La fusillade de Soliman est un incident violent survenu le dans la région tunisienne de Soliman au sud-est de Tunis. Il oppose les forces de l'ordre à un groupe armé se faisant appeler « armée d'Assad Ibn Fourat » et d'abord qualifié par le gouvernement de « criminels dangereux ». Une précédente fusillade impliquant ce même groupe avait déjà eu lieu le , le plaçant dans un contexte de terrorisme djihadiste et de militance insurrectionnelle.
Présentée dans un premier temps comme une affaire de grand banditisme, phénomène très peu connu dans le pays, la presse tunisienne et internationale parvient rapidement à pointer le lien du groupe avec le terrorisme islamiste de type salafiste implanté au Maghreb dans le contexte de l'après-11 septembre, notamment sur le territoire de l'Algérie voisine, d'où le groupe composé majoritairement de Tunisiens s'est infiltré.
Pour le politologue français Vincent Geisser, cette apparition de l'islamisme international de type violent en Tunisie marquerait une rupture avec l'islamisme politique tunisien, réprimé dans les années 1990 au travers du mouvement Ennahdha. Cette évolution serait selon lui le résultat de la « stratégie de répression systématique des opposants » qui se développerait en marge des partis politiques tout en permettant de justifier la stratégie sécuritaire du gouvernement en place aux yeux des Occidentaux..
Hormis l'attentat de la Ghriba contre la synagogue de Djerba au printemps 2002, jamais le pays n'avait été pris pour cible par la mouvance islamiste. Mais, à l'instar des autres sociétés arabes, la Tunisie voit le retour du hidjab, la montée de la religiosité et le succès des émissions religieuses et plusieurs centaines de jeunes Tunisiens se sont enrôlés sous la bannière du djihad en Irak.. À la suite de la révolution de 2011, les membres de l'armée Assad Ibn Fourat sont libérés et s'expriment au sein de la mouvance salafiste tunisienne.
Déroulement Préparation C'est dans un maquis islamiste non loin de Tébessa, dans l'est de l'Algérie, que Lassaad Sassi reçoit l'aval de ses chefs du Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC) dans l'objectif de s'infiltrer en Tunisie afin d'y créer des cellules de soutien logistique, de recruter et de former de futurs terroristes.. Il réussit à convaincre quatre de ses compatriotes — Mohamed Hédi Ben Khlifa, Zouhair Riabi, Mohamed Mahmoudi et Tarak Hammami — et un Mauritanien natif de la ville de Nbaghia — Mohammadou Maqam Maqam alias « Chokri » — de l'accompagner. Dans la nuit du au , le commando passe la frontière et gagne le Djebel Chambi, après quatre jours de marche.
Le lendemain, Sassi et Ben Khlifa se rendent à Kasserine pour ravitailler le camp. Quelques jours plus tard, Hammami et Mahmoudi vont à Sfax pour tenter d'y trouver une cache mais se font arrêter par les forces de sécurité à Kasserine le alors qu'ils se trouvent en possession de grenades.. Ben Khlifa prévient alors son beau-frère installé à Sidi Bouzid pour tenter d'y trouver une cache mais sans succès. Le groupe entre alors en contact avec des membres d'une cellule salafiste de Tunis, gagne la capitale début juin et finit par trouver une planque près d'Hammam Lif. Durant l'été et l'automne, le groupe d'une vingtaine de membres change plusieurs fois de cache, en restant dans un périmètre restreint, et s'initie à la fabrication d'explosifs en semblant privilégier l'attaque par véhicule piégé comme mode opératoire contre des « infrastructures vitales » de la République, des « objectifs symboliques » ainsi que des « intérêts étrangers » et « des personnalités tunisiennes et étrangères ».
C'est alors qu'une quinzaine de membres d'une cellule salafiste de Sousse, âgés de 25 à 30 ans pour la plupart, craignant d'avoir été découverts par la police, se réfugient dans une caverne située dans le massif d'Aïn Tbornog, sur les hauteurs de Grombalia, à la fin du mois de . Début décembre, la fusion s'opère entre les divers groupes et Sassi est proclamé « émir » de la cellule. Le campement se trouve à cinq heures de marche de la route la plus proche alors qu'une poignée de combattants gardent la planque de Hammam Chott où sont entreposés explosifs, vivres et argent.
Premier accrochage Selon Le Figaro du , tout commence le vers à l'entrée de Borj Cédria, une localité située au sud de Tunis..
vignette|Silhouette du massif du Djebel Ressas où le groupe se replie dans un premier temps.
Les occupants d'une voiture de location refusent de se plier à un contrôle de la garde nationale, qui se met à la poursuite du véhicule. Les fuyards se réfugient dans une maison de la localité de Bir El Bey, où ils retrouvent des compagnons armés. Un premier échange de tirs a alors lieu : deux membres du groupe sont abattus et deux autres arrêtés. tandis que deux agents des forces de l'ordre sont blessés dont un grièvement.. D'après une source proche du dossier d'enquête, il semblerait en réalité que ce soit l'arrestation d'Oussama Hajji, salafiste lié à des membres de la cellule de Sousse, qui ait mis les policiers sur les traces du groupe. La police aurait alors encerclé la cache d'Hammam Chott, où les militants auraient ouvert le feu.
Au terme de plusieurs heures de tirs, trois policiers sont blessés, deux militants tués (dont Zouhair Riabi), et un troisième arrêté, alors qu'un dernier réussit à prendre la fuite. Les autres éléments du groupe armé parviennent à s'enfuir et se replient dans le massif boisé du Djebel Ressas. Pendant ce temps, la police découvre dans la maison abandonnée des provisions en abondance et un stock d'armes. Appelées en renfort, des troupes d'élite et des forces armées, appuyées par des hélicoptères, commencent à ratisser la zone.
Dans le même temps, un dispositif exceptionnel, incluant des effectifs de la police, de la garde nationale et de l'armée, est déployé sur l'autoroute A1 reliant Tunis au sud du pays, alors que des barrages de police sont installés aux entrées des principales villes, pour procéder à des contrôles., ainsi qu'autour des établissements sensibles comme les hôtels. Le lendemain, une dépêche de l'agence de presse officielle Tunis Afrique Presse évoque un affrontement entre des policiers et « une bande de dangereux criminels ». La plupart des journaux tunisiens, dont Al Chourouk et Le Quotidien, évoquent immédiatement un fait divers lié à un trafic international d'armes ou de drogue. Mais certains journaux privés, dont les quotidiens Essarih et Assabah, évoquent l'hypothèse d'un groupe terroriste. Cette version est également privilégiée par l'opposition tunisienne. De leur côté, des sources proches du pouvoir admettent en privé que l'affrontement impliquait des islamistes tunisiens, algériens et mauritaniens venus d'Algérie.. Le quotidien Al-Hayat confirme de son côté que « ces hommes armés se seraient infiltrés dans le pays à partir de l'Algérie ».
Opération Le , l'armée lance une opération dans le massif d'Aïn Tbornog. Toutefois, l'alerte est donnée et Sassi ordonne à ses combattants de se préparer à résister. Ils parviennent ainsi à repousser les forces de l'ordre jusqu'à la tombée du jour alors que les hélicoptères survolant la zone à basse altitude ne parviennent pas à les repérer. À la tombée de la nuit, le groupe se replie en direction d'une autre montagne. Le lendemain, à nouveau assailli, Sassi décide de scinder ses forces en quatre groupes : les deux derniers, forts d'une dizaine d'éléments, doivent se replier sur Sousse et les deux premiers, qui comptent une douzaine de combattants, doivent trouver refuge à Tunis. Inexpérimentée et désarmée, la quasi-totalité des membres des trois derniers groupes tombe entre les mains des forces de sécurité dans les heures ou les jours qui suivent. L'un d'eux se fait exploser au moment de son arrestation, tuant un officier de l'armée, alors qu'un autre est tué dans des circonstances non éclaircies.
D'autres coups de feu auraient par ailleurs été entendus au matin du à Bab Saadoun, à proximité du tribunal de Tunis. D'autre part, selon des sources de l'opposition tunisienne, plusieurs commissariats de police et casernes de la gendarmerie auraient été la cible d'attaques dans la région de Kairouan, l'objectif des assaillants étant de récupérer des armes.. Toutefois, ces informations n'ont pu être confirmées par la suite.
Seuls les éléments du groupe de Sassi réussissent à passer entre les mailles du filet et gagnent la bourgade de Soliman après cinq jours de cavale. Sassi est tué au cours d'un accrochage, sans doute à l'aube du . Rabia Bacha accompagné de Chokri se rend vers 4 heures du matin dans le quartier du -Juin où habitent ses parents. Alors que Bacha s'apprête à pénétrer chez lui, des policiers planqués dans la maison d'en face ouvrent le feu. L'échange de tirs va durer deux voire trois heures selon les sources. Bacha et Chokri abattus, les forces de sécurité lancent ensuite un ultime assaut contre le reste du groupe : Ben Khlifa, Sahbi El Masrouki, Makram Jrid, Mehdi El Mejri et Riadh Miri qui attendent les deux hommes dans une maison en construction isolée à l'entrée de la ville. Selon un témoignage recueilli par l'Agence France-Presse, sur ce groupe de cinq hommes, l'un d'eux se serait rendu et quatre autres auraient été tués à l'issue de violents accrochages avec les forces de l'ordre qui auraient utilisé un char selon un témoin oculaire parlant sous couvert de l'anonymat« Fusillades en Tunisie : le chef d'un groupe salafiste éliminé », Agence France-Presse, 9 janvier 2007.. Une vidéo amateur prise pendant les évènements montre quant à elle un Fiat - OTO Melara 6614 de l'armée tunisienne. qui est un véhicule léger de transport de troupes.
Le journal Al Chourouk attribue l'intensité des échanges de tirs à la possession par ce groupe d'armes dont « des fusils-mitrailleurs et des lance-roquettes de type RPG » et à « la présence d'éléments bien entraînés voire rompus au combat et au maniement des armes pour certains ».. De plus, les membres du groupe auraient porté des gilets pare-balles.
Bilan et hypothèses Dans un premier temps, une source proche du ministère de l'Intérieur, citée par l'agence Reuters, affirme que les forces de l'ordre auraient abattu 25 « criminels dangereux ».. Un chiffre démenti quelques heures plus tard par une « source gouvernementale » qui se garde toutefois de préciser le nombre de victimes.. Peu avant, l'agence de presse Tunis Afrique Presse avait simplement indiqué que les forces de sécurité avaient retrouvé et liquidé les derniers membres d'une « bande criminelle ». Le bilan officiel, finalement publié par le ministère de l'Intérieur, mentionne quatorze morts dont douze militants, un policier et un militaire et l'arrestation de quinze personnes sans indiquer l'identité des personnes impliquées et la nature de leurs projets.
Le quotidien Le Temps indique dès le que le groupe appartient à un groupe « salafiste » qui aurait agi « dans le cadre d'un plan terroriste pour la déstabilisation du Maghreb », et qu'il avait un plan « visant la destruction d'établissements économiques et touristiques ».. Al Chourouk indique également que le groupe armé faisait partie du « mouvement salafiste » mais ne dévoile pas son appellation et cite des sources sous couvert d'anonymat. En outre, de hauts responsables tunisiens auraient assuré au journal qu'un seul étranger faisait partie du groupe criminel et portait la nationalité mauritanienne. La même version est relayée par l'hebdomadaire Akhbar Al Joumhouria qui fait état de la présence dans le groupe d'un Mauritanien qui semble avoir trouvé la mort alors qu'il accompagnait Bacha. Quant au Temps, il précise que la « bande des dangereux criminels » aurait été trahie par la quantité de pain quotidienne qu'elle achetait, rumeur persistante qui ne sera toutefois jamais confirmée.