L’affaire du Coral, dite également affaire du lieu de vieChristophe Dubois, Christophe Deloire, Sexus Politicus, Albin Michel, 2006, ., est une affaire d'abus sexuels sur mineurs ayant éclaté en France en . Très médiatisée à l'époque, l'affaire se signale par la mise en cause de plusieurs personnalités publiques, laquelle donne lieu à un certain soupçon de manipulation d'origine politique ou policière.
Déroulement Le Coral est fondé au milieu des années , à l'initiative du psychiatre Jean-François Reverzyhttps://catalogue.ina.fr/doc/TV-RADIO/PH_PHY05016624., par Claude et Marie Sigala, ainsi que Gilbert Mignacca. C'était un éducatif installé dans une ancienne exploitation agricole à Aimargues, dans le Gard, à de Nîmes. Dans les années postérieures à Mai 68 se développent en France, à l'initiative d'éducateurs ou d'enseignants anti-conformistes, des lieux de vie visant à appliquer des pratiques éducatives alternatives ; certains accueillent des personnes inadaptées, suivant les principes de l'antipsychiatrie, dans le courant de Mai 68, qui préconise une .
Fonctionnant en autogestion et dirigé par l'éducateur Claude Sigala et son épouse Marie, le Coral accueille des personnes en difficulté (enfants, adolescents, adultes, personnes autistes ou souffrant d'un retard mental léger, psychotiques, cas sociaux, pré-délinquants). Les enfants sont confiés au Coral par la DDASS ou par diverses structures s'occupant d'enfants. La vie au Coral pendant ses premières années d'existence est relatée dans un livreClaude Sigala, Visiblement je vous aime !, édition du Coral, 1980. En téléchargement à partir de cette fiche de lecture. de Claude Sigala paru en . Le lieu de vie fait partie, avec d'autres centres, du réseau Collectif Réseau Alternative.
En , Marc, un jeune pensionnaire de dix ans, a été découvert sans vie, la tête immergée dans un seau rempli d'eau de Javel. Une expertise médicale a déterminé qu'il avait été sodomisé, il présentait également des vertèbres cervicales cassées. Malgré les soupçons désignant Jean-Pierre Lanez, l'affaire est classée sans suite.
À la fin , Jean-Claude Krief, un homme de 21 ans, découvre les coordonnées du Coral dans la revue Possible, organe de liaison et d'information de la mouvance des lieux de vie, et demande à faire un stage d'éducation sur place. Il séjourne quelques semaines au Coral entre Noël et .
Première plainte À l'automne , des enfants venus du Coral sont recueillis par une voisine et parlent de pratiques pédophilesCatherine David, Coral : un scandale peut en cacher un autre (), (page 2), (page 3) Le Nouvel Observateur, 30 octobre 1982.. Une plainte est déposée à la gendarmerie par des parents dont les enfants ont séjourné au Coral. Les gendarmes visitent le centre le . Le juge d'instruction chargé de l'enquête, Michel Salzmann, inculpe tout d'abord Claude Sigala, le médecin psychiatre du Coral, Alain Chiapello et un éducateur, Jean-Noël BardyLiliane Binard, Jean-Luc Clouard, Le drame de la pédophilie : état des lieux, protection des enfants, Albin Michel, 1997, ..
Accusations de Jean-Claude Krief Dans le même temps, Jean-Claude Krief se présente au commissariat de police de La Villette, à Paris, où il témoigne qu'ayant pris attache avec des pédophiles, il est remonté à un réseau tournant autour du Coral. En délicatesse avec la justice pour une affaire d'escroquerie et de falsification de chèques, dans laquelle il a manqué aux obligations de son contrôle judiciaire, il est arrêté quelques jours plus tard. Il dit alors posséder des éléments sur l'affaire du Coral, dont les médias se sont emparés : selon lui, la pédophilie serait largement pratiquée au Coral, et le centre accueillerait également des pervers venus de divers horizons, qui viendraient y abuser des mineurs hébergés. Krief accuse Claude Sigala et deux autres éducateurs de pratiques sexuelles sur des mineurs séjournant au Coral. Selon ses dénonciations, un trafic de photos pédopornographiques transiterait par le Coral, ou y serait organisé. La rumeur parle bientôt d'abus sexuels commis, en particulier, sur des mineurs trisomiquesHugo Marsan, Clochard de luxe, Gai Pied Hebdo, 2 mars 1990..
Six jours plus tard, à la suite des dénonciations de Krief, le philosophe René Schérer, professeur à l'université Paris-VIII, est mis sous contrôle judiciaire pour puis innocenté lors de la confrontationBéatrice Vallaeys, Trois nouvelles inculpations de l'affaire du « lieu de vie » Coral, Libération, 20 octobre 1982..
Gérard Durand, professeur de musique, et un autre homme, jeune écrivain, sont également inculpés d'attentat à la pudeur à la suite des dénonciations de Krief. Le deuxième a reçu un chèque sans provision de Krief pour son livre et il D'après témoignage de l'inculpébénéficiera par la suite d'un non-lieu. L'écrivain Gabriel Matzneff est lui aussi mis en cause, mais pas inculpéL'Archange aux pieds nus, interview de Gabriel Matzneff, Gai Pied, janvier 1982..
Gaston Defferre, alors ministre de l'Intérieur, déclare, dès le début de l'instruction, accorder foi à la version selon laquelle . Un important lot de photos représentant des enfants est saisi chez le directeur de Possible, ami de Claude Sigala.
L'affaire, complexe et parfois confuse, attire l'attention des médias français et suscite une campagne de presse. Des parents d'enfants présents au Coral soutiennent Sigala et son équipe, et participent à des comités de soutien. Claude Sigala est finalement inculpé pour relations sexuelles avec une adolescente, qui l'accuse avant de se rétracter Véronique Guienne-Bossavit, Le travail social piégé?, L'Harmattan, 1990, ..
Jean-Claude Krief transmet aux policiers une liste de personnalités, politiques ou intellectuelles dont il prétend qu'elles sont liées à l'affaire du Coral. Jack Lang, alors ministre de la Culture, fait partie des personnes citées, de même que le magistrat Jean-Pierre Rosenczveig, conseiller au cabinet de la secrétaire d'État à la Famille Georgina DufoixGabriel Matzneff, Mes amours décomposés : journal 1983-1984, Gallimard, 1990, .Alain Hamon, Jean-Charles Marchand, Dossier P... comme police, Alain Moreau, 1983, .. Jean-Pierre Rosenczveig, connaissance de Claude Sigala, avait, peu de temps auparavant, préparé à l'attention de Georgina Dufoix un dossier proposant la reconnaissance officielle par les DDASS du Coral et des autres lieux de vie du même typeLe Vilain manège du Coral. Pédophilie et provocations policières, par Vincent Acker, Le Crapouillot, janvier 1984..
Premiers doutes relatifs aux accusations Jean-Claude Krief déclare par la suite que son frère Michel avait eu l'idée de se livrer à une opération de chantage à l'égard de Jack Lang . La tentative ne repose que sur le fait que l'un des futurs inculpés du dossier connaît Lang. À l'époque, Michel Krief, fondateur d'un groupe d'extrême gauche appelé , était depuis cinq ans informateur des RG sur ce milieu politique. Il déclare à Bernard Stanek, son officier traitant, être en possession de photos compromettantes mettant en scène diverses personnalités. Alors qu'il se rend à un rendez-vous avec le directeur de cabinet de Jack Lang, Michel Krief est arrêté pour tentative de chantage à l'égard du ministre. Jean-Claude Krief, libéré, tente quant à lui de vendre aux journaux un procès-verbal de police accusant Jack Lang. Des photos représentant un homme en train d'abuser sexuellement d'un enfant circulent ; certains croient y reconnaître Jean-Pierre Rosenczveig et des reproductions des images sont transmises à Paul Barril, capitaine du Groupe d'intervention de la Gendarmerie nationale (GIGN), par l'officier traitant de Michel Krief. Aucun des deux officiers ne dispose des originaux des clichés. Les auteurs du livre Sexus Politicus suggèrent qu'il pouvait s'agir de montages et soulignent par ailleurs que l'on ignore quelle a été la part, chez les frères Krief, de la manipulation et de la mythomanie. Georgina Dufoix prend connaissance des images à la demande du secrétaire général de l'Élysée Jean-Louis Bianco et déclare formellement ne pas y reconnaître son conseiller.
Des documents falsifiés circulent, mettant en cause des personnalités comme Michel Foucault, Félix Guattari, voire le Premier ministre en exercice Pierre MauroyFrédéric Martel, Le rose et le noir : les homosexuels en France depuis , Seuil, 2000, .. Claude Sigala dénonce pour sa part Krief comme un mythomane, lui-même pédophile, s'étant fait frauduleusement passer pour un animateur du Coral ; il évoque par ailleurs la possibilité d'un complot politique, pouvant viser le du CoralClaude Sigala est libre et il raconte…, Le Monde libertaire, 3 mars 1983.. L'un des accusés, Jean-Noël Bardy, reconnaît, quant à lui, avoir eu une avec un pensionnaire du CoralCatherine David, Coral : un scandale peut en cacher un autre, Le Nouvel Observateur, 30 octobre 1982., et des , précisant que . L'enquête révèle qu'un jeune homme, arrêté en pour le viol et le meurtre d'un pensionnaire du Coral, est revenu vivre, après un séjour en hôpital psychiatrique, sur les lieux de son crime avec l'accord de Claude Sigala. Le , Jean-Claude Krief se rétracte et parle de manipulation politique ; son avocat, Jacques Vergès, déclare que son client a subi des pressions visant à discréditer certains membres du gouvernement. L'année suivante, les auteurs du livre Dossier P... comme police évoquent la possibilité d'un complot monté par certains membres des RG pour déstabiliser Jack Lang.
Enquêtes et procès Les enquêtes de police montrent finalement que les personnalités publiques accusées étaient innocentes. Jean-Claude Krief rétracte une partie de ses accusations en . Michel Krief est retrouvé mort ; l'enquête conclut à un suicide, mais son décès engendre de nouvelles rumeurs.
Au procès correctionnel de , aucune personnalité politique ou intellectuelle n'est citée à comparaître. Les condamnations de plusieurs membres de la communauté sont de trois ans de prison avec un ou deux ans de sursis : Claude Sigala (trois ans de prison, dont un avec sursis pour ) ; Jean-Noël Bardy, Roger Cortès et Gérard Durand, autres éducateurs du Coral (trois ans de prison, dont un avec sursis) ; Raymond Huryta ; Dominique Labaume ; Jean-Pierre Lanez.
Au total, sept des dix inculpés sont condamnésRevue politique et parlementaire, volume 88, numéros 921 à 923.. Marie Sigala et le psychiatre Alain Chiapello sont relaxés.
En , le procès en appel augmente la durée des sursis, la détention de certains condamnés étant couverte par les mois passés en prison durant la période de détention préventive. Claude Sigala écope d'une peine de trente mois d'emprisonnement avec sursis.
De son côté, Jean-Claude Krief est condamné pour l'affaire du faux procès-verbal.
Ultérieurement à l'affaire En , à l'occasion du départ de François Mitterrand, le responsable de la cellule de l'Élysée, Christian Prouteau, entrepose des archives qui seront découvertes deux ans plus tard par les services de contre-espionnage., et dont certaines, transmises à Prouteau par Paul Barril, concernent l'affaire du Coral. Des années plus tard, l'un des clichés sur lesquels certains prétendaient avoir reconnu Jean-Pierre Rosenczveig se retrouve sur un CD-ROM découvert à Zandvoort par Marcel Vervloesem, dans le cadre d'une affaire qui contribue à alimenter les rumeurs sur l'existence de réseaux pédophiles.
Conséquences À la suite de ce scandale, le Coral doit renoncer à une partie de son fonctionnement relevant de l'antipsychiatrie. En , il accepte un fonctionnement plus conforme aux souhaits de l'administration publique.
Le modèle des lieux de vie a depuis été réhabilité et intégré à l’action médico-sociale par la loi du , laquelle ne manque pas de susciter une certaine polémique.
Selon l'historienne et criminologue Anne-Claude Ambroise-Rendu, l'affaire du Coral a surtout contribué à attirer l'attention sur le fonctionnement des lieux de vie, et à remettre en question des années ..