La Grosse Île est une île du Québec (Canada), dans le fleuve Saint-Laurent. Elle fait partie de l'archipel de L'Isle-aux-Grues. Cette île de sur 800 se trouve dans la municipalité de Saint-Antoine-de-l'Isle-aux-Grues. Elle est aujourd’hui fortement associée à l’histoire de l’immigration irlandaise au Québec et au Canada en raison de la station de quarantaine qui y fut active entre 1832 et 1937. On y trouve maintenant le Lieu historique national de la Grosse-Île-et-le-Mémorial-des-Irlandais..
Histoire
Avant la station de quarantaine Grosse-Île (connue au sous le nom de l’île de Grâce) est concédée au gouverneur Charles Huault de Montmagny en 1646.. Grosse-Île n’aurait pas été habitée au cours du , mais la chasse y aurait été pratiquée. Ceci est connu car l’Intendant Gilles Hocquart interdit toute chasse sur l’île sans l'accord du seigneur.. Avant la mise en place d’une station de quarantaine en 1832, l’île aurait été déserte.
Débuts de la station de quarantaine
Le choléra se propage rapidement en Asie vers 1826, avant d’atteindre la partie européenne de la Russie vers 1831, puis l’Europe occidentaleMarianna O'Gallagher, La Grosse-Île: porte d'entrée du Canada, 1832-1937, Sainte-Foy, Carraig Books, 1987, , .. Anticipant l’arrivée prochaine du choléra en Amérique du Nord, des magistrats et citoyens de Québec exigent par lettres et pétitions que le gouvernement britannique intervienne pour appliquer les lois déjà en place concernant les passagers à bord des navires traversant l'Atlantique, et pour demander « expressément que les lois de quarantaine de la colonie soient bien appliquées ».
Le gouvernement du Bas-Canada établit à Grosse-Île un lieu de quarantaine pour les immigrants arrivant par le fleuve Saint-Laurent. Un poste de quarantaine existait déjà à la Pointe-LévyVoir Histoire de la ville de Lévis., mais on le trouvait trop près de Québec. La station de quarantaine entre officiellement en fonction en avec la construction d’une boulangerie, de maisons pour le personnel soignant, de « hangars » pour les couchettes des malades, ainsi qu’un poste de signalisationMarianna O'Gallagher, La Grosse-Île: porte d'entrée du Canada, 1832-1937, Sainte-Foy, Carraig Books, 1987, , .. Dès l’ouverture de la station de quarantaine en 1832, tout navire transatlantique en direction de Québec doit s’arrêter à Grosse-Île, et se conformer à certains règlements :
Un médecin inspecteur montait à bord pour vérifier s’il y avait des malades à bord, et ne permettait au navire de poursuivre son trajet que s’il était satisfait que ce ne fut pas le cas. À certains moments, ce rôle est rempli par des officiers de la marine qui ne sont pas médecinsMarianna O'Gallagher, La Grosse-Île: porte d'entrée du Canada, 1832-1937, Sainte-Foy, Carraig Books, 1987, , ..
Les immigrants irlandais ne sont pas les seuls à transiter par Grosse-Île. Par exemple, des immigrants anglais, écossais, allemands et norvégiens transitent aussi par la station de quarantaine au cours du Marianna O'Gallagher, La Grosse-Île: porte d'entrée du Canada, 1832-1937, Sainte-Foy, Carraig Books, 1987, , .. Par contre, les Irlandais arrivent à la station en si grand nombre et dans des conditions si piètres que le nom de Grosse-Île est rapidement associé à l’histoire des immigrants irlandais et à la mémoire collective de cette communauté.
1847 alt=Bateau à vapeur Lac Champlain arrivant au port, Québec, oct. 1911|left|thumb|Bateau à vapeur Lac Champlain arrivant au port, Québec, oct. 1911
L’année 1847 est une année charnière à Grosse-Île. Près de irlandais y débarquent., bon nombre d’entre eux souffrant de fièvre et de malnutrition à la suite des impacts de la famine qui sévit alors en Irlande.
Les premiers signes de pommes de terre qui pourrissaient à même le sol apparaissent à l'automne 1845. L’on sait maintenant que ce phénomène était dû au mildiou de la pomme de terre causé par un micro-organisme du nom du Phytophthora infestans. C'est en 1846, une fois les réserves de pomme de terre de l'année précédente épuisées, que des Irlandais commencent à mourir de faim en grands nombres Cormac Ó Gráda, The Great Irish Famine, Dublin, UCD Press, 2006, .. Bien que les récoltes de pommes de terre de toute l’Europe sont ainsi affligées au cours des années 1840, l’impact en Irlande est particulièrement dévastateur car la pomme de terre y était presque une monocultureBernier, Isabelle. « La Grande Famine en Irlande en 1845 », Futura, La Grande Famine en Irlande en 1845 (futura-sciences.com).. À cette époque un homme irlandais peut manger de 4 à de pommes de terre par jour, et une femme, de 2 à Cormac Ó Gráda, The Great Irish Famine, Dublin, UCD Press, 2006, .. On estime qu’environ un million d’Irlandais (sur une population en 1841 de 8,5 millions de personnes) périssent de cette famine, et qu’environ un million et demi d’autres sont contraints de quitter l’Irlande.. D’ailleurs, le surintendant médical de Grosse-Île, le , prévient le gouverneur général du Canada en 1846 qu’il anticipe une augmentation significative du nombre d’immigrants irlandais, dont plusieurs sont malades, en raison des mauvaises récoltes de pommes de terre en Irlande.. C'est sans compter que la traversée de l'Atlantique se faisait souvent à bord de navires marchands dans des conditions surpeuplées et insalubres propices à la propogation du typhus. Les historiens André Charbonneau et André Sévigny expliquent ainsi l’impact de cette immigration de masse : « Et si, chez les riverains du grand fleuve particulièrement, la marée humaine de 1847 s’est instantanément inscrite dans l’histoire, son souvenir et son pouvoir évocateur exceptionnel l’ont, du même coup, catapultée dans la légende »André Charbonneau et André Sévigny, 1847 : Grosse-Île au fil des jours, Ottawa, Patrimoine canadien, Parcs Canada, 1997 , .. vignette|Dessin célèbre de Bridget O'Donnel et ses enfants en 1849, souffrant des effets de la famine de la pomme de terre Les émigrants irlandais arrivent donc à Grosse-Île avec un système immunitaire affaibli par un manque de nourriture, et sont plus nombreux que d’habitude à tomber malade et à mourir en quarantaine. En 1846, l’hôpital de Grosse-Île reçoit deux fois le nombre habituel de patients Michael Quigley, « Grosse Ile: Canada's Irish Famine Memorial », Labour/Le Travail, vol. 39, printemps 1997, p. 195-214, p. 202.. L’année suivante, les autorités à Grosse-Île sont prises de cours par l’ampleur de la vague migratoire, ainsi que par les ravages causés par le typhus, entre le et le André Charbonneau et André Sévigny, 1847 : Grosse-Île au fil des jours, Ottawa, Patrimoine canadien, Parcs Canada, 1997 , .. Au début du mois de mai, il y a 200 lits réservés aux malades à la station de quarantaine de Grosse-Île; on anticipe, selon le nombre de malades des années précédentes, que ce sera amplement suffisant. Cependant, 285 malades doivent être accueillis en quatre jours seulement (du 14 au ), et le nombre de passagers en santé dépasse les capacités des abris présents sur l’île. Ces passagers en santé sont contraints de rester sur les navires en quarantaineAndré Charbonneau et André Sévigny, 1847 : Grosse-Île au fil des jours, Ottawa, Patrimoine canadien, Parcs Canada, 1997 , .. Alors que les navires ne cessent d’arriver à la station, on enterre vers la fin-mai entre 50 et 60 personnes par jour sur l’îleAndré Charbonneau et André Sévigny, 1847 : Grosse-Île au fil des jours, Ottawa, Patrimoine canadien, Parcs Canada, 1997 , .. Des médecins supplémentaires sont assignés à la station et des tentes et hôpitaux supplémentaires sont érigés pour pallier les lacunes. Les conditions sanitaires et la promiscuité sur l'île, où des centaines de personnes malades côtoient des gens encore en santé, aggravent la contagion.
Une réponse gouvernementale à cette crise s’organise à partir de . Le , le gouvernement du Canada-Uni, devant l'ampleur des dépenses occasionnées, proteste auprès du gouvernement impérial, qui semblait faire peu de cas de ses sujets irlandais.. Le gouverneur général fait construire des abris supplémentaires pouvant accueillir , et fait amener des provisions par bateau-vapeur à l’île et aux navires en quarantaineAndré Charbonneau et André Sévigny, 1847 : Grosse-Île au fil des jours, Ottawa, Patrimoine canadien, Parcs Canada, 1997 , .. Certaines recommandations d’une commission d’enquête sont aussi appliquées, dont le recrutement de personnel médical additionnel, l’accueil sur l’île de tous les malades encore sur les navires et la construction d’abris et d’hôpitaux pour accueillir toutes ces personnes. Il en résulte qu’en début , de plus en plus de gens sont mieux soignés. Par contre ce répit n’est que temporaire; les ravages du typhus s'intensifient le mois suivant. Alors qu’en juillet le nombre quotidien moyen de malades hospitalisés est de , en août il est de André Charbonneau et André Sévigny, 1847 : Grosse-Île au fil des jours, Ottawa, Patrimoine canadien, Parcs Canada, 1997 , .. Au mois d’août il y a à chaque semaine entre 225 et 325 décès. Les mesures sanitaires en vigueur à la station de quarantaine sont resserrées, car certaines personnes y ayant transité et ayant été déclarées être en bonne santé tombent malades une fois en route vers MontréalAndré Charbonneau et André Sévigny, 1847 : Grosse-Île au fil des jours, Ottawa, Patrimoine canadien, Parcs Canada, 1997 , .. Une quarantaine plus sévère est imposée aux passagers des navires où il y a des malades: 20 jours d'attente à bord, ou 7 jours après le dernier cas de maladie sur le navire en question. L’afflux de navires passant par la station ralentit à partir de , le nombre moyen quotidien de malades admis dans les hôpitaux ayant fléchit à André Charbonneau et André Sévigny, 1847 : Grosse-Île au fil des jours, Ottawa, Patrimoine canadien, Parcs Canada, 1997 , .. Ce fléchissement de la contagion permet au surintendant de finir d’organiser la station de quarantaine de façon optimale: on y retrouve éventuellement En octobre, les autorités commencent à évacuer les émigrants de Grosse-Île vers Montréal et Québec en prévision de la fermeture de la station pour l’hiver. En date du , on ne compte plus que 400 immigrants sur l’île. Le , il ne reste désormais plus que quelques membres du personnel de la station, qui est officiellement fermée pour l’hiver le André Charbonneau et André Sévigny, 1847 : Grosse-Île au fil des jours, Ottawa, Patrimoine canadien, Parcs Canada, 1997 , ..
Les récits des événements de 1847 à Grosse-Île portent une attention particulière à l’aide apportée aux immigrants irlandais par la population locale. Outre les policiers et le personnel médical, plusieurs membres du clergé – autant catholiques que protestants – viennent offrir aide médicale et secours spirituel aux malades tout au long de l’été 1847.. Comme les autres employés de la station, ces gens prennent le risque de contracter le typhus et d’en mourir afin de venir en aide aux immigrants. On estime que 44 membres du personnel de la station périssent dans l’exercice de leurs devoirs..