(Le son /χ/ de l'arabe n'existe pas en français (qui ne connaît que son équivalent sonore /ʁ/); les francophones remplacent généralement /χ/ par un /k/, d'où .; nom complet : , né le à Tunis et mort le au Caire, est un historien, économiste, géographe, démographe, précurseur de la sociologie et homme d'État arabe.
Issu d'une grande famille andalouse d’origine yéménite et chassée de la péninsule ibérique par la Reconquista, Ibn Khaldoun naît à Tunis à l'époque des Hafsides, et alors que le Maghreb connaît une paix relative. Après une existence active comme conseiller ou ministre des souverains du Maghreb, Ibn Khaldoun se retire à au Caire, alors sous la domination des Mamelouks, où il rédige son œuvre et enseigne.
Voyageur et mobile toute sa vie, Ibn Khaldoun passe par Damas en 1401, peu avant que la ville ne soit assiégée et prise par Tamerlan. Il obtient alors du redoutable conquérant, qu'il épargne la vie des habitants, chose rarissime, alors que Tamerlan massacrait en général tous les habitants, sauf quelques artisans.
Sa façon d'analyser les changements sociaux et politiques qu'il observe dans le Maghreb et la péninsule Ibérique de son époque conduit à le considérer comme un précurseur de la sociologie et de la démographie modernes. Dans son œuvre majeure, Le Livre des exemples, il raconte l'Histoire universelle à partir des écrits de ses prédécesseurs, de ses observations au cours de ses nombreux voyages et de sa propre expérience de l'administration et de la politique. L'introduction, intitulée la Muqaddima (les Prolégomènes en français), expose sa vision de la façon dont naissent et meurent les empires.
Il est aussi un historien de premier plan. Dans ces deux ouvrages résolument modernes dans leur méthode, il insiste dès le début sur l'importance des sources, de leur authenticité et de leur vérification à l'aune de critères purement rationnels. Les savants européens du reconnaissent l'importance des Prolégomènes, et considèrent Ibn Khaldoun comme l'un des plus grands philosophes du Moyen Âge.
Contexte historique Au , à la chute de la dynastie almohade, une longue période de conflits entre les pouvoirs issus de cette dislocation débute. En Al-Andalus, ancien territoire almohade, les Taïfas subissent la pression des royaumes chrétiens, provoquant l'exil de plusieurs familles notables dont celle d'Ibn Khaldoun. Au Maghreb, les Mérinides prennent le contrôle du Maghreb occidental (actuel Maroc), les Zianides dominent le Maghreb central (actuelle Algérie) alors que les Hafsides règnent sur le Maghreb oriental (actuelle Tunisie, Constantinois et Tripolitaine). Ces trois dynasties, issues directement ou indirectement des Almohades, constituent toujours les principaux organes de pouvoirs au et combattent pour l'hégémonie au Maghreb tout en étant sous la menace constante d'incursions de tribus arabes, et de la dissidence des tribus berbères, vivant à proximité et à l'intérieur de leurs frontières respectives.
La vie d'Ibn Khaldoun se déroule donc dans une époque fort troublée, marquée par divers bouleversements socio-politiques et par d'incessantes luttes dynastiques au Maghreb. En effet, à la mort de chaque souverain s'ouvre une nouvelle crise de succession, les fils du roi s'affrontant pour accaparer le pouvoir. Chaque dynastie s'individualise de plus en plus tandis que les Mérinides s'efforcent de réunifier le Maghreb, à la manière des Almohades. Tous ces troubles n'empêchent pas le maintien de grandes villes, qui jouent toujours un rôle religieux, culturel et politique considérable dans chaque État. Tlemcen, Constantine et Béjaïa (Bougie) accueillent une population de à , Marrakech d'environ et Fès et Tunis dépassent les , population considérable pour l'époque. Dans la péninsule Ibérique, les derniers royaumes musulmans tentent tant bien que mal de circonscrire l'irrésistible avancée de la galicienne et castillaneLa Reconquista., tandis que l'Orient fait face aux invasions turco-mongoles.
Ce contexte géopolitique et cette croissance démographique sont des indicateurs forts d'un autre événement majeur et marquant de la vie d'Ibn Khaldoun. La conjoncture économique du Maghreb, en forte aggravation dans les années 1320, et les différents flux migratoires provoqués par les conflits accélèrent la propagation de la peste noire en 1348 ainsi que son intensité. Ce phénomène est lui-même à la racine de l'explosion de la piraterie dans les années 1360-1370 ce qui fait du siècle d'Ibn Khaldoun un siècle marqué par la dépression économique et la contraction démographique.
Biographie Origines La vie d'Ibn Khaldoun est relativement bien documentée, comme il a écrit une autobiographie, nommée en Publiée par Muḥammad ibn Tāwīt aṭ-Ṭanjī, Le Caire, 1951., en ) dans laquelle de nombreux documents concernant sa vie sont cités mot pour mot.
Abdelrahman ibn Mohammed ibn Mohammed ibn Al-Hassan ibn Jabir ibn Mohammed ibn ibrahim ibn Abdelrahman ibn Khaldoun, généralement connu sous le nom d'« Ibn Khaldoun » d'après un ancêtre lointain, est né à Tunis en 1332 dans une famille andalouse de classe supérieure, d'ascendance arabe. L'ancêtre de la famille est, selon lui, un Arabe yéménite qui partage une parenté avec Ouaïl Ibn Hodjrégalement orthographié Wail ibn Hujr., un compagnon du prophète musulman Mahomet. Sa famille, qui occupait de nombreux postes importants en Andalousie, a émigré en Ifriqiya (l'actuelle Tunisie) après la chute de Séville, lors de la Reconquista en 1248. Dans son autobiographie, Ibn Khaldoun prend soin de détailler sa généalogie qu'il rattache également à Ibn Hayyan, chroniqueur en Al-Andalus du dont les textes ont majoritairement disparu.
Sous la dynastie berbère hafside, une partie de sa famille exerce des fonctions politiques. L'arrière-grand-père d'Ibn Khaldoun, Abû Bakr Muhammad Ibn Hasan, est nommé par Abû Ishâq Ibrâhîm en 1279 à la charge de surintendant des finances. En 1283, après l'accession au pouvoir d'un usurpateur, il est démis de ses fonctions, ses biens sont saisis et il est étranglé. Le grand-père d'Ibn Khaldoun, Muhammad, se réfugie à Béjaïa et se voit confié, après la reprise du trône par Abû Hafs `Umar ben Yahyâ, la fonction de commandement des armées. Il est ensuite nommé adjoint du principal ministre et se retire de ses fonctions en 1309.
Le père d'Ibn Khaldoun, Muhammad Ibn Muhammad, décide de rester à distance des fonctions politiques et rejoint un ordre soufi qui l'amène à effectuer le hajj vers les lieux saints et à l'enseignement religieux. C'est dans ce contexte que se construit l'enfance et l'enseignement d'Ibn Khaldoun ainsi que celle de son frère, Yahya Ibn Khaldoun, également un historien, et auteur d'un livre sur les Zianides, assassiné par un rival, pour être l'historiographe officiel de la cour..
Dans son autobiographie, Khaldoun retrace son ascendance à l'époque de Mahomet à travers une tribu arabe du Yémen, en particulier de l'Hadramaout, qui s'est installée dans la péninsule Ibérique au au début de la conquête musulmane. De ses propres mots : .. Cette origine est antérieurement attestée par Ibn Hazm au . Cependant, le biographe Mohammad Enan remet en question son affirmation, suggérant que sa famille était peut être MuladiLes Muladi sont les musulmans d'ascendance européenne ou d'origine mixte arabe, berbère et européenne qui vivaient à al-Andalus au Moyen Âge. Ils étaient également nommés Musalimah (signifiant islamisé). Plus largement, le mot muwallad est utilisé pour décrire les Arabes de familles mixtes, en particulier ceux qui ne vivent pas dans leurs terres ancestrales. qui prétendait être d'origine arabe afin d'acquérir du statut social.. Enan mentionne également une tradition passée bien documentée, concernant certains groupes berbères, par laquelle ils s'auto-congratulent délibérément de quelques ancêtres arabes. Le motif d'une telle invention est toujours le désir d'ascendant politique et social.
Cependant, le savant musulman Muhammad Hozien soutient que ceci serait peu probable .. L'insistance d'Ibn Khaldoun sur sa revendication d'une ascendance arabe à une époque où les dynasties berbères dominaient, ainsi que sa propre généalogie tracée (et donc l'origine de sa propre famille), rendent son ascendance arabe yéménite très probable.
Jeunesse Formation left|vignette|Maison où naquît Ibn Khaldoun dans la médina de Tunis.
Ibn Khaldoun naît le à Tunis de la mort du penseur Abder-Rahman Ibn Khaldûn (1332-1406) (Organisation des Nations unies pour l'éducation, la science et la culture)., soit le ramadan 732 dans le calendrier musulmanVie d'Ibn Khaldoun (Extraits de Abdelghani Megherbi, Ibn Khaldoun sa vie et son œuvre, éd. Société nationale d'édition et de diffusion, Alger, 1980).. N'étant pas l'aîné, il ne porte pas le nom de Muhammad comme son père et son grand-père et il est probable qu'on l'appelle par sa kunya Abû Zayd avant de recevoir, plus tard, le surnom de Walî ad-Dîn par son attachement au soufisme. Comme il l'indique dans son autobiographie, ses professeurs sont parmi les meilleurs de Tunis ; il consacre d'ailleurs de longs passages aux étapes de sa formation intellectuelle : il cite le nom de chaque professeur, son origine et sa compétence.
Il reçoit une éducation arabe classique très rigoureuse et étudie de manière approfondie la langue arabe, base nécessaire à la compréhension du Coran , des hadiths, du droit, de la jurisprudence islamique et de la langue arabe littéraire. Son éducation élémentaire comprend également l'étude des traditions religieuses et quelques éléments essentiels de théologie. Il étudie à l'Université Zitouna.
Les différents maîtres d'Ibn Khaldoun ont des origines andalouses et du maghrébines. Ibn Abd Allah al-Jayyâni vient de Jaén, Ibn Jâbir Sultân al-Wâdi Ashî vient de Guadix, Abû Abbas az-Zawâwî est issu de la tribu berbère Zwawa et Muhamman Ibn Ali as-Satti de la tribu berbère des Awerba. La tentative de conquête mérinide du Maghreb par Abu al-Hasan ben Uthman apportent de nombreux savants renommés issus du Maghreb Occidental et Central. Le plus notable d'entre eux est le mystique, mathématicien et philosophe qui introduit Ibn Khaldoun aux mathématiques, à la logique et à la philosophie.. Al-Abuli est l'un des plus célèbres philosophes à l'époque ; il a commenté de grands auteurs rationalistes comme Averroès, Avicenne, Al-Farabi et Rhazès tout en se plaçant dans leur continuation.
Al-Abuli devient par ailleurs le maître préféré d'Ibn Khaldoun, qui a aussi lu les œuvres de Platon, d'Aristote et d'autres penseurs grecs, dont les ouvrages ont été traduits en arabe ; la civilisation arabe médiévale étant à l'époque essentiellement marchande, elle est appelée à s'ouvrir aux autres civilisations. Ceci peut expliquer qu'Ibn Khaldoun ait été en mesure de connaître les caractères et l'évolution des divers États musulmans, mais aussi la structure des États européens, alors en pleine guerre de Cent Ans. Il a également acquis de solides connaissances en astronomie et en médecine. Il connaît également les textes bibliques qu'il examine de manière détaillée dans leur traduction en arabe. Il est, enfin, formé à la pratique des affaires administratives et à la rédaction des pièces officielles selon les conventions de l'époque, la position de sa famille le vouant à des tâches au sein du gouvernement et de la haute administration.
L'enseignement d'Al-Abuli influence également fortement Ibn Khaldoun sur les spécificités almohades que son maître défend dans un contexte où le sultanat hafsides en place se présente comme successeur almohade. Cet enseignement pro-almohade influence les travaux ultérieurs d'Ibn Khaldoun qui dépasse la simple complaisance à l'égard de la génèse du mouvement almohade.
Épidémie de peste noire vignette|Mosquée El Koubba où Ibn Khaldoun suit ses études.