Anne de Bretagne a très tôt fait l'objet de représentations. Les propagandes royales de Charles VIII puis de Louis XII l'ont idéalisé en faisant le symbole de la reine parfaite, de l’Union entre le royaume et le duché, de la paix revenue. L’Autriche de Maximilien évincé du mariage, a porté un autre regard sur ces évènements. Au cours des siècles, les historiens et l’imaginaire populaire ont forgé une Anne de Bretagne fort différente, lui attribuant des caractéristiques physiques ou psychologiques ou des actes qui ne sont pas nécessairement vérifiables par des éléments historiques.

Cet article relève les principales d'entre elles.

Le physique d'Anne de Bretagne alt=Moulage du transi du tombeau de Saint-Denis, exposé au château des Ducs à Nantes|vignette|Moulage du transi du tombeau de Saint-Denis, exposé au château des Ducs à Nantes

Du physique d'Anne de Bretagne nous sont parvenues quelques descriptions de chroniqueurs, d'assez nombreux portraits sur bois ou dans des manuscrits enluminés, son profil sur des médailles, les statues des Justi sur le monument funéraire de Saint-Denis et . À l'époque, la beauté physique était encore peu estimée, et n'était que le reflet de la beauté morale. Portraits et statues présentent une femme au visage régulier et agréable, répondant à des canons universels dans l'Europe des et s. Ceux-ci sont tous des travaux de commande, et comportent peu de signes distinctifs : sous le règne de Charles VIII, toutes ses représentations sont sans personnalité : elle n’est qu’une reine aux côtés de son époux ; sous le règne de Louis XII, elle incarne la paix, l’union entre la Bretagne et la France : on lui donne les traits de la Vierge Marie. En fait la seule représentation avec un souci de réalisme est le transi du tombeau de François II.

Anne de Bretagne est toutefois généralement représentée comme blonde. Les descriptions contemporaines et toutes les représentations qui en sont faites la parent des vêtements dignes de son rang : robes de brocart rehaussées de fourrure, colliers et bijoux, hennin. Zaccaria Contarini, ambassadeur de Venise, la décrit ainsi en 1492 :La reine a 17 ans, elle est de petite taille, fluette, et elle boite visiblement d'une jambe, bien qu'elle porte des chaussures à haut talon pour cacher sa difformité. Elle a le teint foncé et elle est assez jolie. Sa finesse d'esprit est remarquable pour son âge et une fois qu'elle a décidé de faire quelque chose, elle s'efforce d'y parvenir par n'importe quel moyen et à n'importe quel prix.

Symbole de l’Union entre la France et la Bretagne

L’image qu’Anne répand d’elle, par ses commandes (portraits, histoires), est celle d’une reine incarnant l’union entre la France et la Bretagne. Jusqu’à ce que le rattachement de la Bretagne soit assuréAvec la signature des traités d'Étaples avec l’Angleterre (novembre 1492) et de Barcelone avec l’Espagne (janvier 1493), elle est appelée Reine de Sure AllianceDidier Le Fur, p 26. Elle se dévoue, comme toutes les reines de France, pour son royaume. Elle apparaît comme un symbole de paix et d’union entre la Bretagne et la France, surtout après son mariage avec Louis XII, ce qui lui vaut le surnom de "Dame Union" après son troisième mariageDidier Le Fur, Anne de Bretagne, éditions Guénégaud, 2000. p 27.

Dans les arts, la France est alors représentée comme un jardin enchanté (tradition depuis le début du ), où courent porcs-épics (symbole de Louis XII) et hermines (symbole d’Anne de Bretagne)Didier Le Fur, p 29. On la dote des vertus convenant à la reine de France : elle est libérale, pieuse et aimante, et contribue par ces trois qualités au gouvernement (générosité, prière et amour du roi), exemple vivant pour les sujets du royaume.

Ces manifestations publiques d’attachement renforcent l'alliance entre les Bretons et les Français. L’épisode de la Marie la CordelièreDidier Le Fur, p 34-35 (), lors de la guerre contre l’Angleterre, démontre un rapprochement même si certains Bretons sont réticents à se battre pour « un monarque excommunié »Henry Poisson et Jean Pierre le Mat, p 241. C'est une flotte franco-bretonne unie qui combat la marine anglaise, la nef Marie la Cordelière (battant pavillon breton) en tête.

Anne de Bretagne commande trois histoires de Bretagne au cours de sa vie : la première commande est passée en 1498 à Pierre le Baud (il en avait déjà écrite une en 1480 pour Jean de Derval), et retrace l’histoire de la province de Conan Meriadec à François II, et qui est éditée en 1505 ; la deuxième est commandée à Alain Bouchard, conseiller de François II et avocat au Parlement ; elle est achevée et éditée en 1514, puis rééditée en 1518, 1531, 1532 et 1541. Chaque édition comporte des ajouts (sur les règnes des rois de France à partir de Charles VIII) ; la troisième est commandé en 1512 à Jean Lemaire de Belges, mais jamais éditée.

Évolution de l’image d’Anne de Bretagne Dans son essai sur les biographies de la reine, Anne de Bretagne, Didier Le Fur reprend l'image d'Anne que donnent certains écrivains et historiens au cours des siècles qui ont suivi sa mort et la compare aux sources dont il dispose. Il en conclut que l'histoire d'Anne de Bretagne s'est enrichie d'éléments hagiographiques ou dépréciateurs non relatés par les écrits contemporains à la duchesse, difficiles à démontrer ou inventés. Les paragraphes ci-dessous résument l'essentiel des arguments de son livre. L’Anne de Bretagne de Georges Minois brosse au contraire un portrait sans complaisance du personnage d'Anne par une lecture critique des sources.

Anne, « orpheline héroïque » et duchesse aimée des Bretons

La réédition de l’Histoire de Bretagne de Bouchard de 1518 comprend un ajout sur son voyage en Bretagne de 1505 (lors de la maladie du roi, et qui comprend un pèlerinage) pour insister sur l’atmosphère de fête lors du voyage, et l’amour réciproque entre la reine et le duché (ce qui est une figure obligée des comptes-rendus de voyages royaux, l’affection populaire étant la meilleure manifestation de la légitimité des rois). Le gouvernement de la Bretagne par Louis XII n’est pas évoqué par Bouchard, qui affirme au contraire qu'Anne de Bretagne gouvernait seule le duché, et défendait les privilèges de la Bretagne. Ces ajouts sont supprimés en 1531 (lors de la négociation du traité d’Union) et restitués en 1532 et 1541. Cette histoire est là pour défendre les privilèges de la noblesse bretonne, et comme une incitation, un rappel au roi à les respecter. Quatre ans après sa mort, Anne est présentée comme une personne aimée de son peuple et bien qu'il n'y ait pas de trace de cela de son vivant, cette relation affective sera reprise en permanence au cours des siècles suivants.

En 1577, les États de Bretagne s’opposent à la levée de nouveaux impôts. Ils se basent pour cela sur le second contrat de mariage d’Anne passé en 1499 avec Louis XII, et redécouvert au milieu du . Les nobles bretons y lisent la volonté que la Bretagne ait un duc, qu'elle conserve sa fiscalité et qu'elle soit administrée par les gens du pays. Puis, afin d'asseoir ses revendications, la noblesse bretonne commande les Annales de Bretagne à Bertrand d’Argentré, juriste breton et petit-neveu de Le Baud. Ces Annales, éditées à Rennes en 1582 et à Paris en 1588, 1605, 1611, 1618 et 1668, font scandale (d’Argentré est accusé de soutenir les prétentions du duc de Mercœur au duché de Bretagne), sont partiellement censurées, et ouvrent un débat sur la suzeraineté du roi de France sur la Bretagne. Henri III commande une réfutation à Nicolas Vignier (qui meurt en 1596 ; son histoire n’est publiée qu’en 1619). Se basant sur les quelques actes signés par Anne entre 1489 et 1491, et sur deux citationsDans la Généalogie de Disarvoez Penguern, publiée quand Anne est reconnue comme duchesse, et de manière à justifier son choix comme reine, on trouve après la mort de François II :

Et dans une histoire de Louis XII, de Jean de Saint-Gelais (parue en 1511), on trouve, après la prise de Nantes, et lors de la rencontre de Rieux et d’Albret :, il crée l’image d'une jeune fille que Didier Le Fur appelle l’"orpheline héroïque" : qui dirige l’État breton de 1488 à 1491 (de onze à quatorze ans) ; et qui doit faire face à une campagne brutale de Charles VIII.

Cette image est reprise et amplifiée par la suite. François de Mézeray, historien royal, ajoute en 1646 qu’elle mène campagne seule, refuse qu’on gouverne à sa place (en 1489-91) et rejette le mariage qu’on veut lui imposer, et reprend la thèse de sa volonté de gouverner seule la Bretagne par la suite. Il le fait pour justifier la capacité d’une femme, Anne d’Autriche alors régente de Louis XIV, à gouverner la France, peu avant la Fronde.

Une seconde contestation de la levée de nouveaux impôts royaux a lieu en Bretagne à la fin du , avec la révolte du papier timbré. Cet épisode provoque un renouvellement des histoires de la Bretagne, et notamment une commande des États de Bretagne aux bénédictins de Saint-Maur. Commencée par Dom Audren, qui meurt lors de la rédaction, elle est achevée par Dom Lobineau, Elle reprend les thèses d’Argentré, et fait également scandale, sans être censurée. Elle est réfutée par l’abbé VertotTraité historique de la mouvance de Bretagne, publié en 1710 et Histoire critique de l’établissement des Bretons en Gaule, publié en 1720. Lobineau transforme les précédentes considérations privées sur le refus d’épouser Alain d’Albret en volonté politique ; elle se sacrifie durant la guerre de 1489-1491 pour le bonheur de son peuple.

Au début du , l’image d’Anne de Bretagne plus duchesse que reine devient celle d’une Anne plus attachée à son duché qu'au royaume de France, notamment avec l’Histoire de Bretagne de l’abbé Desfontaines (1739), qui est souvent repris par la suite : celui-ci affirme que le titre de duchesse lui était plus cher que celui de reine ; il multiplie les voyages de la reine en Bretagne ; Anne de Bretagne est peinée du rattachement de la Bretagne à la France. Pour Le Fur, sa volonté de gouverner seule devient une évidenceDidier Le Fur, p 161. L’image d’"orpheline héroïque"Expression de Didier Le Fur se développe par la suite : elle mène campagne seule avec son peuple contre le roi de France, des épisodes patriotiques nombreux sont inventés.

Au , le caractère de défenderesse de la Bretagne s’accentue : dans un ouvrage, elle apparaît à la bataille de Saint-Aubin-du-CormierDidier Le Fur, p 169, elle n’a d’amour que pour son pays natalJamin : La Bretagne, 1844, ses voyages sortent les Bretons de leur léthargie, suscitent fondations de couvents et constructions d’édifices religieuxde Courson : Histoire du peuple de Bretagne, 1846. Ses biographies du sont consacrées pour moitié à sa jeunesse (jusqu’à 1491), partie de sa vie sur laquelle existent très peu de sources. Après 1850, dans les histoires régionalistes et quelquefois dans les histoires républicaines, Anne de Bretagne n’est plus jamais présentée comme française, à l’exception des cérémonies officielles dans lesquelles elle est habillée de ses vêtements de reine ; c’est elle qui conserve l’autonomie de la Bretagne après 1491. Cela en devient une évidence, même pour les historiens français, comme Le Moyne de la Borderie.

Avec la création du mouvement séparatiste en 1911, Anne sacrifie sa vie pour que le nom et l’indépendance de la Bretagne soient préservés. Elle ne fait rien pour l’union du duché à la France, France qui devient coupable du non-respect de ses engagements. En 1934, un historien peu connu, Bardin, la compare même à Jeanne d'ArcBardin. L’autonomisme breton. 1815-1930. Poitiers, 1934. Il la juge supérieure grâce, outre ses qualités d’honneur et de bonté, à « la ténacité raisonnableme de son caractère breton », et « à la volonté de toute la race celtique dont elle était l’interprète »..