Pablo Emilio Gargallo Catalán, né le à Maella en Espagne et mort à Reus le , est un sculpteur espagnol considéré comme l’une des principales figures de la sculpture moderne dans la première moitié du . Il fut parmi les premiers à renouveler la sculpture par son travail direct du métal et par l’utilisation des possibilités d’expression du vide.
Aragonais de naissance, c'est à Barcelone que se forme Pablo Gargallo, où il fréquente Pablo Picasso et les jeunes artistes du café Els Quatre Gats. Dès 1903, il alterne les séjours entre Paris et Barcelone, pour se fixer définitivement à Paris en 1924. Tout en collaborant à des œuvres architecturales dans le goût moderniste prépondérant alors en Catalogne, Pablo Gargallo exécute des sculptures en ronde-bosse, modelées ou taillées dans le marbre et la pierre, qui témoignent d'un classicisme auquel il ne renoncera jamais au cours de sa carrière. Pablo Gargallo fréquente le mouvement cubiste. « Le cubisme, ses exigences de solidité et de densité, le conforte dans ses recherches, il n'adhère pas à la théorie mais à l'esprit »Pierre Cabanne, préface in : Pablo Gargallo, sculptures et dessins, catalogue de l’exposition à la Monnaie de Paris, avril-juin 2001, p. 10.. Ses recherches sur le travail du métal, fer et cuivre, apportent une véritable évolution technique et marquent de son empreinte la sculpture moderne. Ce qui en fait « le père de la sculpture découpée, celui qui, le premier, a compris comment convertir dans le fer et le cuivre le cubisme des papiers collés et des guitares de carton de Picasso »Philippe Dagen, « la sculpture de Pablo Gargallo, Découpages » extrait d’un article de presse, Le Monde, 31 mai 1989..
Biographie Jeunesse : formation et premières œuvres
Pablo Gargallo, fils de Mariano Gargallo Lacueva et de Petra Catalán Vilanova, est né le en Espagne dans le village de Maella, situé entre Saragosse et Barcelone. Il est l’aîné de trois frères: Amalio qui sera bourrelier, Luis, artisan verrier et Francisco, cinéaste très reconnu en Espagne. Son père était conducteur de diligences et non pas forgeron comme on l’a prétendu. En 1888, des revers de fortune obligent la famille Gargallo à vendre ses quelques biens, pour s'installer à Barcelone, calle Sadurní. Son père est alors chef du personnel des pompiers du Grand théâtre du Liceu. Pablo et ses frères y chantent occasionnellement comme choristes dans les spectacles de l’Opéra. Pablo gardera toute sa vie un goût prononcé pour le chant et le théâtre, source d’inspiration de nombreux masques, comme celui d’Arlequin ou ceux de la série des « Masques de comédie » (C.R. 60 à 62).
À quatorze ans, en 1895, grâce à la recommandation de son oncle maternel Fidel Catalán, Gargallo entre en apprentissage sans solde chez le sculpteur Eusebi Arnau i Mascort, sculpteur renommé dans les milieux artistiques catalans. Il y apprend le moulage, la taille de la pierre, la mise au point, l'agrandissement de maquettes. Rapidement, il collaborera à des réalisations monumentales comme en 1899 : la cheminée de l’Hôtel España dans le goût "réaliste" de cette époque à BarceloneJean Anguera, Gargallo, Editions Carmen Martinez, 1979, p. 25.. Parallèlement, Pablo suit des cours du soir de dessinJean Anguera, Gargallo, Editions Carmen Martinez, 1979, p. 28. et entre en 1897 à l’école des beaux-arts de La Lonja (Llotja), où il est influencé par son maitre, le sculpteur «noucentiste» Agapit Vallmitjana. En 1898, il participe pour la première fois à des expositions collectives : la XV Exposición extraordinaria de Bellas Artes qui se tient à la Sala Parés et la IV Exposición de Bellas Artes e Industrias Artísticas de Barcelone, où il présente le plâtre Le Pétrin (C.R. ) aujourd’hui au MNAC de Barcelone.
En 1900, alors qu’il n’a que dix-neuf ans, il réalise pour son propre compte, dans des chutes d’atelier, des figures féminines qui témoignent de sa maîtrise (Tête de femme, CR ). À cette époque, il déménage son atelier calle Comercio. Il retrouve régulièrement des artistes au café Els Quatre Gats et se lie d'amitié avec Pablo Picasso, Isidre Nonell, Ricard Canals, Manolo Hugué, Jaume Sabartés, Ramon et Jacint ReventósPierre Cabanne, préface in : Pablo Gargallo, sculptures et dessins, catalogue de l’exposition à la Monnaie de Paris, avril-juin 2001, p. 9.. De la Lonja, il obtient en 1902 une bourse pour étudier à Paris où il se rendra en 1903 quelque temps après la mort de son pèrePablo Gargallo, notes manuscrites, retranscrites in : Jean Anguera, Gargallo, Editions Carmen Martinez, p. 53.. vignette|droite|Détail de la façade de l'Hôpital de Sant Pau, Barcelone En 1903, il s'installe à Paris rue Vercingétorix dans une cité d'artistes qui a depuis disparu. Il fait la connaissance de Max Jacob et de Carles Casagemas, amis de Picasso et côtoie la bohème artistique parisienne. Il fréquente assidûment les musées parisiens, particulièrement le musée Guimet et découvre la sculpture de Rodin. Après seulement six mois à Paris, il rentre à Barcelone en 1904 et se réinstalle dans l’atelier de la rue Comercio, occupé par Picasso durant son absenceJean Anguera, commentaire historique et technique in : Pablo Gargallo, sculptures et dessins, catalogue de l’exposition à la Monnaie de Paris, avril-juin 2001, p. 55.. Dans ses très nombreux dessins de l'époque, on retiendra particulièrement les premières esquisses du Prophète qui deviendra ce personnage en clair-obscur, son chef-d'œuvre de 1933.
À la suite de l'exposition en 1906 à la Sala ParésRafaël Ordoñez Fernández, Pablo Gargallo. La tradición de la vanguardia, Museo Pablo Gargallo, 2004, Ed. Ayuntamiento de Zaragoza, p. 46. d'une série de bas-reliefs, représentant les vertus et les péchés capitaux d'un réalisme expressionniste : Chasteté, Humilité, Luxure, Orgueil (C.R. à 17), l’architecte moderniste Lluís Domènech i Montaner lui confie l’exécution de la décoration sculptée, intérieure et extérieure, de l’Hospital de la Santa Creu i Sant Pau de Barcelone. Il travaillera à cette commande, de 1906 à 1911, avec l'atelier du sculpteur Eusebi Arnau, réalisant quelque trente sculptures monumentales et un grand nombre de bas-reliefs.
Entre 1908 et 1909, il répond avec Eusebi Arnau à une autre commande de Domènech i Montaner : la décoration intérieure du Palau de la Música Catalana de Barcelone.
Première époque du cuivre 1911-1920
En 1907, il a alors vingt six ans et fait un second voyage à ParisRafaël Ordoñez Fernández, Pablo Gargallo. La tradición de la vanguardia, Museo Pablo Gargallo, 2004, Ed. Ayuntamiento de Zaragoza, p. 48.. Il passe la première nuit de son séjour au Bateau-Lavoir dans l’atelier de Picasso, contemple Les Demoiselles d’Avignon que son ami vient de peindre et en est fortement impressionné. Ce séjour marque un tournant dans son œuvre. Gargallo pense qu'il doit lui aussi apporter une nouvelle vision artistique à son tempsPaul Fierens, in Gargallo, Sélection, , 1930, Editions Sélection, Anvers.. Il s’installe rue de Sèvres et travaille dans l’atelier de Robert Wlérick. C’est là qu’il façonne son premier masque en métal, Petit masque à la mèche (C.R. ), dans une mince plaque de cuivre découpée et recourbée, œuvre fondatrice, de dimensions très réduite, qui marque le début d’un nouveau langage dans la sculpture en métal du . « C'est la première tentative isolée d'expérimentation d'un matériau dont la malléabilité permet des zones subtiles d'ombre et de lumière et amorce un dialogue entre surface et profondeur ». Que le « Petit masque de métal soit né là, ne saurait faire aucun doute, Gargallo découpe et martèle le cuivre comme Picasso taille et assemble les nudités des «Demoiselles», c'est la même opération de décomposition et de re-création ». Pendant ce séjour, il revoit Manolo Hugué, Max Jacob et se lie durablement avec Juan Gris.
De retour à Barcelone, il s’installe calle Aribau. Il reçoit une commande pour la réalisation de la façade du Teatre Bosc, pour laquelle il exécute quatre portraits en bas-reliefs, ceux de ses amis Picasso, Nonell et Reventós et son autoportrait. Actuellement, bien conservés, ils sont installés sur la façade de l’actuel Cine Bosc. Jusqu'en 1912, Gargallo répondra à de nombreuses commandesPablo Gargallo, notes manuscrites, retranscrites in : Jean Anguera, Gargallo, Editions Carmen Martinez, p. 63., toutes d'origine barcelonaise. Parallèlement, il réalise d'autres masques de structures convexes, à base d’assemblage de feuilles de métal, « qu'il découpe selon le procédé cubiste en plans convexes et concaves, pleins ou évidés ». Ainsi le Masque d'homme daté de 1910 (C.R. ) puis le Masque de jeune homme aux cheveux bouclés (C.R. ), exécutés avec une grande maitrise de la technique des soudures et des volumes.
Il retourne à Paris en 1912 et l’année suivante trouve un atelier au 45 rue Blomet. C’est une période difficile ; « c’est la misère, la bohème, mais pleine d’espérance » dira Gargallo. Juan Gris le présente aux marchands Léonce Rosenberg et André Level qui lui achètent ses premières œuvres en cuivreJean Anguera, Gargallo, Editions Carmen Martinez, 1979, p. 112.. Grâce à Juan Gris, il rencontre Magali Tartanson jeune couturière française qu’il épousera l’année suivanteRafaël Ordoñez Fernández, Pablo Gargallo. La tradición de la vanguardia, Museo Pablo Gargallo, 2004, Ed. Ayuntamiento de Zaragoza, p. 50.. Cette même année, il réalise trois portraits de sa future épouse : un bas-relief, un masque et un dessin à l’encre. Créé en fer, le Portrait de Magali (C.R. ), sera la première œuvre conçue dans ce métal. Il réalise aussi le Portrait de Picasso (C.R. ), en pierre et en terre cuite qui connut aussitôt une notoriété internationale.
Aux dires de Maurice Raynal, Gargallo est un homme plein de charme, véritablement chaleureux et engageant. Aussi se lie-t-il d'amitié avec des écrivains, des poètes, des peintres de toutes nationalités; ils se rencontrent à Montparnasse ou à Montmartre. Artistes de l’avant-garde comme Braque, Amedeo Modigliani, ou Juan Gris, critiques d'art comme Maurice Raynal ou poètes comme Pierre Reverdy, André Salmon ou Guillaume Apollinaire. Parmi eux, il y a aussi l'acteur Gaston Modot et le mathématicien Maurice PrincetJean Anguera, Gargallo, Editions Carmen Martinez, 1979, p. 110-111.. Alors qu'il fait un bref séjour à Barcelone, la guerre éclate en France. Il rentre précipitamment à Paris pour s’engager, mais il est refusé pour des raisons de santé; Gargallo souffre déjà de graves problèmes pulmonaires. Il retourne alors à Barcelone avec Magali. Pour pouvoir acheter les billets de train, ils vendent à contrecœur un dessin de Picasso dédicacé, mais celui-ci leur en offrit un autre, le jour même de leur départ.
Dans le quartier de Gracia, le couple loue une maison avec un atelier au 20 rue de la Cuesta. C'est dans l'église de ce quartier qu’ils se marient le . De nouveau, des problèmes de santé empêchent Pablo Gargallo de tailler la pierre, c’est pourquoi il réalise des masques en métal et des bijoux dont une partie sera exposée, à la fin de l’année, à la Galerie Joan ValentíRafaël Ordoñez Fernández, Pablo Gargallo. La tradición de la vanguardia, Museo Pablo Gargallo, 2004, Ed. Ayuntamiento de Zaragoza, p. 51.. La totalité des œuvres exposées sont vendues et les commandes affluent.
À cette époque, Gargallo façonne également en feuilles de cuivre son premier Torse de femme (C.R. ). «Gargallo réussit ainsi - à une date très précoce - une variation que l'on hésite à dire cubiste sur le motif du nu féminin en ce qu'il a de plus érotique, de plus évidemment voluptueux. La pièce est isolée à sa date, sans aucun point de comparaison convaincant parmi les œuvres contemporaines»Philippe Dagen, Préface de Pablo Gargallo, catalogue raisonné, Éditions de l’amateur, Paris, 1998, p. 23..