il commande, sans oser s’enquérir pour quoy c’est qu’il le fait ».)