Le baron Georges Charles de Heeckeren d'Anthès, né le à Colmar et mort le à Soultz, est un militaire et homme politique français, devenu sénateur sous le Second Empire. Il est surtout connu pour avoir tué en duel le poète russe Pouchkine, son beau-frère.

Biographie Origines familiales Son arrière-arrière-grand-père, Jean-Henri d'Anthès (1670-1733), issu d'une famille originaire du Palatinat, avait été intégré à la noblesse française par Louis XV en . Son père, Joseph-Conrad d'Anthès (1773-1852), riche propriétaire d'Alsace, fait partie des contingents militaires qui, sous les ordres du marquis de Bouillé, tentèrent les 20 et de favoriser la fuite de Louis XVI, ce qui l'obligea à émigrer lui-même. Au retour d'émigration, il épouse le , Marie-Anne-Louise comtesse de Hatzfeldt (1784-1832), nièce du prince de Hatzfeldt, avec laquelle il eut six enfants. Il fut député sous la Restauration. Georges-Charles, le troisième enfant après deux filles, et donc le fils aîné, fut destiné à la carrière des armes. Mais auparavant il commença ses études en Alsace au collège libre de Lachapelle-sous-Rougemont, puis à Paris au Lycée Condorcet (alors collège Bourbon). Après avoir vainement tenté d'entrer au corps des pages de Charles X, dont son oncle était pourtant le gouverneur, il est admis quatrième à Saint-Cyr en 1829. Lors de la révolution de juillet 1830, il fait partie des détachements de l'École militaire qui tentèrent de soutenir à Paris la cause de Charles X, et, lorsque ce dernier dut prendre la route de l'exil, d'Anthès, fidèle à ses convictions, refusa de servir la monarchie de Juillet. Ayant le grade d'officier, il démissionna, et, après un bref séjour en Vendée auprès de la duchesse de Berry, il rentra en Alsace auprès de son père.

Engagements militaires à l'étranger vignette|gauche|Georges d'Anthès en 1830. Une morne période s'écoule alors pour lui, endeuillée de surcroît par la mort de sa mère en 1832. Il décide alors de prendre du service à l'étranger. Grâce aux relations de sa famille, il espère un moment un engagement dans un régiment prussien, mais on ne lui proposa qu'un emploi de sous-officier, qu'il refuse. Bénéficiant de quelques appuis et recommandations, et ayant été autorisé par le gouvernement français à prendre du service à l'étranger sans perdre sa nationalité, il partit pour Saint-Pétersbourg. Bien que jouissant de la protection du prince de Hatzfeld et du général Adlerberg, il prend néanmoins quelques cours, et passe avec succès l'examen, qui lui permet d'accéder au grade de cornette au régiment des Chevaliers Gardes de l'impératrice, le faisant passer ainsi au service de la Russie.

Deux ans plus tard, en 1836, il reçoit le brevet de lieutenant assorti d'une pension de . Son entrée dans la Garde fut spectaculaire : il aurait été présenté à l'Empereur par l'artiste Brulloff, dans son atelier. L'Empereur aurait été charmé par l'allure et les sentiments légitimistes de d'Anthès, et aurait imposé sa candidature à la Garde, malgré un curriculum vitæ peu consistant, avant de le faire passer à l'armée du Caucase. Les alliances de sa famille, tant en Allemagne qu'en RussieL'introduction du jeune baron français dans la Cour fut grandement facilitée par l'Impératrice et la comtesse Moussine-Pouchkine, sa grand-tante (et parente de Pouchkine)., et son physique séduisant lui ouvrirent les portes des meilleurs salons de Saint-Pétersbourg. C'est ainsi qu'il rencontra le baron van Heeckeren-Bewerweerdou Bewerwaert. (1792-1884), ministre plénipotentiaire des Pays-Bas en RussieLouis, Jacques, Théodore, Burckhard, Anne, baron van Heeckeren tot Beverweerd, appartenait à une ancienne famille noble des Pays-Bas ; il avait commencé sa carrière dans la marine hollandaise. Son premier poste, en tant qu'aspirant, avait été Toulon, où il était passé au service de Napoléon . Il lui en restait un grand attachement à la France, un titre de baron de l'Empire, obtenu en 1813, et une conversion au catholicisme due à la fréquentation du duc de Rohan-Chabot, avec lequel on lui prêta une liaison. Cette conversion lui permit de jouer un rôle de premier plan dans la négociation d'un concordat pour la Hollande., un des familiers de l'Empereur. L'amitié de Heeckeren pour son protégé devint si forte que le baron, resté célibataire et sans descendance, et ne voulant pas voir son nom s'éteindre, propose à Joseph-Conrad d'Anthès, père de Georges-Charles, après une longue correspondance et une visite en Alsace, d'adopter son fils et d'en faire son héritierIl a été suggéré qu'une relation homosexuelle unissait le ministre d'État et son jeune protégé... L'adoption aurait eu pour effet d'officialiser la cohabitation des deux amants. On avança aussi (cette rumeur vient probablement des intéressés) que le jeune d'Anthès n'était autre que le fils naturel du Hollandais, conçu lors de son séjour à Toulon.... Le vieux baron d'Anthès acceptaD'autant plus facilement qu'il avait un autre fils cadet, Alphonse (1813-1884), qui pouvait poursuivre la lignée ; lequel Alphonse resta célibataire et sans descendance., et Georges-Charles prit alors le nom de Georges-Charles de Heeckeren, après accord du roi des Pays-Bas par lettre du La procédure fut assez compliquée et ne fut jamais vraiment ratifiée. d'Anthès dut en effet prendre la nationalité hollandaise afin de devenir noble néerlandais. Néanmoins, le délai entre son intégration comme citoyen et son adoption par le baron hollandais n'était pas possible selon la loi néerlandaise, le roi dut en personne intervenir, et la citoyenneté jamais vraiment reconnue...; la même année il fut incorporé dans la noblesse néerlandaise avec le titre de baron et sa descendance fait toujours partie de la noblesse des Pays-Bas.

Le duel avec Pouchkine

Rivalité amoureuse D'Anthès est présenté en 1834 au poète par des relations communes, au Dumais, célèbre restaurant français de Saint-Pétersbourg, dirigé (1820-1840) par un ancien soldat de Napoléon. L'élégant jeune homme était assis à côté de Pouchkine, lequel, charmé, l'invita chez luiD'autant plus que Pouchkine lui-même avait été, dans les années 1830, un familier du baron Heeckeren (il avait même habité chez lui)., où il devint rapidement un familier.

C'est ainsi que d'Anthès rencontra les sœurs , dont l'épouse de Pouchkine, Nathalie Nikolaïevna, jeune beauté célébrée dans tout Saint-PétersbourgSerena Vitale, Le bouton de Pouchkine, enquête sur la mort d'un poète, édition Plon, 1998.

D'Anthès fit alors à Nathalie Nikolaïevna une cour si pressante et si soutenue que Pouchkine s'en émutLa réaction violente de Pouchkine surprit ses contemporains, et on soupçonna vite le poète, qui s'était (visiblement) volontairement aveuglé sur l'amitié soutenue que le souverain avait porté à son épouse (d'où rang à la Cour et pension ?), d'utiliser l'approche de d'Anthès comme prétexte à l'éclatement d'une colère trop longtemps contenue ; et de comparer la pension du poète - - à celles d'autres, tel Joukowsky (), pourtant bien plus proches du prince mais sans argument comparable. Or, pour l'éternel désargenté et grand joueur devant l'Éternel qu'était Pouchkine, tout départ de Nathalie Nikolaïevna du foyer conjugal obérait aussi tout accès à l'imposante fortune des Gontcharoff, de noblesse récente, certes, mais bien riches. C'est peut-être aussi cette éventualité qui a déstabilisé le poète et l'a entraîné dans cette aventure fatale. et le menaça verbalement.

Pouchkine reçut ensuite, le , une lettre insidieuseCette lettre, ou plutôt ce brevet, l'intronisait Chevalier de classe de l'Ordre des Cocus : Кавалеры первой степени, командоры и кавалеры светлейшего ордена рогоносцев, собравшись в Великом Капитуле под председательством достопочтенного великого магистра ордена, его превосходительства Д. Л. Нарышкина, единогласно избрали г-на Александра Пушкина коадъютером великого магистра ордена рогоносцев и историографом ордена., mettant en doute la fidélité de son épouseOn soupçonna longtemps (et on soupçonne encore) le baron hollandais Heeckeren d'en avoir été l'auteur. Néanmoins, l'allusion directe du brevet au prince Narychkine, cité comme grand-maître de l'Ordre, donc à son épouse, la princesse et mère des enfants d'Alexandre (prédécesseur et frère de Nicolas), laisserait plutôt à penser à une critique de l'idylle (jamais certifiée) entre l'Empereur et Nathalie Nikolaïevna, donc à une attaque provenant de l'entourage direct de Nicolas, et l'on voit mal alors pourquoi le poète s'en serait alors pris à son futur beau-frère... D'autant plus que le titre de chevalier faisait directement référence à une distinction qui ne pouvait qu'émaner de l'Empereur... ; le poète, excédéIl poursuivait pourtant, parallèlement, de ses assiduités la très jeune (née en 1815) comtesse Nadiejda Lvovna Sollogoub (qui ne revint - et mariée - en Russie qu'après la mort du poète) et la très-belle comtesse de Ficquelmont, épouse de l'ambassadeur d'Autriche, entre autres., défia le lendemain d'Anthès, verbalement. Le duel fut néanmoins reporté de deux semaines, puis définitivement enterré à cause de la demandeSur les conseils insistants de Joukowsky (certainement appuyé par l'Empereur) et du baron Heeckeren, vraisemblablement afin de tordre le cou aux rumeurs et d'éviter tout scandale. (précipitée) en mariage du baron français à l'endroit de la sœur de Nathalie, Ekaterina, demande qui fut bien entendu contestée par Pouchkine. D'Anthès épousa donc, le , Ekaterina Nikolaïevna Gontcharova, mariage auquel Pouchkine n'assista pas. On ne sait toujours pas s'il s'agissait d'une véritable inclination du baron français vers son épouse (certaines lettres adressées par d'Anthès à son père adoptif semblent prouver le contraire, ainsi que l'attitude de l'épouse du poète à son endroit), ou d'un mariage de convenanceLa fortune des Gontcharoff était un sujet bien connu de tout Saint-Pétersbourg, et tout le monde se posait des questions sur l'acharnement de Pouchkine envers une jolie femme qui ne le valait nullement, intellectuellement ; et d'Anthès d'épouser la sœur aînée de Nathalie Nikolaïevna... Dans ce cas, on comprend mal, si le baron français n'était qu'un coureur d'argent, qu'il eut continué alors à courtiser l'épouse du poète. Si on ne connait donc pas les sentiments de d'Anthès à l'endroit de son épouse, force est de reconnaître qu'il lui resta fidèle et qu'elle l'a toujours défendu contre toutes les attaques....

Duel et mort de Pouchkine vignette|gauche|Duel entre Pouchkine et d'Anthès.