Mary Elfrieda Scruggs ou Winn, dite Mary Lou Williams, est une pianiste, arrangeuse et compositrice américaine de jazz, née le à Atlanta et morte le à Durham.

Devenue professionnelle vers ses 10 ans, elle joue avec Andy Kirk ou Duke Ellington, et écrit pour Benny Goodman, Count Basie ou Louis Armstrong, tout en menant une carrière en solo. Elle est un mentor pour les musiciens de la génération du bebop (Bud Powell, Thelonious Monk, Dizzy Gillespie…). Après sa conversion au catholicisme en 1956, elle se concentre sur la musique sacrée, sans pour autant abandonner le jazz. Son style suit l'évolution du jazz au cours du , puisant ses racines dans le blues, le swing ou le boogie-woogie, intégrant et souvent annonçant les formes plus modernes : bebop, Third stream…

Surnommée , c'est une des premières femmes instrumentistes à rencontrer du succès dans le monde du jazz.

Biographie Jeunesse Née le à Atlanta., Mary Lou Williams grandit dans un milieu familial compliqué. Joshep Scruggs, son père, déjà marié et avec des enfants, a abandonné sa mère, Virginia Riser, qui élève seule Mary et sa sœur ainée.. Peu de temps après être tombée enceinte, elle épouse Moses Winn (parfois pris pour le père de Mary Lou), dont elle divorcera peu de temps après. Mary porte donc le nom de Winn et restera persuadée que Moses est son père pendant plusieurs annéesElle apprend la vérité dans les années 1920 ; elle rencontre son demi-frère Willis Scruggs à la fin des années 1930, au cours d'une tournée avec les Clouds of Joy d'Andy Kirk .. Pauvre et alcoolique, obligée de passer toutes ses semaines chez des Blancs en tant que domestique, Virginia Riser s'occupe peu de ses enfants. Mary passe donc beaucoup de temps avec son arrière-grand-mère Matilda Parker et sa grand-mère Anna Jane Riser.

Sa mère est pianiste, organiste et danseuse à l'église baptiste, ce qui permet à Mary de se familiariser très tôt avec les spirituals. Virginia Riser prend la mesure du talent musical de sa fille le jour où, alors qu'elle n'a pas deux ans, Mary parvient à rejouer parfaitement une mélodie que sa mère avait jouée sur un harmonium. Refusant que sa fille prenne des cours par peur qu'elle perde sa capacité à improviser, elle invite alors à la maison des musiciens professionnels à jouer du ragtime, du boogie-woogie et du blues..

Virginia épouse Fletcher Burley, avec lequel elle aura six enfants. En 1915, alors que Mary a cinq ans, sa famille déménage dans le quartier d'East Liberty à Pittsburgh, où ils trouvent une stabilité financière. Ils sont cependant confrontés au racisme : ce quartier est entièrement « blanc » et, pendant quelque temps, on jette des briques à travers les fenêtres de leur maison.. Elle continue son apprentissage du piano en autodidacte, encouragée par son nouveau beau-père Fletcher Burley, qui achète un piano mécanique avec des rouleaux de Jelly Roll Morton et James P. Johnson. Elle écoute également des disques de Fats Waller, Willie « The Lion » Smith ou Earl Hines. Elle prend des cours auprès de Sturzio, un pianiste classique, puis de madame Alexander, qui formera également Billy Strayhorn et Erroll Garner..

Elle va à la Shakespeare School, puis à la Lincoln Elementary School, où les enseignants détectent et encouragent son talent.

Elle commence à gagner de l'argent dès six ans en jouant à des fêtes, et fait ses premiers concerts à Pittsburgh à l'âge de sept ans. Elle devient une célébrité locale, on la surnomme « la petite pianiste d'East Liberty ». Les musiciens d'Earl Hines (qui vit alors à Pittsburgh) l'emmènent avec eux pour des jam sessions.. Elle côtoie Jack Howard, un pianiste de Pittsburg à la main gauche ravageuse qui lui donne des conseils. Elle découvre la compositrice et arrangeuse Lovie Austin, qu'elle décrit comme sa plus grande influence : « Je n'ai rien écouté du concert, mon attention était totalement focalisée sur la pianiste du groupe. Elle était assise jambes croisées au piano, une cigarette à la bouche, écrivant de la musique de sa main droite et accompagnant le groupe avec sa main gauche pleine de swing ! Impressionnée, je me suis dit : “Mary, tu feras ça un jour”. »

Débuts professionnels Ne sachant pas lire la musique, mais cachant très bien cette lacune grâce à son oreille et son impressionnante mémoire , elle devient rapidement musicienne professionnelle.

En 1922, à l'âge de 12 ans, Mary Lou Williams est embauchée par , une chaîne de théâtre populaire. Elle y joue avec les . Elle se rend à New York en 1927, où elle joue notamment au Harlem's Rhythm Club. Elle rencontre et joue avec Duke Ellington et son petit orchestre, les Washingtonians. Un soir, Louis Armstrong entre dans un club, s'arrête pour l'écouter jouer, et enthousiasmé par son talent, va l'embrasser.. Jelly Roll Morton salue également ses prouesses. Alors qu'elle a 17 ans, un ami la présente à Fats Waller, qui est à ce moment-là une immense star, en lui disant qu'elle sera capable de rejouer tout ce qu'il choisira de jouer. Fats Waller, en pleine composition pour une comédie musicale, joue des morceaux inédits. Mary Lou Williams, nerveuse mais dotée de l'oreille absolue, les rejoue à la perfection, à la stupéfaction enthousiaste de Fats WallerDan Morgenstern, Introduction, notes de pochettes de l'album Zodiac Suite, 1975..

En 1927, à 16 ans, elle épouse le saxophoniste John Williams, rencontré à un concert à Cleveland. Ils déménagent à Memphis, où John Williams monte un groupe avec Mary Lou au piano. En 1929, il rejoint le groupe d'Andy Kirk à Oklahoma City, les Twelve Clouds of Joy. Mary Lou, âgée de , reste à Memphis organiser les dernières dates du groupe. Elle rejoint son mari à Oklahoma City, sans intégrer le groupe de Kirk pour autant. La tournée les amène à Tulsa, puis à Kansas City, où Mary Lou fait finalement partie des en tant que pianiste, arrangeuse et compositrice. Comme elle ne sait pas lire la musique, Kirk écrit sous sa dictée. Un jour, lassée, elle demande à Kirk de lui montrer les accords et les registres ; en elle mémorise ce qu'elle veut savoir, puis commence à écrire elle-même.. Elle écrit plusieurs morceaux pour Andy Kirk, tels que Walkin' and Swingin, Twinklin, Cloudy et Little Joe from Chicago.

Années 1930 Elle est arrangeuse et pianiste pour plusieurs enregistrements à Kansas City (1929), Chicago (1930), New York (1930). Lors d'un voyage à Chicago en 1930, elle enregistre Drag 'Em et Night Life en piano solo. Les disques sont publiés sous le nom de « Mary Lou », sur la suggestion de Jack Kapp, producteur de Brunswick Records.. Bien qu'elle n'en touche pas un centime, les disques se vendent très bien, propulsant Mary Lou Williams au niveau national. Peu après, elle signe avec Andy Kirk en tant que seconde pianiste permanente. C'est alors le seul groupe avec une pianiste féminine. Son jeu, léger et plein de swing, est plébiscité par les musiciens.

Elle se produit également en solo, et écrit des arrangements pour Earl Hines, Cab Calloway, Louis Armstrong ou Tommy Dorsey. Elle est régulièrement sous-payée, voire pas du tout rémunérée pour ce travail.

En 1937, elle collabore avec Dick Wilson. Elle écrit des blues et des boogie-woogies pour Benny Goodman, dont Camel Hop et Roll 'Em, qui rencontrent un certain succès. Goodman essaye de l'engager pour qu'elle n'écrive que pour lui, mais elle refuse, préférant travailler en tant que « ».. Elle écrit Little Joe From Chicago pour Andy Kirk, le disque de 1938 sera un de leurs succès.

Années 1940 vignette|alt=Jack Teagarden, Dixie Bailey, Mary Lou Williams, Tadd Dameron, Hank Jones et Milt Orent autour de Dizzy Gillespie au piano, dans l'appartement de Mary Lou Williams.|Jack Teagarden, Dixie Bailey, Mary Lou Williams, Tadd Dameron, Hank Jones, Dizzy Gillespie et Milt Orent, dans l'appartement de Mary Lou Williams en 1947 (photo de William P. Gottlieb).

En 1942, après avoir divorcé, Mary Lou Williams quitte le groupe d'Andy Kirk, au sein duquel elle commençait à s'ennuyer (elle raconte qu'elle faisait parfois des mots croisés pendant les concerts, ne jouant que de la main gauche). Elle retourne à Pittsburgh, où Harold « Shorty » Baker la rejoint pour former un sextet avec Art Blakey à la batterie. Baker rejoint l'orchestre de Duke Ellington, suivie par Williams. Ils jouent à New York puis à Baltimore, où Williams et Baker se marient. Williams voyage avec Ellington et lui arrange plusieurs morceaux, notamment Trumpet No End (1946).. Un an plus tard, elle quitte Baker et le groupe d'Ellington, et retourne à New York.

Mary Lou Williams joue au Café Society et commence une émission de radio hebdomadaire sur WNEW, Mary Lou Williams's Piano Workshop, à laquelle elle convie la nouvelle génération de musiciens bebop. Elle commence à les former et à jouer avec eux, notamment Dizzy Gillespie, Charlie Parker, Tadd Dameron, Bud Powell ou Thelonious Monk (qu'elle a rencontré dans les années 1930 à Kansas City), ces deux derniers la fréquentant presque quotidiennementLa composition Rhythm-a-Ning de Thelonious Monk s'inspire d'ailleurs d'un riff de Mary Lou Williams qui se trouve dans son arrangement de Walking and Swinging (avec Andy Kirk, 1936).. Son appartement devient un des repaires de ces musiciens, où ils jouent et composent.

En 1945, elle compose In the Land of Oo-Bla-Dee pour Gillespie, qui est un succès du bebop. La même année, elle écrit la Zodiac Suite, une œuvre en douze parties, chacune correspondant à un signe du zodiaque. Chaque morceau est joué pendant le Mary Lou Williams's Piano Workshop, au rythme d'un par semaine pendant douze semaines.

vignette|alt=Portrait d'Imogene Coca et d'Ann Hathaway autour de Mary Lou Williams en 1948.|Imogene Coca, Ann Hathaway (1925-1997) et Mary Lou Williams en 1948, photographiées par William P. Gottlieb.

Elle enregistre cette suite avec Jack Parker (batterie) et Al Lucas (contrebasse), le disque se vend bien.

En , la suite est donnée au Town Hall de New York dans une version pour big band avec en soliste le saxophoniste Ben Webster.. À cause du manque de répétitions et des erreurs dans les partitions commises par Williams., les « couacs » sont nombreux. Ce concert reçoit des critiques mitigées.. Williams est très affectée par cette expérience et les critiques négatives : malade, elle est incapable de travailler pendant une semaine.. En 1946, trois mouvements sont interprétés au Carnegie Hall dans une version pour orchestre par les 70 musiciens du New York Pops Orchestra avec Williams en soliste invitée. Les autres mouvements ne seront jamais orchestrés, peut-être à cause de la mauvaise expérience qu'a représentée le concert au Town Hall pour Williams. Cette Suite est pourtant une des premières rencontres entre le jazz et la musique dite classique, qui annonce le Third stream, mené entre autres par Gunther Schuller.

Entre 1945 et 1946, le producteur Leonard Feather met en place des séances d'enregistrements pour un orchestre intégralement féminin, le « Mary Lou Williams’ Girl Stars ».. La pianiste en sort très sceptique, craignant que ces disques ne soient pas pris au sérieux.

Années 1950 En proie à des difficultés financières, en partie à cause de redevances non payées, Mary Lou Williams accepte en 1952 un engagement au Royaume-Uni. Mais le séjour, organisé par des managers qui misent sur sa popularité pour gagner de l'argent, n'est pas rentable pour Williams. Elle parvient tout de même à gagner le respect du public. Elle emménage rive gauche à Paris, où elle fréquente Don Byas, qu'elle a connu dans les Clouds of Joy, et le pianiste Garland Wilson qui devient son ami. Frustrée de ne pas pouvoir jouer autant qu'elle le souhaiterait et sans le sou, elle n'a pas les moyens de rentrer aux États-Unis. Elle est également très affectée par le décès soudain de Garland Wilson en . Finalement, en , des amis se cotisent pour qu'elle puisse retourner à New York.