Jean Luchaire, né le à Sienne (Italie) et mort fusillé le au fort de Châtillon, est un journaliste et patron de presse français. Son nom reste associé à la politique collaborationniste en raison de son rôle sous l'Occupation, après avoir été pacifiste dans l'entre-deux-guerres.
Biographie Jean Louis Gabriel Luchaire, né le à Sienne (Italie), est le fils de l'écrivain Julien Luchaire et le petit-fils, par sa mère de l'éditrice Fernande Dauriac et du philosophe Lionel Dauriac. Il est le filleul du banquier Horace Finaly.
Il épouse, en , Françoise Besnard (1903-1998), fille du peintre Robert Besnard. De ce mariage naissent cinq enfants : Corinne (1921-1950), comédienne, Robert (1922-1998), décorateur de cinéma, Monique (1925-2025), Florence (1926-1982), actrice et ballerine, et Jean-François (1929), mort à la naissance.
Jean Luchaire collectionne les aventures féminines tout au long de sa vie, notamment avec des actrices comme Marie Bell, Josseline Gaël, Geneviève Boucher-Fath, Monique Joyce, Mireille Balin, Yvette Lebon et Madeleine Sacquard, alias Maud Sacquard de Belleroche.
Un pacifiste devenu promoteur des relations franco-allemandes Il commence sa carrière de journaliste en fondant et dirigeant, à Florence, une petite revue politique et littéraire, Les Jeunes Auteurs de 1916 à 1918. Il fonde et préside le Comité français et italien de la Ligue latine de la jeunesse de 1916 à 1920, puis dirige à Florence et à Paris la revue Vita, de 1920 à 1924. Il dirige aussi la revue La Jeune Europe en 1921, qui critique le traité de Versailles. Il collabore en parallèle au quotidien parisien Le Matin, de 1921 à 1924. Il y publie des reportages en Asie Mineure, au Maroc, en Italie, en Espagne, en Allemagne, en Autriche, en Tchécoslovaquie et en Angleterre. Il travaille ensuite pour un autre quotidien, Le Petit Parisien, de 1925 à 1926Dominique Pinsolle, Le Matin (1884-1944), Presses universitaires de Rennes, 2012Jean-René Maillot, Jean Luchaire et la revue Notre temps (1927-1940), Berne, Peter Lang, coll. « Convergences » (no 78), 2014.« La presse parisienne a fêté hier les vingt-cinq ans de journalisme de notre directeur », Les Nouveaux Temps, 27 mai 1941 (Discours de son ami Guy Crouzet présentant sa carrière journalistique)..
En 1927, Luchaire adhère au parti radical-socialiste au sein duquel il est proche des « Jeunes Turcs » Caillaux et Daladier. Il se fait le promoteur d'un rapprochement entre la France et l'Allemagne et soutient la politique extérieure de pacification européenne d'Aristide Briand., de plus en plus à partir de 1930Jean-René Maillot, Jean Luchaire et la revue Notre temps (1927-1940), Berne, Peter Lang, coll. « Convergences » (no 78), 2014, .. L'historien Pascal Ory explique : Blaise de Chabalier, « À gauche, la tentation du diable », Le Figaro, encart « Le Figaro et vous », samedi 9 / dimanche 10 décembre 2017, page 41.. En collaboration avec Emile Roche, proche de Caillaux, il fonde, en 1927, le mensuel Notre temps qui appuie une forme de pacifisme . Il trouve divers commanditaires et un financement du Quai d'Orsay dirigé par Briand, à partir de l'automne 1928. Son journal bénéficie d'une subvention issue des fonds secrets : francs par mois à l'origine, portés à francs, puis à francs, ce qui permet de transformer la revue en quotidien, en 1933Jean-René Maillot, Jean Luchaire et la revue Notre temps (1927-1940), Berne, Peter Lang, coll. « Convergences » (no 78), 2014, p. 123-125, 239..
Luchaire est alors l'ami de Bernard Lecache et est proche de la Ligue internationale contre l'antisémitisme (LICA) fondée et dirigée par ce dernier. Lecache et d'autres Juifs collaborent à Notre Temps au début des années 1930..
Du pacifisme à la collaboration En 1930, Jean Luchaire fait la connaissance d'un professeur de dessin allemand de 27 ans, Otto Abetz, qui cherche à établir des contacts entre jeunes Allemands et jeunes Français, et noue avec lui une amitié durable. En liaison avec ce dernier, l'équipe de Notre temps participe aux rencontres franco-allemandes du Sohlberg en Forêt-Noire (juillet-), de Rethel dans les Ardennes () et de Mayence ()Barbara Lambaueur, Otto Abetz et les Français, ou l'Envers de la collaboration, Paris, Fayard, 2001.. Ces rencontres donnent naissance au Comité d'entente des jeunesses pour le rapprochement franco-allemand, présidé par Jean Luchaire. En 1932, Abetz épouse la secrétaire de Luchaire, Suzanne de BruyckerLaurent Joly (dir.), Vichy. Histoire d'une dictature 1940-1944, Tallandier, 2025, .
Après le congrès de Rethel, en 1931, où apparaissent de fortes tensions entre les délégations françaises et allemandes, alors que Pierre Brossolette, secrétaire général de Notre temps, reproche aux Allemands un retour au passé dans chacune de leurs revendications « la reconquête des anciennes frontières, l'union avec les peuples de même race, le réarmement militaire », Luchaire invite ses lecteurs à « comprendre l'Allemagne » et à relativiser un nationalisme qui ne serait pas de « type classique » mais seulement l’expression d’un « dynamisme ». Dès lors, Luchaire identifie l’abandon des valeurs démocratiques par la jeunesse allemande à l’existence d’un « langage neuf » chez les « nouvelles générations » d’outre-Rhin.
Malgré l'arrivée d'Adolf Hitler au pouvoir en 1933, Luchaire s'obstine dans la conviction que la paix passe par une politique de conciliation avec l'Allemagne. Alors que Bernard Lecache, président de la Ligue internationale contre l'antisémitisme (LICA) et ancien collaborateur de Notre Temps, estime dans Le Droit de Vivre que le contact franco-allemand ne peut être maintenu « qu’avec les démocrates allemands », Luchaire écrit en :
Dès , Luchaire reproduit l’argumentaire national-socialiste sur la communauté juive, une « minorité non assimilée » mais qui aurait néanmoins pris en Allemagne « la plupart des leviers de commande ». Le traité de Versailles, la République de Weimar, le judaïsme et le marxisme sont désignés comme les facteurs qui auraient empêché la libération du peuple allemand. Luchaire regrette aussi que les défenseurs des « israélites et des démocrates » n’aient pas protesté plus tôt contre le sort indigne de la jeunesse allemande.
En , Julien Luchaire se démarque explicitement de son fils Jean dans un article paru dans L'Eveil des peuples, dénonçant l’association avec « la doctrine hitlérienne […] tout entière fondée sur cette absurdité qu’est le racisme » ainsi que « des gens [les dirigeants nazis] dont […] la position fondamentale est imbécile », et qui œuvrent à « la plus grandiose entreprise d’oppression des esprits que le monde ait jamais vue » ; « quand j'assiste à la persécution méthodiquement entreprise contre des centaines de milliers de citoyens (...) que l'on couvre d'infamie, et que l'on condamne à mourir de faim ... ça me gêne Jean Luchaire ! » : Lire en ligne.
La majeure partie de ses équipes quitte Notre Temps en 1934. Les cofondateurs Pierre Brossolette et Jacques Chabannes ne veulent pas continuer à travailler à un journal qui se veut européen « à n’importe quel prix ». Daniel-Rops, Pierre Mendès France, Louis Martin-Chauffier, Maurice Schumann sont déjà partis.
Le ministre des Affaires étrangères Louis Barthou supprime la subvention accordée à Notre Temps en 1934. La parution du journal devient hebdomadaire à partir de . Notre temps vit désormais pour une bonne part des « abonnements » et des « publicités » de l’ambassade d’Allemagne. Notre temps reçoit ensuite une subvention grâce à Pierre Laval en 1935, une autre en 1938 grâce à Georges Bonnet.
Jean Luchaire se dit attentif au sort des Juifs et des démocrates allemands mais n'en reste pas moins attaché à une vision de plus en plus germanophile et à ses relations avec Abetz, désormais rallié au nazisme, et les Allemands. il reconnaît même à l'Allemagne un « légitime besoin d’expansion » en raison de sa démographie. Il visite l'Allemagne, fréquente le Comité France-Allemagne et son journal est financé par l'ambassade allemande.
Luchaire persévère dans sa volonté d’un rapprochement toujours plus politique et Notre Temps devient alors une revue inconditionnellement favorable à Hitler, au point de finir par justifier le réarmement allemand.
En , Pierre Brossolette adresse une lettre à Bernard Lecache : .
Comme l'indique l'historien Laurent Joly: « Très précocement, Jean Luchaire est corrompu par l’Allemagne nazie, tout le monde le sait et, dès 1935, c’est déjà un pestiféré pour la plupart de ses anciens amis de la gauche pacifiste ».
L'Occupation droite|vignette|Une du journal collaborationniste Les Nouveaux Temps fondé par Jean Luchaire, paru le . La défaite de la France dans la bataille de 1940 et l'Occupation rapprochent encore davantage Luchaire et Abetz, nommé ambassadeur du Troisième Reich à Paris.
En , Luchaire part pour les Landes, d'où, à l'armistice, il gagne Vichy. Pierre Laval qui le cherchait le reçoit « toutes affaires cessantes ». II connaît son amitié pour Otto Abetz, et l'envoie préparer une entrevue Laval-Abetz.
Luchaire est brièvement rédacteur en chef du Matin, sur la proposition de son directeur, Maurice Bunau-Varilla, d'août à .
Grâce au soutien des Allemands et de Pierre Laval, il devient l'homme fort de la presse parisienne et même de la presse de la zone occupée. Il fonde d'abord en septembre ou le Groupement corporatif de la presse quotidienne parisienne, qu'il préside. Puis en la Corporation nationale de la presse française (CNPF) pour la zone occupée, qui s’arroge le droit de délivrer les cartes professionnelles aux journalistes de cette zone. Il dirige ces organismes qui entendent réunir chaque catégorie professionnelle (patrons, journalistes, cadres, techniciens, ouvriers et employés) pour s'occuper des questions relatives à l’exercice des métiers de la presse et trancher les conflits professionnels, dans le contexte de la vogue du corporatisme et des discussions qui ont donné lieu à la Charte du travail du 4 octobre 1941. Luchaire met en place des mesures sociales qui assurent sa popularité auprès de la profession : congés maladie, retraites, aide aux chômeurs, restaurant corporatif, centre médico-social, caisse de solidarité, colonie de vacances pour les enfants des membres de la corporationPhilippe Jian, « Le journal de la Corporation nationale de la presse française », Patrick Bézier (dir.), Les coulisses de l'histoire. Tome IV : Innovations sociales de 1914 à nos jours, éditions de l'Atelier, 2022.Jean-Pierre Le Crom, « La Fédération du livre face au régime de Vichy », Le Mouvement social, octobre-décembre 1999 Paris-Soir, 13 avril 1942« La corporation de la presse fait le bilan de ses activités », Les Nouveaux Temps, 22 juin 1941. Un commissaire du gouvernement, nommé en , y représente le régime de VichyParis-Soir, 27 octobre 1941. Luchaire occupe lui-même cette fonction par la suiteLa Petite Gironde, 7 décembre 1942, grâce à l'appui de Laval. Cette position prédominante fait de Luchaire le pivot du nouveau Tout Paris. Le Club de la presse qu’il installe avenue Henri-Martin accueillera tous les ténors du journalisme parisien, de Brasillach à Déat, de Sordet à Doriot.
En , Luchaire, à la demande d'Abetz, fonde le quotidien collaborationniste Les Nouveaux Temps qui se veut à la pointe du combat pour une « nouvelle Europe ». Il en est le directeur« La presse parisienne a fêté hier les vingt-cinq ans de journalisme de notre directeur », Les Nouveaux Temps, 27 mai 1941 (en présence notamment de Pierre Laval)..
Le 15 mai 1941 Les Nouveaux Temps célèbre dans sa Une la première grande rafle collective de Juifs étrangers :« L'Épuration commence. ont été arrêtés ce matin à Paris et dirigés vers des camps de concentration. »